D’Acusada à La Fille au bracelet : une question de regards

Dans les profondeurs de l’esprit humain, c’est ainsi que l’on pourrait résumer la grande différence entre Acusada et La Fille au bracelet. Les deux films parlent cependant du même fait divers, pourtant inventé de toutes pièces, idéal pour notre cycle sur les remakes, la version française étant le remake de l’argentine. Un labyrinthe de questions sur la culpabilité supposée d’une jeune fille dont on fait surtout le procès des mœurs avant celui de sa véritable innocence ou non.

Mise à mort de l’enfant sacré 

« On a toujours l’impression de connaître ses enfants mais l’évidence apparaît inéluctablement : ce sont des êtres autonomes qui nous échappent de plus en plus ». C’est par ces mots que Stéphane Demoustier s’exprime dans le dossier de presse de La Fille au bracelet. Ce discours résume l’infime différence, mais qui est de taille à l’écran, entre le traitement fait de l’affaire par les deux films. Dans Acusada, c’est, comme le titre l’indique, de la tête de l’accusée qu’il s’agit. Alors que dans La Fille au bracelet, il est question avant tout de ceux qui entourent  Lise. La question du film repose sur la perception, l’esprit de Lise nous est fermé, presque à double tour, c’est un personnage du silence. Or, dans Acusada, l’accusée a toute sa place. Elle s’exprime, elle travaille son témoignage, se retrouve devant la caméra, édulcore son image. Le réalisateur Gonzalo Tobal a cherché à montrer la fabrique d’un fait divers, comment il devient un objet totalement déformé par le regard de tous. A ce sujet réécouter la pertinente chronique de  Juliette Arnaud est éclairant et complète le propos de Tobal : » en tant que spectateur de ces histoires, je ressens un malaise chronique qui me questionne sur la nature humaine des personnes impliquées. J’essaye de m’imaginer comment ces histoires sont vécues en coulisses : ce qui se passe dans la tête d’une personne qui vit une telle expérience, où les affaires privées et publiques sont mêlées avec tant de violence. J’ai donc conçu Acusada à la fois comme un film policier et une tentative de réponse à cette question ». Son personnage a la parole complètement, elle modifie même son apparence au cours du film en se coupant les cheveux. Son corps, sa voix, sa gestuelle, tout est dans l’action. Pourtant, elle est quand même en partie manipulée, épiée. Chez Lise, on sent que la vie est comme sur pause, même si elle s’autorise une aventure. Son adolescence est le sujet principal du film et elle est vue sous le prisme de l’altérité. Dolorès n’est plus vraiment une ado. De plus, elle ne subit ses soubresauts qu’à l’aube du procès tandis que Lise y est plongée tout entière alors qu’elle est observée par une foule entière, et cernée par tout le rouge qui l’entoure dans la salle d’audience. Sa parole est attendue mais ne vient pas.

Famille je vous hai(me)

Le jeu des points de vue est plus passionnant encore quand on observe le traitement fait par les deux réalisateurs de l’entourage de Dolorès et Lise. Dolorès est entourée par une famille très impliquée dans le drame, participant même au drama familial. Dans la version proposée par Demoustier, qui s’est donc inspiré du scénario de Tobal (et non pas du produit fini), Lise a une famille beaucoup moins « clichée ». En effet, là où l’on pourrait s’attendre aux classiques larmes de la mère, Chiara Mastroianni offre une partition froide, détachée d’une mère perdue, qui ne sait pas comment réagir et préfère ne pas assister au massacre. C’est alors au père d’être protecteur, entourant, trop impliqué émotionnellement. A ce jeu-là, on retrouve un Roschdy Zem impérial. Les rôles sont comme inversés, inattendus et là encore permettent d’entourer un personnage plein de mystère, que chacun peine à percer. On le voit bien avec le personnage de la juge joué par Anaïs Demoustier, tout est question de regards, de jugements dans La fille au braclelet. Ainsi, le jeu autour de ce fameux bracelet devient autant une jolie image de cinéma, mais aussi une affaire pertinente du point de vue du sens. Tantôt signe d’enfermement, de criminalité, il peut vite devenir une coquetterie, mais aussi au choix une preuve de culpabilité ou d’innocence.

Regards 

Une chose est sûre, ce bracelet rappelle symboliquement la force d’un voile porté comme une cape de super-héroïne dans La Belle et la meute. Et c’est peut-être là que le pont se forme entre La Fille au bracelet et Acusada : les deux films interrogent nos regards, nos réactions, nos visions. Ils utilisent tous deux le formidable pouvoir de voyeur qu’est la caméra de cinéma. Les deux films prouvent surtout que le point de vue fait tout sur une affaire comme celle-ci. Le traitement qu’il soit médiatique ou de cinéma a la capacité de rendre une épaisseur aux êtres dont il parle, dont il témoigne. Voilà pourquoi La Fille au bracelet vient donner de la profondeur au personnage de Lise/Dolorès, offre sur cette jeune fille un regard novateur, presque féministe. Et ce qui est fascinant c’est que moins le personnage en dit, plus sa parole est forte, marquante. Et plus le silence se noue entre Lise et le spectateur, plus il la découvre vraiment. Le remake n’est pas seulement une pâle copie, mais la capacité à offrir à un texte, une oeuvre, une histoire inventée ou connue, une lecture nouvelle, rafraîchissante, éclairante. En tout cas, pour preuve s’il en fallait, les deux films montrent que la question du regard au cinéma ou dans l’art plus généralement dépasse largement les questions d’oppositions entre male gaze et female gaze, et c’est une des raisons pour lesquels l’existence de ces deux films à quelques mois d’intervalle est salvatrice ! A ce jeu-là Orpheline qui proposait quatre versions différentes d’une même femme à travers quatre âges et quatre actrices différentes était un remake du remake du remake du remake du regard porté sur un même personnage. Le cinéma, comme le théâtre avant lui (pensons aux différentes versions de Phèdre à travers les âges) devient alors une formidable machine à réinventer sans cesse son regard sur les êtres et leurs mœurs. 

Acusada est un film argentin, réalisé par  Gonzalo Tobal et sorti en juillet 2019.
Avec Lali Espósito, Gael García Bernal, Leonardo Sbaraglia.
Durée : 113 minutes

La Fille au bracelet est un film français, réalisé par Stéphane Demoustier et sorti en février 2020.
Avec Melissa Guers, Roschdy Zem, Chiara Mastroianni
Durée : 96 minutes

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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