Séjour dans les monts Fuchun : L’irrésistible errance

Janvier débute à peine, et le premier choc cinématographique ne s’est pas fait attendre : présenté comme le premier volet d’une saga familiale dans la Chine contemporaine, Séjour dans les monts Fuchun impressionne par son ampleur, son esthétisme et sa poésie. Incontestablement, le grand film de ce début d’année.

Synopsis : Un portrait de la société chinoise dans sa permanente transformation, à travers trois générations d’une famille, vivant au rythme des saisons, le long d’un fleuve, dans les Monts Fuchun. La grand-mère, ses quatre fils engagés dans des parcours contrastés : le restaurateur, l’artisan pêcheur, le flambeur semeur de trouble et le benjamin, sorte de Tanguy, et leurs enfants.

Film-fleuve résolument ambitieux, tenant autant de la peinture chinoise traditionnelle que de la chronique familiale, Séjour dans les monts Fuchun tente la gageure de nous montrer, à l’échelle de l’intime, les mutations en œuvre au sein de la Chine tout entière.

“On a vécu ici pendant trente ans et ils ont mis trois jours à le démolir”. La phrase lâchée par un couple de pêcheurs, au début du récit, résume assez bien la démarche artistique du néo-réalisateur Gu Xiaogang : confronter l’intériorité avec le collectif, l’instantané avec l’éternel, l’histoire moderne des hommes avec celle d’un pays fort de ses traditions séculaires. Séjour dans les monts Fuchun repose ainsi sur une mise en relief constante, mettant en perspective l’évolution de l’individu avec celle de sa famille et du tissu social dans lequel il évolue.

Pour ce faire, il s’inspire de la méthode traditionnelle du Shanshui, forme picturale dédiée à l’harmonie physique et spirituelle des montagnes et de l’eau (le titre, d’ailleurs, évoque une œuvre de Huang Gongwang, datant du XIVe siècle). Des œuvres qui ont la particularité d’être peintes sur plusieurs rouleaux que l’on déploie progressivement, faisant ainsi surgir la représentation du monde et donc de la vie. Une technique dont les similitudes avec le cinéma vont être parfaitement exploitées par Gu Xiaogang, le jeune cinéaste s’essayant à l’art délicat de la “caméra pinceau” et du déploiement de plans-séquence…

On le sait, ces dernières années, le plan-séquence est devenu l’instrument à la mode pour tout cinéaste voulant faire dans le tape-à-l’œil à peu de frais (Iñárritu, Poppe, etc.). Ici, fort heureusement, ce n’est pas le cas, Gu Xiaogang l’utilisant avec doigté pour retranscrire au mieux l’inscription de l’Homme dans son élément évolutif, qu’il soit urbain, rural ou même familial. La séquence la plus représentative est sans doute celle du flirt entre Guxi et Jiang (les représentants de la jeune génération), puisque l’on voit le jeune homme descendre le fleuve Fuchun à la nage, dépassant les autres nageurs ou promeneurs occasionnels, pendant que la demoiselle progresse en parallèle le long de la berge. Un long plan-séquence métaphorisant, avec virtuosité et élégance, le cheminement parsemé d’embuches qui est celui de l’existence.

Notre homme, ainsi, réalise un tableau délicatement impressionniste, donnant aussi bien du relief à cette terre nourricière qu’a la vie de ses Autochtones. Il filme en plan large, lors des séquences en extérieur, pour véhiculer l’idée d’une contrée gigantesque dans laquelle il faut se frayer un chemin, comme ces personnages qui apparaissent ou disparaissent derrière un arbre ou de la végétation. Une mise en relief que le cinéaste entretient également en jouant habilement sur les sonorités, faisant entendre un dialogue avant que les personnages ne soient dans le champ. D’autres fois, par contre, il cadre de plus près tout en utilisant le travelling arrière, afin de mettre en perspective la mutation qui s’opère dans le paysage ou au sein de l’arbre familial.

C’est le lien existant entre les différents personnages qui s’écrit alors à l’écran : évoluant de manière presque autonome, les différentes ramifications familiales sont toutes reliées entre elles : toutes issues d’un même tronc, d’un même sol. Gu Xiaogang filme les différentes générations de cette famille en faisant correspondre leur destinée, évoquant ainsi l’idée que l’immanence du monde persiste malgré l’évolution à travers les âges. Ainsi, même si les quatre frères ont pris certaines libertés avec la tradition (activité illégale, refus du mariage), ils finissent tous par la retrouver en perpétuant la piété filiale. On retrouve ce même schéma au sein de la jeune génération, où pourtant les traces de rupture avec la tradition sont les plus franches. En effet, malgré son mode de vie résolument moderne, c’est bien la jeune Guxi qui ravive l’esprit familial en se réconciliant avec sa mère, en préservant le souvenir de sa grand-mère. Qu’importe si on évolue loin de ses racines, tant qu’on n’oublie pas la sève qui nous irrigue.

S’il marche clairement sur les pas de Jia Zhangke, dont les films reflètent les différentes transformations de la société chinoise (Still Life, Au-delà des Montagnes, Les Eternels), Gu Xiaogang n’hésite pas à affirmer ses propres considérations artistiques. On s’en rend compte notamment dans sa manière d’entrelacer les différentes intrigues, délaissant certaines avant d’y revenir au mouvement suivant, jouant astucieusement avec le montage parallèle et les ellipses pour donner une vraie profondeur à son histoire, suggérant la présence de béances qu’il a la décence de ne pas surligner. La mise en scène, le travail sonore, ou encore le soin apporté à la narration, tout est là pour faire de ce “séjour” un moment inoubliable. Comme le carton final nous le rappelle, Séjour dans les monts Fuchun se présente comme étant la première partie d’une trilogie : espérons que les épisodes à venir sauront pérenniser sa fraîcheur revigorante.  

Séjour dans les monts Fuchun : Bande-Annonce

Séjour dans les monts Fuchun : Fiche Technique

Réalisation : Gu Xiaogang
Scénario : Gu Xiaogang
Production : ARP Sélection
Genre : drame
Durée : 150 minutes
Date de sortie : 01 janvier 2020 (France)

 

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.