La reine de Shabbat, c’est Zlabya la fille du rabbin/Joann Sfar

Toujours aussi insolent et incontrôlable, le chat du rabbin revient pour un neuvième épisode intitulé La reine de Shabbat, cette reine n’étant autre que la belle Zlabya, fille du rabbin.

Joann Sfar remonte aux sources en commençant l’histoire avec la petite Zlabya et le chat (petit lui aussi) sur ses genoux, à l’image de la belle illustration de couverture qui respire bon une certaine idée de l’Orient : les orangers et le ciel bleu derrière une fenêtre grillagée avec des pointes et une petite ouverture. Sans oublier un large bureau richement décoré bien mis en valeur par la lumière du soleil.

Au commencement était le verbe

Autant dire que le retour aux sources n’est qu’une idée fugitive qui permet juste d’introduire l’album sur les quatre premières planches. On en sait désormais davantage sur la situation familiale de Zlabya et de son père. Et on apprend dans quelles circonstances le chat est venu trouver sa place dans la famille. Sfar se permet par la même occasion de montrer le chat, quelques années plus tard, commençant à s’exprimer en prenant la parole comme ses maîtres. Frayeur pour Zlabya et surprise (puis fureur) pour son père qui découvrent un chat utilisant d’emblée la parole d’une manière très personnelle, mais du déjà vu pour le lecteur qui connaît la situation depuis La bar-mitsva, premier album de la série (2002).

La jeune fille et le monde

L’intérêt pour Sfar d’effectuer ce retour en arrière (action située entre les albums 1 et 2 de la série), c’est de traiter le casse-tête devant lequel le rabbin s’est trouvé : comment se débrouiller avec une jeune fille au caractère fort, charmante et ayant visiblement passé le cap de l’adolescence, désireuse de s’épanouir ? Très naturellement, Zlabya souhaite alors sortir et voir du monde. Bien entendu, le rabbin voit tous les risques qu’elle peut courir et les ennuis que sa fille peut lui attirer.

Le Malka des lions

On se retrouve ainsi avec une situation comme Joann Sfar les adore, pour illustrer cette série où il confronte régulièrement le rabbin à des situations impossibles pour lui, le chat se permettant régulièrement des réflexions provocatrices. On a droit à quelques courtes séquences où le Malka des lions commente les actions du chat, puis plus longues où il se pose en sage ermite. A mon avis, les interventions du Malka n’apportent pas grand-chose à l’album, sinon le retour d’un personnage emblématique de la série. Malheureusement, ses interventions nuisent à la narration proprement dite. A moins qu’elles facilitent pour l’auteur certaines transitions d’un épisode à un autre.

Sfar et la religion

Dans cet album (71 planches) pour lequel il annonce d’ores et déjà une suite intitulée Retournez chez vous, le dessinateur (et scénariste) a de plus en plus de mal à freiner sa boulimie (de production), car ses cases sont de plus en plus arrondies et, par moments, on se dit que Zlabya prend des traits qui ne lui ressemblent pas vraiment. Surtout, on en vient à se dire que les grandes lignes du scénario peinent à se mettre en place. Comme si l’auteur voulait jeter sur le papier tout ce qu’il a en tête dans l’urgence, sans s’inquiéter d’éventuelles longueurs, puisque l’attente – réelle – sur cet album devrait confirmer le succès de la série. Et c’est vrai qu’avec la teneur générale de son discours, dans la droite ligne des précédents albums, les amateurs d’humour juif ne seront pas déçus. Il n’est absolument pas nécessaire – même si cela apporte un plus – d’avoir la moindre connaissance religieuse (juive ou autres confessions) pour apprécier cette BD et toute la série. Joann Sfar amuse en ironisant sur les pratiques et croyances des uns et des autres, avec un principe de tolérance inébranlable.

Le fou du roi

Le chat ne manque pas une occasion de mettre en évidence les contradictions du rabbin qui fait de l’étude de la Torah et de son application ses règles de vie. Il se veut modèle, sage indiquant aux fidèles comment ils doivent se comporter dans la vie de tous les jours. Soit un ensemble de préceptes bien beaux en théorie, mais qui se heurtent régulièrement au bon sens. Bien entendu, les réflexions du chat correspondent (comme sa façon de parler), à celles d’un homme (Joann Sfar en l’occurrence). A vrai dire, le chat se comporte à la façon d’un fou du roi. De sa gueule sortent des paroles certes provocatrices, mais à l’image de ce que fait régulièrement l’auteur. Joann Sfar fait partie des personnes n’ayant pas leur langue dans leur poche. Au niveau éditorial, il bénéficie d’un crédit enviable, résultat de ses succès publics sur la série notamment. Mais son omniprésence dans les médias lui vaut aussi quelques reproches. La rançon du succès, car, il faut bien le dire, si l’album peut être critiqué, globalement il assure encore une fois dans le même registre de qualité, avec notamment un dessin toujours séduisant, malgré une évidente tendance à viser une exécution un peu rapide. On peut également dire que la séduction exercée par le présent album vient de l’utilisation de belles couleurs harmonieuses signées Brigitte Findakly. Généralement plutôt lumineuses, ces couleurs mettent en évidence de bien belle façon quelques séquences nocturnes. Bref, un des points forts de l’album.

Enfin

Pour les amateurs de bons mots, un exemple du chat parlant de Zlabya à son maître le rabbin : « … Il faut jamais qu’elle se marie ! Jamais qu’elle ait d’enfants ! En tout cas, avec personne d’autre que moi. » Qui illustre le fait que le chat s’exprime comme s’il était un personnage humain.

La reine de Shabbat, Joann Sfar
Dargaud (collection Poisson Pilote), octobre 2019, 76 pages

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