Euphoria : Confessions d’une enfant du siècle

Un des plus beaux tours jamais réalisés par l’art est celui qui consiste à nous livrer des œuvres qui, l’une après l’autre, dans toute leur individualité et leur diversité, vont venir accompagner, ou plutôt « coller » aux différentes périodes que nous sommes amenés à affronter dans notre vie. Comme le dessin que l’on aurait fidèlement reproduit à l’aide d’un papier calque viendrait se superposer de manière parfaite sur le tracé source, l’œuvre vient se caler dans le sillage d’un moment et d’un état d’esprit donné. Et, sincèrement, on a beau croire qu’on commence à connaître cette sensation, le vertige qu’elle procure ne perd jamais de sa puissance.

Si l’on se perdait à définir la vie comme un tunnel, serait-il à l’image de celui, sanglant, sale et sans fond d’Irréversible ? Ou bien posséderait-il en son extrémité cette fameuse lumière bénie des grandes, et supposées belles, phrases toutes faites que l’on nous assène et nous rabâche avec suffisance ? Etant donné que les réponses exactes et délicieusement précises n’existent pas, nous nous aventurerons à trouver un entre-deux aussi pertinent que possible. Enfin, entre-deux que Sam Levinson a dépeint à notre place, au fil des épisodes d’Euphoria, mieux que nous n’aurions sûrement jamais pu le faire. l’entre-deux est donc bel et bien un tunnel mais, pour peu que l’on y prête suffisamment attention, un tunnel éclairé, en son sein, par une lumière étrange, vacillante et surtout, aussi sombre que colorée. Sous l’amas de paillettes sublimes, attend patiemment la plus solaire des noirceurs…

Avez-vous remarqué à quel point, depuis deux paragraphes déjà, nous repoussons le moment où il nous faudra vraiment parler d’Euphoria à part entière ? C’est étrange ce sentiment qui mêle envie irrépressible de s’exprimer sur ce que l’on vient de voir (enfin, de vivre) et peur, appréhension palpable de le faire. Bon, cessons de nous défiler et de tergiverser et, tandis que défilent les heures d’une nouvelle nuit subtilement subtilisée par Levinson, faisons face, ajustons le poids et l’ordre des mots, confions-nous sur ces 24 heures passées en tête à tête avec son œuvre, pour le meilleur, comme pour le pire…

Un peu plus haut, vous pouviez lire notre hypothèse maladroite sur l’entre-deux crucial que serait notre vie ici-bas, et donc celle d’Euphoria, dont les personnages doivent affronter le poids du corps qui se cambre encore et encore, et de la tête que l’on brinqueballe négligemment entre deux murs dangereusement rapprochés. Le corps, la tête, sont deux entités qui communiquent sans cesse, se répondent, s’insultent, s’aiment et se détestent. Nos personnages auront beau, au sein même de cette génération qui opère la fuite en avant de la souffrance et de la demande d’amour constante, hurler et ruer, la sentence est là, tranchante et aiguisée. C’est la sentence qui est tombée comme un couperet sur une « drôle d’époque » biberonnée aux faux-semblants, aux nudes, à l’hypocrisie violente (et en premier lieu dégagée par les anciens et leur morale puritaine nauséabonde) et, en conséquence, aux petites gélules que l’on avale plus vite que son petit-déjeuner. C’est cette petite fille à qui on diagnostique nombre de « troubles » en tout genres, dont on ne connaît que le nom, et que l’on condamne à la paralysie de la souffrance pérenne qui n’a pas de racine.

Car, non, Rue, c’est vrai, tu n’as pas été violée ou agressée, si ce n’est par cette société dont tu ne pourras jamais te chausser tant sa pointure témoigne de l’énormité de tout ce que cette première exige de toi. Oui, Rue, tu vas souffrir à en crever et tu auras beau te gaver de toutes les substances que tu veux, tes moments d’euphorie, ces instants suspendus où la lumière glisse sur ton visage tandis que tu quittes le sol souillé par ta souffrance et celle des autres, tes moments d’euphorie ne seront que sensations passagères, éphémères. C’est vrai, tout n’est pas éphémère, « certains sentiments sont profonds », mais les sentiments, comme les émotions, sont des papillons volatiles et très susceptibles. Alors oui, toi comme moi sœur bénie de fiction, si on le pouvait, on serait quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent, mais ces papillons qui t’habitent sont aussi là pour nous rappeler que c’est impossible et que c’est là la croix la plus imposante qu’il nous faudra sûrement porter.

Euphoria porte sur son dos la maladie des enfants de notre siècle pour l’emmener danser dans une nuit noire et profonde, pourtant sans cesse traversées de flashs colorés. Elle est là pour rappeler que la souffrance, plus qu’un état passager, est pour ces mêmes enfants une condition. Une triste condition sine qua non au bonheur des instants qui ne durent pas mais que, peut-être, à l’instar de la douleur, nous autres sommes amenés à ressentir plus intensément que quiconque. Euphoria a la nervosité de notre génération, mais aussi ses fêlures et ses cassures. Euphoria est un objet qui plane au-dessus des âmes malades en leur rappelant la luminosité de leur détresse, la colère de leurs erreurs, la force de leur amour et leur besoin féroce, inconditionnel d’être objet de l’amour des autres.

Tout ce papier n’est que fouillis, désordre, maelstrom de sensations et d’émotions qu’on peine à exprimer. Pardonnez-nous cela mais croyez bien que ce désordre est à l’image de la façon dont l’œuvre nous a terrassés. Le « je » enfin, pour quelques lignes, pour, peut-être, le pourquoi de cet article. Cela fait maintenant 24 heures que, sommeil agité, douche et repas rapidement avalés mis à part, je me suis enfermée, en tête à tête avec Euphoria et Rue Bennett. J’ai quitté le dernier épisode, j’ai laissé ma sœur, en tremblant de la tête aux pieds, secouée de sanglots bruyants et cathartiques. Pendant 24 heures, sur une infinité de d’aspects, j’avais été comprise comme bien rarement. De mes yeux à ma peau, en passant par mon moi intérieur, c’est comme si, l’espace de 8 épisodes, je ne m’appartenais plus, dévouée que j’étais à l’art de Levinson qui me prenait tout. Ou bien Est-ce l’inverse ? L’objet ne m’a-t-il pas permis de m’appartenir comme jamais, de m’explorer à tâtons, centimètre carré par centimètre carré, en me donnant tout ce qu’il est possible de donner ? Ce que je sais c’est que, comme le hasard n’existe pas, il n’aurait existé moment plus propice dans ma vie pour vivre ces 24 heures pendant lesquelles, sans se taire, mais avec plus de douceur sûrement, les papillons nourris de ce qu’on nomme « dépression » et par conséquence emmurés dans mon âme, ont quitté mon propre corps pour venir se poser sur l’écran et ainsi, transformé une série en un souvenir pérenne et bouleversant de ma propre existence…

Euphoria : Bande-annonce

 

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