Portrait : Céline Sciamma, réalisatrice à la croisée des regards

Céline Sciamma, une femme qui parle de filles comme sujets et non objets c’est déjà assez rare dans le cinéma actuel pour qu’on s’intéresse de près à cette cinéaste, 40 ans, réalisatrice de quatre films miraculeux sur l’identité, l’adolescence et la féminité. Quatre films donc, qui font d’elle une des réalisatrices les plus passionnantes du paysage cinématographique français contemporain. Du premier Naissance des pieuvres (2007) au dernier Portrait de la jeune fille en feu (qui sort en salles le 18 septembre 2019), en passant par Tomboy (2010), on ressent à la fois de la douceur, de l’effervescence et de la sensualité, à la vue de ses films. Chaque fois on est bluffé par cette manière de faire du neuf avec des sujets pourtant très balisés : premiers émois amoureux, banlieue, enfance… Tout devient autre avec Céline Sciamma, sans avoir à définir un genre. Portrait de la réalisatrice en artiste polymorphe.

Une réalisatrice qui  « aime regarder les filles »

On les connait ces jeunes filles, on les a vues, on les a croisées, on les a même parfois rencontrées, on a connu leurs émois, leurs doutes, leurs envies, leurs désirs. Mais les a-t-on vraiment écoutées, regardées, observées ? A-t-on aperçu leur grâce, entendu leurs mots ? Pas vraiment. Ces filles-là, qu’elles soient une bande de filles noires ou des presque adolescentes en plein bouleversement identitaire et sexuel, Céline Sciamma leur a donné un espace de parole, mais aussi un espace corporel et surtout artistique. Le corps, Céline Sciamma le filme avec fougue, sans jamais le mettre complètement à nu. Ses actrices, elle les met en scène au corps à corps, au désaccord. Elles sont à la croisée d’un chemin, prêtes à se lancer, à s’émanciper. La réalisatrice les raconte alors qu’elles s’initient au monde. Sa volonté de faire exister (les filles), à travers sa caméra polysexuelle, est vivace.  C’est la première force de son cinéma : faire exister des marges.

Cette réalisatrice-là a grandi en banlieue – Cergy-Pontoise – et est très vite devenue cinévore, se passionnant pour de nombreux cinéastes avant de grimper à Paris pour intégrer la Fémis, sa deuxième famille. Mais son parcours est surtout jonché par une immersion permanente dans le collectif. Celui d’un tournage, d’un casting, souvent sauvage, d’un monde politique aussi qui l’attire au travers de meetings ou même de manifestations identitaires. Depuis ces nageuses synchronisées qui ne font qu’une dans Naissance des pieuvres, jusqu’aux survoltées de Bande de filles, dansant comme un seul corps sur Rihanna, elle construit aussi une identité particulière au sein du groupe. Comme elle, réalisatrice au sein de la grande famille du cinéma qu’elle connaît bien.

En effet, Céline Sciamma est une artiste complète. Là encore rien n’est arrêté, dans les formats qu’elle appréhende, dans ses processus d’écriture. Ainsi, elle participe à d’autres enjeux de cinéma, siège dans les commissions d’avance sur recettes, participe à un groupe de réflexion sur l’évolution de la Fémis. Elle ouvre le champ de son écriture et a collaboré, pour la télévision, qu’elle voudrait plus exigeante, à l’écriture des premières versions de la série Les Revenants sur Canal+. Céline Sciamma utilise aussi sa plume pour les autres. C’est certainement la raison pour laquelle elle a accueilli avec une pointe d’ironie son prix du scénario à Cannes pour Portrait de la jeune fille en feu. Ecrire est une solitude, mais filmer est un exercice commun, vivant, en mouvement. Une croisée des regards. Comme les plans de Bande de filles, la réalisatrice ne cesse d’élargir le champ de ses compétences, de sa vision et des possibles.

« Le cinéma est le seul endroit où l’on peut partager des solitudes »

Il y a donc plein de filles chez Céline Sciamma, qui sont à l’orée du désir, souvent homosexuel mais pas seulement. Pourquoi si jeunes ?  Parce qu’à cet âge-là, devant le désir,  « on est toujours dans l’inassouvi », répond-elle*. La réalisatrice souhaitait, après ses trois premiers films, s’attaquer à d’autres sujets. De la périphérie où irait-elle?, se demandait-on alors.

Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma franchit une étape, elle s’entoure de comédiennes professionnelles et raconte pour la première fois un amour vécu. Elle y interroge de nouveau le regard. Mais surtout, elle y offre de nouveau un mouvement permanent à ses personnages féminins. Ainsi, dans une des scènes marquantes de son nouveau film, on voit Adèle Haenel/Héloïse aller droit vers une falaise. Arrivée au bord, elle s’arrête brusquement « j’ai toujours rêvé de faire ça », « mourir ? », lui rétorque celle qui l’accompagne (Noémie Merlant/Marianne), « non courir » répond elle. Voilà le programme de ce cinéma généreux et qui fait exister : offrir de nouveaux lieux à ses personnages que l’on n’a pas l’habitude de voir habiter le cinéma. Leur offrir, à la manière d’une Virginia Woolf, « une chambre à soi ».

Mais réduire Céline Sciamma à une réalisatrice féminine et féministe serait une erreur, elle regarde simplement ses personnages, leur offre un regard neuf, inattendu. Ainsi on peut voir dans son cinéma une « servante » dialoguer avec celles qu’elle est censé servir, parler d’art et ne pas rester en retrait. Faire dialoguer des femmes, en voilà une idée merveilleuse. Et les hommes dans tout ça ? Ce n’est pas qu’elle porte un regard négatif sur eux, c’est qu’ils l’intéressent moins. Elle filme des filles qui doivent devenir filles à la Simone de Beauvoir écrivant : « On ne naît pas femme on le devient ». Embrasser trop de sujets à la fois ce serait s’éparpiller. « Ça me semblait plus juste d’ôter leur point de vue, de tout appréhender du côté des filles, quitte à ce qu’ils (les garçons) deviennent de purs objets, plutôt que de les faire exister de façon anecdotique »*, a-t-elle déclaré à propos de Naissances des pieuvres.

D’autant plus que la solitude s’invite toujours dans le collectif de Sciamma quand les filles qu’elle met en scène se travestissent par le vêtement ou l’objet, elles sont (presque) toujours seules. Ce n’est pas forcément pour changer de sexe– comme Laure avec son sexe en pâte à modeler dans Tomboy –  mais parce que le corps nous accompagne tout le temps, qu’il faut se l’approprier, se définir par lui en l’habillant. La plus travestie – et pourtant la plus hétéro – c’est Marième qui, à chaque costume enfilé, s’approche un peu plus d’elle-même. Seule, elle aussi, face à l’écriture, Céline Sciamma dit prendre le temps d’écrire la fin de ses films, toujours ouverts, et sentir quand il est temps de quitter le parcours de ses personnages.Voilà qu’elle sait se détacher. Il n’est question que de ça dans Portrait de la jeune fille en feu : du souvenir de l’amour, du choix du poète qui crée et s’enivre d’amour pour mieux le dire ensuite.

Grandir

Grandir, c’est ce que Céline Sciamma ne cesse de mettre en scène, films après films, et ce qu’elle souhaite faire définitivement pour ses prochains personnages, qui sont des adultes après une trilogie consacrée à l’aube de la vie des filles, loin des cases conçues par les plus grands et auxquelles elles échappent encore.

Portrait de la jeune fille en feu montre à quel point l’écriture de Céline Sciamma est une écriture du mouvement, qui n’enferme personne. Chaque fois qu’elle invite un personnage dans le cadre, elle ne le fige pas, elle le contredit, le transporte, le fait dériver. Il s’agit avant tout d’étudier un sujet, de l’inviter à se mouvoir et à s’écrire. Les personnages, et les actrices également, participent ensemble à ce grand mouvement permanent. Par le plaisir du jeu, du costume ou encore par la joie d’inventer ensemble. Chez Sciamma, tout est utopie, fêlures ancrées mais digérées. Ainsi, même une scène d’avortement, assez crue, est filmée entourée d’enfants. Quand elle écrit pour Téchiné une scène de coming-out, c’est l’acceptation douce de la mère qui l’intéresse, pas la dispute. Comme pour rappeler au bon souvenir du spectateur que la vie n’est qu’une suite d’états passagers dans lesquels nous regardons, sommes regardés, et tentons, pour nous rassurer, d’être entiers à nous-mêmes. Pourtant, rien, jamais, ne devrait être figé. Et fort heureusement le cinéma de Céline Sciamma est un mouvement permanent, pour être telle la Lol V. Stein de Duras, une eau qui fuit, qui échappe à l’écriture, comme « au centre d’un trou »**. Il s’agit non plus d’un « mot-absence »**, mais d’un être-absence dont le souvenir à jamais nous ouvre au monde, à l’art, aux rencontres.

* entretien avec les « Inrockuptibles » en 2007

** extrait du Ravissement de Lol. V Stein, roman de Marguerite Duras :  « Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l’impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V.Stein étouffées dans l’œuf, piétinées et des massacres, oh ! qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s’écoulent la mer, le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein ». 


Céline Sciamma en quelques dates clés

12 novembre 1978 : Naissance à Pontoise

2006 : écriture de son scénario de fin d’études à la Fémis qui deviendra son premier film de cinéma Naissance des pieuvres 

2010 : Tomboy, succès critique et public

2014 : Bande de filles présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes

2017 : Ma vie de courgette dont elle écrit l’adaptation pour Claude Barras reçoit les César du meilleur film d’animation et de la meilleure adaptation.

2019 : Portrait de la jeune fille en feu marque ses retrouvailles avec Adèle Haenel au cinéma 12 ans après Naissance des pieuvres. Le film reçoit le prix du scénario au festival de Cannes.


 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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