Les plus belles Palmes d’Or : Dancer in the Dark de Lars von Trier

Bien qu’il eût aimé recevoir la Palme d’Or du Festival de Cannes dès son Europa, c’est en 2000 que Lars von Trier réussira enfin à mettre tout le monde d’accord par rapport à son cinéma si provocateur, si singulier, mais si intelligent aussi. Dancer in the Dark est une œuvre mûrement réfléchie, intelligemment construite, qu’on ne saurait réduire à un trop-plein de manifestations lacrymales.

Synopsis Selma Jezkova, émigrée tchèque et mère célibataire, travaille dans une usine de l’Amérique profonde. Elle trouve son salut dans sa passion pour la musique, spécialement les chansons et les danses des grandes comédies musicales hollywoodiennes. Selma garde un lourd secret : elle perd la vue et son fils Gene connaîtra le même sort sauf si elle réussit à mettre assez d’argent de côté pour lui payer une opération. Quand un voisin aux abois accuse à tort Selma d’avoir volé ses économies, le drame de sa vie s’intensifie pour se terminer en final tragique. 

Scary Movie

Scary Movie. Le niveau de stress accompagnant chaque visionnage du Dancer in the Dark de Lars von Trier est à l’égal de celui qu’on ressent en regardant le plus hollywoodien des films d’horreur. Une tension en crescendo que l’on n’est pas toujours prêt à supporter, tant l’émotion est forte, et qu’heureusement le cinéaste a eu l’intelligence d’entrecouper des respirations plus légères qui émaillent cette comédie musicale pour le moins atypique (toutes composées par Björk à l’exception de My Favorite Things de La Mélodie du Bonheur).

Dancer in the Dark est le sixième film du réalisateur danois. Bâti autour du personnage de Selma (interprété magistralement par Björk qui mérite sa palme cannoise tout autant que von Trier la sienne), c’est un pur mélodrame sur l’histoire de cette jeune migrante tchécoslovaque qui arrive à Washington dans les années soixante. Bien que ne faisant pas à proprement parler partie des films dits du Dogma95, ce fameux dogme proposé par Lars von Trier et son compatriote Thomas Vinterberg, il en suit quelques règles. C’est ainsi que l’on ne sait rien du passé des personnages (la règle n°7 nous dit : « Les détournements temporels et géographiques sont interdits. (C’est-à-dire que le film se déroule ici et maintenant) ». La caractérisation est inexistante, le « ici est maintenant » se construit essentiellement par l’émotion brute. D’où vient Selma et qui elle est importent peu ; ce qu’elle ressent, à l’instant où elle le ressent, est la chose la plus importante dans le film ; et la prestation bouleversante de Björk, d’un niveau maximal d’implication, épouse parfaitement les intentions du cinéaste.

Jamais le dernier en terme de provocation, Lars von Trier a donc choisi la comédie musicale comme vecteur d’un film qui est tout sauf léger. Bien que certaines des plus grandes comédies musicales, notamment américaines, sont basées sur des drames (West Side Story pour ne pas le citer), on associe le genre à la légèreté et à la romance, de Chantons sous la Pluie de Stanley Donen & Gene Kelly à La La Land de Damien Chazelle. Ici, on ne parle que de souffrance, de maladie, de trahison et de mort. Mais la mise en scène du cinéaste articule d’une manière évidente un récit tragique et des intermèdes musicaux qui sont à la fois les échappatoires pour Selma, des sortes de rêves, aussi bien que partie intégrante de la progression dudit récit. Une scène où sa quasi-cécité est révélée à Jeff (son amoureux transi) est par exemple un bijou d’expérimentation de la part du danois, avec ses 100 caméras DV éloignés du 35 mm du Dogme95,  disséminés sur le site du tournage – un train en mouvement- . Le cinéaste produit ainsi des plans fixes se succédant (gros plans, plans larges, plongées, contre-plongées, etc.) pour reproduire un « plan-séquence » de plus de dix minutes, aux antipodes des canons de la comédie musicale qui privilégient le seul plan large. Cette séquence semble à la fois onirique et dans la totale réalité d’une femme lucide qui, à cause de cette cécité rampante, dit adieu à tous ses espoirs de vie de couple.

De même, lors de l’apogée du film vers sa toute fin, la scène (et la prestation de Björk) à laquelle on assiste ne serait tout simplement pas supportable à regarder, non pas parce qu’elle est sadique ou malsaine, mais parce qu’elle est d’une infinie tristesse, si ce n’était grâce à la chorégraphie et le chant qui prennent le relais et qui permettent au spectateur d’aller au-delà de ce qu’il pense pouvoir assumer en terme de charge émotionnelle.

Souvent taxé de misanthropie et de misogynie, Lars von Trier réalise avec Dancer in the Dark un métrage qui montre qu’il n’est pas étranger à l’empathie humaine qu’il filme ici de manière subtile mais très forte. Ainsi, Cathy (émouvant second rôle interprété avec beaucoup de justesse et d’humilité par la précieuse Catherine Deneuve), l’amie et ange gardien de la fragile Selma, esquisse lors d’une séance de cinéma ce geste de mimer la chorégraphie magique de Busby Berkeley que la pauvre Selma ne peut plus vraiment voir avec ses pauvres yeux, en faisant danser ses doigts sur la paume de la main de son amie. Cathy encore, qui n’est que cri silencieux et effrayé, lorsque Selma emprunte la dangereuse voie ferrée comme raccourci pour rentrer chez elle. Tout dans Dancer in the Dark est du même acabit, et rien n’est aussi loin de ce film que le chantage à l’émotion qu’on prête parfois à son auteur.

Comme beaucoup des œuvres de Lars von Trier, Dancer in The Dark est un film majeur qui a mérité amplement de gagner la Palme d’Or en 2000 à Cannes, même en face de petits bijoux méritants comme In the Mood for Love de Wong Kar-Wai ou encore The Yards de James Gray. La chanteuse Björk a tout explosé avec son rôle de Selma (elle a arrêté sa brève carrière d’actrice après ce film), un rôle dont elle a accouché avec douleur, mais un rôle fabuleux  que peu d’actrices peuvent se targuer de pouvoir interpréter aussi intensément dans une vie entière consacrée au cinéma.

Dancer in the dark – Bande annonce

Dancer in the dark – Fiche technique

Titre original : Dancer in the dark
Réalisateur : Lars von Trier
Scénario : Lars von Trier
Interprétation : Björk (Selma Jezkova), Catherine Deneuve (Cathy), David Morse (Bill Houston), Peter Stormare (Jeff), Joel Grey (Oldrich Novy), Cara Seymour (Linda Houston), Vladica Kostic (Gene Jezkova), Jean-Marc Barr (Norman), Vincent Paterson (Samuel), Siobhan Fallon Hogan (Brenda), Udo Kier (Dr. Porkorny)
Photographie : Robby Müller
Montage : François Gédigier, Molly Malene Stensgaard
Musique : Björk
Producteurs : Vibeke Windelov, Producteur délégué : Malte Forssell, Producteurs exécutifs : Peter Aalbæk Jensen, Lars Jönsson, Marianne Slot, Producteurs associés : Fridrik Thor Fridriksson, Finn Gjerdrum, Mogens Glad, Torleif Hauge, Poul Erik Lindeborg
Maisons de production : Zentropa Entertainments, Arte France Cinéma, Production
Blind Spot Pictures, Danish Film Institute, Film i Väst, France 3 Cinéma, Good Machine, Icelandic Film Fund, Liberator Productions
Distributeur France (Reprise) Distribution (France) : Les Ecrans de Paris
Récompenses : nombreuses, dont Palme d’Or à Cannes et Prix de la meilleure interprétation féminine pour Björk en 2000
Budget : USD 12 800 000
Durée : 140 min.
Genre : Drame, Comédie Musicale
Date de sortie : 18 Octobre 2000
Danemark | Allemagne | Pays-Bas | Italie | États-Unis | Royaume Uni | France | Suède | Finlande | Islande | Argentine | Norvège| Taiwan | Belgique – 2000

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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