La Légende du Pianiste sur l’Océan : un merveilleux conte doux-a(mer)

De la même manière que son Cinema Paradiso utilisait le 7ème art pour évoquer l’importance de l’art sur nos vies, La Légende du Pianiste sur l’Océan permet à son auteur Giuseppe Tornatore, d’évoquer le pouvoir ô combien fédérateur de la musique. En résulte, un film romanesque, opératique & doux enrobé dans une telle simplicité qu’elle a vite fait de toucher en plein cœur.

Quand à l’orée 1994, Alessandro Barricco décide de publier le monologue théâtral Novecento : Pianiste, dont résultera La Légende du Pianiste sur l’Océan, il a déjà une forme bien précise en tête : celle d’un récit versant autant dans la pièce de théâtre que dans l’imaginaire du conte. Une forme audacieuse loin s’en faut, tant elle conjugue les deux atouts des récits susvisés : d’abord une large place laissée aux personnages et à leur tourments ; et finalement un parfum d’irréel permettant de déployer au gré d’une histoire généralement bigger than life, un cheptel d’émotions, et mieux encore, quelques leçons de morale. Une fois combiné, cela a vite fait de donner naissance à une bien étrange légende. Et avec la même délicatesse qu’il employa sur Cinema Paradiso, Giuseppe Tornatore lui donne vie avec l’aisance d’un chef d’orchestre.

Requiem en sol mineur

Il faut dire en effet que l’histoire dépeinte par le cinéaste italien est un brin singulière : narrée par Max Tooney, un trompettiste à la voix mélancolique, La Légende du Pianiste sur l’Océan s’attarde sur Danny Boodmann, un homme qui n’a jamais touché terre de sa vie et s’est développé un don pour le piano tel qu’il a vite fait de faire parler de lui comme étant l’un des plus grands pianistes du monde. Un constat fait d’ailleurs d’entrée de jeu puisque l’histoire commence in media res, avec la découverte par un mécano d’un bébé sur un paquebot. Ce bébé, c’est 1900 (premier patronyme que ledit mécano donnera à la progéniture), que campera à l’âge adulte Tim Roth.

Naif, un brin idéaliste (quoi de plus normal en même temps pour quelqu’un ne se confrontant que trop rarement au monde réel), il ne vit que pour la musique, à laquelle il se dévoue corps et âme, se renfermant souvent sur lui-même, composant à l’instinct. Une musique qui le mettra sur le chemin de notre cher narrateur, Max Tooney, lequel de par sa bonhomie a vite fait de demeurer le personnage par lequel on peut s’immerger dans l’histoire. Car l’histoire en elle-même se veut une certaine tragédie en soi : celle d’un homme vivant de son art, mais qu’on cherche à mettre dans une case, à confronter à un monde dont il ignore tout. En ça, la sève résolument joyeuse et naïve tranche par rapport à la dureté des rapports qu’entretiennent les personnages entre eux : Danny est ainsi souvent ramené à sa condition, on cherche à le minorer lui et ses talents quand un pianiste de jazz s’autoproclame meilleur pianiste du monde, et on sent qu’à l’instar du bateau sur lequel il évolue, le bonheur de Danny sera toujours en train de tanguer. Comme balancé entre la joie qu’il éprouve de vivre de sa passion, mais aussi le désespoir ou le malheur d’être un inadapté social qui ne sait par exemple pas ce qu’est un orphelinat…

Éloge d’un paradoxe

Mais on aurait tort cependant de ne voir que du noir dans cette histoire, car même si elle illustre la dureté de la vie pour toutes les âmes naïves et idéalistes, elle met aussi en lumière le pouvoir de l’amitié et l’importance qu’accorde le cinéaste, et de manière générale le reste du monde, au respect de ses valeurs. Car oui, sitôt que l’on a compris le mode de pensée de ce bien étrange personnage, on comprendra que Danny Boodman a des valeurs. Des principes. Et surtout un mode de vie dont il fixera lui-même les limites, quitte à s’imposer et à même refuser cette nouvelle vie qui lui tend pourtant les bras. En ça, le film en devient hautement paradoxal mais à la fois éminemment intéressant. Car il arrive à trouver le beau dans l’indicible, le magnifique dans le déprimant, et à somme toute magnifier le parcours d’un laissé pour compte qui va se rebeller mais rester fidèle à qui il est. On pourrait aisément se repaître de ça si l’on le voulait, mais la bonne idée de Tornatore est d’injecter à ce récit ô combien iconoclaste, une dimension très simple. Presque simpliste. Tout y est dépeint de manière aisée, les émotions sont claires, les motivations des personnages le sont tout autant et surtout la musique invite au voyage. Un peu comme si Tornatore était conscient d’être attendu au tournant dans ce domaine. Pas étonnant dès lors de voir l’Italien avoir rameuté la crème de la crème de la musique de film, en la personne de Ennio Morricone qui réussit, à près de 70 ans, à composer une mélodie entraînante et lyrique sublimant le parcours de cet être légendaire.

Cela a vite fait de donner à l’ensemble un aspect prévisible et on sent presque que Tornatore a accepté l’idée. Mais comme tout conte qui se respecte, l’histoire n’est jamais la priorité, seuls comptent les émotions transmises, le chemin parcouru et finalement les choses qu’on en retire. Ici, c’est de savoir que la musique et la bonté ont vite fait de coexister, qu’elles sont génératrices de liens et qu’elles peuvent imprimer sur l’esprit de chacune et chacun un profond sentiment de liberté. Il en faut parfois ainsi pas plus pour accoucher de bonnes histoires : un peu de motivation, d’entrain et de la bonne musique pour accompagner le tout.

Si certains le taxeront (à tort ou à raison) d’être prévisible, il n’en demeure pas moins que La Légende du Pianiste sur l’Océan propose un joli moment de cinéma, sincère, habité et émouvant, dont la beauté est à tirer du duo Ennio Morricone/Tim Roth qui marquent de leur empreinte ce film o combien fédérateur et malicieux. Une petite merveille. 

Bande-annonce : La Légende du Pianiste sur l’Océan

https://www.youtube.com/watch?v=Ny6L3IB0ahI

Synopsis : A bord du « Virginian », paquebot de croisière, Danny, un mécanicien, découvre un nouveau-né abandonné dans la salle de bal désertée. Il décide de l’élever et le baptise du nom de 1900. A la mort de Danny, l’enfant, adopté par l’équipage, grandit sur le navire, voguant d’un continent à l’autre. Un jour, 1900 s’assoit au piano et révèle un don extraordinaire pour la musique. Adulte, il devient un pianiste virtuose. Les plus grands jazzmen lui rendent visite. 1900 refuse de quitter le navire. Jusqu’au jour où celui-ci est promis a la démolition.

Fiche Technique – La Légende du Pianiste sur l’Océan 

Titre original : La Leggenda del pianista sull’oceano
Réalisation : Giuseppe Tornatore
Scénario : Giuseppe Tornatore, Alessandro Baricco (le monologue de 1900)
Casting : Tim Roth (Danny Boodmann T.D Lemon « 1900 »), Pruitt Taylor Vince (Max Tooney), Mélanie Thierry (Miss Padoan), Bill Nunn (Danny Boodmann), Clarence Williams III (Jelly Roll Morton), Peter Vaughan (Pops)
Musique : Ennio Morricone, Amedeo Tommasi
Genre : drame
Italie- 1998

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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