Cette Nouvelle Vague qui nous a tant ballottés…

En version abrégée, la Nouvelle Vague est un mouvement cinématographique français sis aux abords des Cahiers du cinéma et amorcé à la fin des années 1950. Si l’on entre dans les détails, elle comportait plusieurs chapelles, initia une révolution des méthodes de production, donna corps à la politique des auteurs et son cycle, qui permit l’émergence de dizaines de néo-réalisateurs en quelques mois, s’acheva dans une précipitation semblable à celle de son lancement. Décryptage.

Les grandes figures de la Nouvelle Vague française sont archi-connues : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol ou Pierre Kast, auxquels se greffent des cinéastes comme Chris Marker, Jacques Demy ou Jean Rouch. Si Louis Malle se sent rejeté par le mouvement, il s’y fait pourtant une place en vue, difficilement contestable. S’essayant à la réalisation en 1963, Jean Eustache, proche de ces néo-cinéastes souvent issus des Cahiers du cinéma, présente ses premiers films au public alors que l’effervescence est déjà retombée d’un cran. Plus tard, André Téchiné, Benoît Jacquot ou Philippe Garrel leur emboîteront le pas sans toutefois pouvoir se réclamer du mouvement. Ce dernier voit le jour à la fin des années 1950. En dix-huit mois, environ quarante metteurs en scène accèdent à la réalisation. Les plus célèbres d’entre eux prennent conseil auprès de Jean-Pierre Melville, éminemment respecté par les cinéastes-critiques que sont Godard, Truffaut ou Rohmer. En tant que spectateurs, ils se montrent sensibles au cinéma d’Alfred Hitchcock, Jean Renoir, Ingmar Bergman, Howard Hawks, Fritz Lang, Jean Cocteau, Friedrich Murnau, Vincente Minnelli, Jacques Becker, Robert Bresson, Max Ophüls ou encore Roberto Rossellini. C’est naturellement chez eux qu’ils puisent de quoi façonner un cinéma novateur, plus moderne, moins enserré dans les canons classiques.

L’expression « Nouvelle Vague » apparaît pour la première fois en 1957 sous la plume de Françoise Giroud, auteure et journaliste à L’Express. Il s’agit dans un premier temps de désigner un phénomène sociologique portant sur la jeunesse française de l’après-guerre. C’est une campagne publicitaire du Centre national de la cinématographie (CNC) qui va lui offrir ses entours filmiques. Regroupés autour des Cahiers du cinéma, dirigés par André Bazin, et dont Éric Rohmer sera le rédacteur en chef pendant six ans, les réalisateurs de la Nouvelle Vague, surnommés les « Jeunes Turcs », vont peu à peu révolutionner le paysage cinématographique : Jacques Rivette tourne le court métrage Le Coup du berger, Claude Chabrol présente Le Beau Serge (1958) et Les Cousins (1959), Alain Resnais signe un mémorable Hiroshima mon amour (1959), tandis que François Truffaut et Jean-Luc Godard réalisent les emblématiques Les Quatre Cents Coups (1959) et À bout de souffle (1960). Le premier plonge un adolescent en crise existentielle dans les rues de Paris, tandis que le second lorgne vers les séries B américaines – tout comme les escrocs qu’il met en scène – tout en proposant un montage saccadé qui fera date.

Contexte et esthétisme

Les Trente glorieuses, le mouvement de libération des femmes, la guerre d’Algérie et les manifestations ouvrières ou étudiantes constituent la toile de fond sociopolitique du mouvement, dans lequel on distingue trois groupes d’importance variable. Le premier, le plus célèbre, est issu des Cahiers du cinéma (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Pierre Kast…). Le second, « Rive gauche », est influencé par la littérature moderne et davantage politisé (Alain Resnais, Agnès Varda, Chris Marker…). Entre les deux, on peut trouver des francs-tireurs comme Jean-Pierre Mocky, Louis Malle ou Michel Deville. La plupart des réalisateurs de la Nouvelle Vague fréquentent assidûment la Cinémathèque française, débattent avec passion des films qu’ils y découvrent et rencontrent fréquemment son fondateur, l’historien Henri Langlois.

La Nouvelle Vague n’a jamais été un moule rigide dans lequel ses ambassadeurs étaient appelés à se fondre. Le mouvement, qui abrite des cinéastes de toute sensibilité politique, repose d’abord sur la politique des auteurs, selon laquelle le réalisateur doit rester maître de son film. Il y instaure une philosophie qui lui est propre et y verse ses obsessions personnelles, ainsi que des thèmes récurrents. Il livre à chaque fois sa propre vision d’un scénario, qu’il en soit à l’origine ou non. Ces « auteurs » ont la particularité de façonner des filmographies cohérentes, au sein desquelles les films semblent se répondre mutuellement, où l’on peut dégager des constantes et autant de variations mineures. Claude Chabrol fit à ce sujet cette déclaration dans l’ouvrage Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ? : « La politique des auteurs dans notre esprit, c’était strictement le contraire que ce que les gens ont cru. Pour nous, l’auteur d’un film, c’était son metteur en scène, dans la mesure où il avait une personnalité, une vision des choses et qu’il l’exprimait. Quel que soit le scénario qu’il tournait. Chacun le sait, nos deux étendards, Hitchcock et Hawks, eux-mêmes ne signaient jamais leurs scénarios. » L’auteur, c’est l’intervenant final, celui qui impose sa conduite, qui donne au métrage sa direction et sa couleur.

La Nouvelle Vague n’est pas une école artistique à proprement parler, mais elle cherche néanmoins à transfigurer le cinéma et à lui conférer un souffle nouveau. L’usage d’appareils de prise de vues récents, plus légers et maniables, celui de la voix off ou même le recours aux intrigues autobiographiques contribuent à identifier et définir le mouvement. Éric Rohmer avance dans l’ouvrage précité que « contrairement au néoréalisme, la Nouvelle Vague n’a apporté aucune philosophie ou esthétique nouvelle. Elle a seulement apporté un changement de méthode de production. » On y trouve effectivement une propension à filmer des scènes extérieures dans des décors naturels, avec des équipes de tournage réduites et une caméra souvent portée à l’épaule. Les exigences de rentabilité apparaissent pleinement intégrées dans l’esprit des cinéastes, mais chacun s’échine à imposer sa griffe malgré les impératifs commerciaux, exactement comme le feraient Alfred Hitchcock ou Howard Hawks. Au-delà de la politique des auteurs et des nouveaux modes de production, plusieurs liants viennent tout de même caractériser la Nouvelle Vague : des héros jeunes et contemporains, ordinaires, parfois négatifs ou en quête d’indépendance, vaquant à leurs occupations quotidiennes, pour qui la famille et la société peuvent avoir des airs d’astres morts ; une prise en compte du spectateur, qui peut être interpellé ou à qui s’adressent des regards face caméra ; des jeux sur l’image, arrêtée ou ralentie, voire montée de manière nerveuse ; des budgets souvent étriqués ; des références hollywoodiennes mêlées à une expression néo-réaliste…

La guerre des chapelles

Tandis qu’ils attaquent, souvent frontalement et parfois avec véhémence, l’académisme d’un cinéma français friand de scénarios littéraires et de jeu théâtral, les réalisateurs de la Nouvelle Vague essuient les critiques d’une revue concurrente, Positif, positionnée très à gauche. Les idoles des Cahiers du cinéma y sont brûlées à coups de phrases incendiaires. Louis Séguin écrit : « Oui, sans doute, il faut mépriser Alfred Hitchcock. » Marcel Oms vilipende Roberto Rossellini, dont il moque le parcours allant « du fascisme à la démocratie chrétienne ». Les critiques de cinéma s’opposent alors à travers le prisme amplificateur du communisme, du progressisme ou du conservatisme. Même au sein de la rédaction des Cahiers du cinéma, Georges Sadoul et François Truffaut débattent longuement au sujet de Samuel Fuller, dont l’anticommunisme forcené est l’objet de controverses. Le premier finira par démissionner, regrettant l’« Hollywoodophilie » de ses anciens collègues dans un contexte où le cinéma américain se leste de propagande anti-rouges.

Quoi qu’il en soit, la Nouvelle Vague parviendra presque instantanément à ringardiser la « Qualité française », notamment en permettant l’éclosion ou la consécration d’une nouvelle génération de comédiens : Jean-Paul Belmondo, Anouk Aimée, Jeanne Moreau, Jean Seberg, Brigitte Bardot, Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Catherine Deneuve, Jean-Claude Brialy, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Françoise Dorléac, Henri Serre… Bientôt, Andrzej Wajda, Miloš Forman ou Roman Polanski s’inspireront eux-mêmes de la Nouvelle Vague. L’existence du mouvement, contrairement à la carrière des réalisateurs en étant issus, se montrera cependant éphémère. Dès 1962, l’esprit s’essouffle. Le triomphe à Cannes des Quatre cents coups et le coup de maître d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, semblent déjà loin…

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.