Pupille de Jeanne Herry ou le destin des mères au cinéma

En s’intéressant au long chemin d’une mère adoptante, et au parcours de l’enfant qu’elle accueille, Jeanne Herry pose, avec Pupille, la question de la maternité au cinéma. Souvent synonymes de bonnes intentions comme avec le mielleux La fête des mères, sorti cette année, les mères de cinéma sont aussi des ogres qu’il faut « tuer » comme chez Xavier Dolan. Petit tour d’horizon des mères de cinéma à travers le regard bienveillant de Pupille.

« On aime sa mère presque sans le savoir… »

Pupille, c’est le nom que l’on donne à un enfant dont la mère accouche sous X. Un enfant sans mère donc, comme le cinéma en a tant connu. Pourtant, c’est souvent à cette figure tutélaire que l’on rend hommage au cinéma.

La plus belle figure de mère était littéraire avant de se retrouver cette année incarnée à l’écran par Charlotte Gainsbourg dans l’adaptation de La Promesse de l’aube de Romain Gary. Cette mère-là pourrait résumer toutes celles croisées au cinéma : à la fois vampire, douceur exquise, castratrice et finalement salvatrice.

Qui mieux que Dolan a fait, en la tuant symboliquement, de la mère une figure magnifique, prolifique et souveraine ? De J’ai tué ma mère à Mommy, on peut croiser dans son cinéma, jusque dans le moins réussi Juste la fin du monde, un panel de mères délirantes, maladroitement affectueuses.

De ce difficile attachement à celle qui « porte la vie », Pupille a su faire un travail d’orfèvre. Quant on rencontre le petit pupille du film, ce sont d’abord ses deux grands yeux qui nous accrochent. Ils sont là, ouverts, offerts au monde dans lequel ils s’inscrivent de manière brutale, inattendue. Ces deux yeux-là vont ensuite avoir du mal à accrocher quoi que ce soit d’autre devant l’absence d’affection première de la mère. C’est parce qu’elle aura été inaudible que les premiers mois d’enfance de Théo seront un grand vide que même la douceur d’un assistant familial ne saura pas combler. Plus tard, il avouera non sans douleur que l’enfant peut enfin repartir avec sa mère adoptante car déjà ses yeux ne s’accrochent plus à lui, mais à cette femme qui le porte tout contre sa peau.

Mère, aime moi !

Ici, pas d’enfant qui s’accouche, se lave, se nourrit et se débrouille seul comme chez Kirikou. C’est de l’amour que demande l’enfant en premier lieu. Chacun est capable de lui apporter des soins mais seule une mère, semble-t-il, même de substitution, peut combler les attentes du nouveau-né.

On se souvient ainsi de la violence d’un fils qui recherchait de l’affection dans Je suis heureux que ma mère soit vivante, phrase d’ailleurs prononcée par le fils lors du procès qui le juge pour avoir poignardé sa génitrice. Ce matricide raté est un thème fort qui révèle l’amour inattendu entre un mère et son fils. Variation à peine plus douce dans Quelques heures de printemps où la mère et le fils s’étreignent quand il est déjà trop tard pour se découvrir tendres.

Dans Pupille, il ne s’agit pas de devenir mère, mais d’envisager de regarder l’autre non plus comme un étranger mais comme une part de soi. La très belle dernière scène du film le dit mieux que tous les mots. Ainsi, quand le personnage joué par la trop rare Elodie Bouchez attend l’enfant qui doit lui être remis, elle envisage la vie autrement, elle qui a toujours su la réinventer pour se construire comme mère.

On a rarement vu un personnage de mère aussi libre, affranchi et perdu à la fois. A part peut-être chez Almodovar, qui le mieux au monde a su parler des mères de cinéma. Dans son film le plus abouti sur la maternité, Tout sur ma mère, il sublime cette figure, tout en la montrant dans ses pires faiblesses, mais sans la limiter à un seul comportement. On est loin de la mère prétexte qui balaye de nombreux films. Ici, parler de la maternité a un sens très particulier, il s’agit bien d’un engagement, d’un choix de vie qui s’écrit devant nos yeux. Manuela est la mère par excellence, sans pour autant s’avérer simplement sacrificielle.

Lien indéfectible ?

Si chez Jeanne Herry, le désir de maternité rend la mère douce, belle et aimante, elle n’oublie pas aussi de parler de celle qui ne se veut pas mère. Celle qui comme chez Kore-Eda et son merveilleux Nobody Knows s’inscrit dans le film par son absence. Elle laisse planer l’idée que tout va s’effondrer sans elle, sans pour autant chercher à assumer son rôle.

C’est que la mère de cinéma est aussi un être à plusieurs têtes, dont il faut parfois se méfier. On pense notamment au bouleversant A perdre la raison qui laisse planer le doute sur la bienveillance supposée des mères de cinéma. Dans Pardonnez-moi, Maïwenn, elle aussi, laisse supposer que parler de sa mère n’est pas toujours le gage d’un moment d’émotion et de nostalgie.

Pourtant, il semblerait presque, dans les différentes variations qu’elle offre dans le cinéma, que la mère soit toujours en partie épargnée, pardonnée, bien qu’égratignée et parfois même piétinée. Ainsi, en voyant Alice regarder Théo/Mathieu dans les yeux, on pense à la mère estropiée dans son cœur de We need to talk about Kevin et de tous ces instants où mère et enfants se sont regardés, se sont aimés ou détestés, mais ont pris simplement conscience que le lien qui les unissait allait au-delà de tout. Qu’être mère est un acte si fou, et à la fois si banal, qu’il valait bien qu’on lui consacre autant de visages réunis dans Pupille qui sont autant de travailleurs au service de l’enfant.

Il s’agit alors de digérer son histoire, sa vie, celle de son enfant, de construire avec lui sa vie, au risque qu’il détruise tout ensuite pour mieux se reconstruire seul. Finalement, tous les enfants de cinéma tentent simplement, comme les familles de Pupille, de « déminer leurs champs de mines », ensemble ou séparément, mais marqués à jamais par leurs rencontres premières, les yeux dans les yeux.

Pupille : Bande annonce

Pupille : Fiche technique

Synopsis : Théo est remis à l’adoption par sa mère biologique le jour de sa naissance. C’est un accouchement sous X. La mère à deux mois pour revenir sur sa décision…ou pas. Les services de l’aide sociale à l’enfance et le service adoption se mettent en mouvement. Les uns doivent s’occuper du bébé, le porter (au sens plein du terme) dans ce temps suspendu, cette phase d’incertitude. Les autres doivent trouver celle qui deviendra sa mère adoptante. Elle s’appelle Alice et cela fait dix ans qu’elle se bat pour avoir un enfant. 

Réalisation : Jeanne Herry
Scénario : Jeanne Herry
Interprètes: Sandrine Kiberlain, Gilles Lellouche, Elodie Bouchez, Olivia Côte, Clotilde Mollet, Miou-Miou, Stéfi Selma
Photographie: Sofian El Fani
Montage: Francis Vesin
Producteur(s): Alain Attal, Hugo Sélignac, Vincent Mazel
Société(s) de production: CHI-FOU-MI Productions, Trésor Films,  StudioCanal, France 3 Cinéma, Artémis Productions
Distributeur: StudioCanal
Durée:  207 minutes
Genre: Drame
Date de sortie : 5 décembre 2018

France-2018

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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