« Le Soldat de boue » : tranchées dans le vif

Le Soldat de boue mène à une triple exploration : d’abord en présentant sommairement le parcours de Mathurin Méheut, puis en sondant la vie dans les tranchées d’Arras et, enfin, en apportant le témoignage, poignant, d’une histoire d’amour résistant aux caprices du temps et de la guerre.

Mathurin Méheut a tout connu : une enfance modeste dans les campagnes de Bretagne, l’École des Arts décoratifs de Paris, l’admiration de ceux qui ont consulté son ouvrage de référence Étude de la mer, un départ vers un Japon qu’il admirait – rendu possible par l’obtention de la bourse Albert Kahn, habituellement dévolue aux scientifiques – et, enfin, un retour douloureux en France, sur le front, près d’Arras, alors que la Première Guerre mondiale faisait ses premiers morts. Là-bas, c’est par le biais de dessins et de correspondances envoyés à sa femme Marguerite qu’il raconte les repas interrompus par les attaques allemandes, la folie qui s’immisce parmi les hommes, le vacarme assourdissant, la mort qui s’invite au petit matin, les jours de repos trop rares ou les permissions attendues avec impatience. Le documentaire d’Hubert Budor retrace non seulement le parcours d’un peintre et illustrateur estimé, mais aussi l’enfer vécu par tout soldat participant à un conflit armé.

« Nous progressons ? Quelle blague ! Nous résistons à peine… » La lassitude, la fatigue, les oreilles percées par les cris des blessés hantent Mathurin Méheut, qui en vient à se demander : « Comment suis-je encore de ce monde ? » Mais au-delà de ces évocations des conditions de vie et de résilience des soldats, c’est aussi l’histoire d’amour entre un homme envoyé au front et sa femme restée au pays qui se trouve mise en exergue et en images. Chaque lettre n’est-elle pas une déclaration d’amour, un moment de répit et de réconfort nécessaire, en plus de constituer une formidable retranscription des horreurs de la guerre ? Les images d’archives et les lectures de la correspondance ont beau faire froid dans le dos, c’est aussi l’affection d’un couple qui transparaît, tant à travers le verbe que la musique choisie pour l’accompagner. Les croquis de Mathurin Méheut, ses confidences, ses hantises, ses témoignages de tendresse irriguent tout le film, dans un répertoire disparate où l’amour le dispute à la guerre.

Dans ce documentaire, les moments déchirants ne manquent évidemment pas. Songeons à ces photographies de groupe sur lesquelles apparaissent de plus en plus de morts. À ces suicides inattendus. À ces « fragments » de corps projetés aux pieds de soldats terrifiés. Le vocabulaire employé ne laisse planer aucun doute : « un soleil de plomb », « un homme privé de ses affections, de son métier, presque de vie », « ensevelis jusqu’au cou », « des lambeaux de chair », « le cerveau éclaté », « le charnier et le massacre ». Les bonus de cette édition DVD/Blu-ray contiennent des fiches biographiques et des interviews qui viendront encore enrichir le propos, et satisferont tous ceux qui s’intéressent au parcours de Mathurin Méheut, peintre nippophile, mari aimant et soldat malgré lui. Un homme dont le témoignage marquera sans doute durablement ceux qui y porteront un regard attentif.

Bande-annonce

Synopsis : En 1914, Mathurin Méheut doit quitter le Japon, où il est en voyage, pour rejoindre les tranchées françaises. C’est le point de départ d’une correspondance qui fait le lit de ce documentaire, explorant la guerre, ses stigmates, mais aussi l’amour d’un couple séparé par les hostilités. 

Fiche technique

Réalisation et écriture : Hubert Budor
Musique : Vincent Burlot
Production : France Télévisions, Aber Images
Distribution : Mille et une Films
Année : 2017
Couleur & Noir et blanc
52 minutes
Langue : Français
Son : Stéréo

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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