Douglas Sirk voit triple chez Elephant Films

Elephant Films fait la part belle à Douglas Sirk, puisque la collection de l’éditeur s’enrichit à la fois de No Room For The Groom, Qui a donc vu ma belle ? et La séductrice aux cheveux rouges.

« Trois contes moraux ». C’est ainsi que l’éditeur indépendant Elephant Films décrit les trois longs métrages de Douglas Sirk qu’il vient de ressortir en DVD. L’appellation se justifie pleinement par la portée de chaque récit : No Room For The Groom narre la manière dont une cimenterie défigure une ville et comment le capitalisme et l’argent corrompent les esprits ; Qui a donc vu ma belle ? immortalise des péripéties pitoyables de nouveaux riches ; La séductrice aux cheveux rouges questionne les idées préconçues et l’intolérance dans les petites communautés (notamment religieuses). À chaque film sa victime collatérale : un soldat en permission découvre que sa belle-famille a investi sa propriété tout en continuant de le rejeter en raison d’une modeste condition sociale ; un riche industriel soucieux de léguer sa richesse aux proches d’un amour déchu provoque malgré lui leur avilissement ; une jeune femme prise à tort dans l’étau judiciaire voit sur elle se porter les fantasmes les plus dégradants.

Un charme discret émane de chaque film, même si La séductrice aux cheveux rouges, à mi-chemin entre le western et la comédie musicale, semble le plus fragile des trois édifices. Douglas Sirk s’y distingue surtout par sa capacité à saisir l’essence de la nature humaine. Les mesquineries des villageois, la mégalomanie des industriels, l’avidité de tout un chacun, le luxe ostentatoire (et bancal) des nouveaux riches, l’insouciance, l’indiscipline ou la justesse des enfants : tout vient à point, avec juste ce qu’il faut de satire, dans ces trois longs métrages relativement confidentiels. S’ils parviennent à identifier les travers du genre humain – et de leur époque –, No Room For The Groom, Qui a donc vu ma belle ? et La séductrice aux cheveux rouges n’en oublient pas pour autant quelques douceurs acidulées : dans le premier cité, deux amants se marient à la sauvette, puis s’isolent respectivement dans une salle de bains et un placard, par pudeur, pour se « mettre à l’aise » ; dans le second, un industriel profite d’une relative clandestinité pour boire et fumer malgré l’avis de ses médecins et remporte par accident un concours de peintures surréalistes ; dans le dernier, des enfants veulent échapper aux prétendantes de leur père en lui dénichant la femme – mais surtout la belle-mère – idoine.

No Room For The Groom met justement en scène l’une des belles-mères les plus insupportables de l’histoire du cinéma. Elle ne veut rien entendre du mariage de Lee, sa fille, avec Alvah, un GI désargenté, et emploie à cette fin une excuse aussi fallacieuse que pathétique : « Mon pauvre coeur ne supporte aucun choc. » Repoussant toujours plus loin sa logique de cupidité, elle lui annonce sans ambages : « Il n’est pas trop tard pour rompre et éviter de ruiner ta vie. » Pendant ce temps-là, un cimentier s’échine simultanément à séduire Lee (avec l’assentiment de sa mère) et à exproprier Alvah pour pouvoir étendre ses activités industrielles. Dans Qui a donc vu ma belle ?, une famille de la classe moyenne américaine reçoit un don anonyme de 100 000 dollars. Les priorités en sont soudainement chamboulées : « des vêtements tout neufs » achetés à prix d’or, « la plus grande maison de la ville », une nouvelle vie « parmi l’élite ». Si Alvah regrette une époque gangrénée par l’argent et la consommation, les Blaisdell lui répondent en différé : non seulement l’argent est source de toutes les convoitises, mais il mène en plus des familles entières à la perdition. Dans La séductrice aux cheveux rouges, on note que « les enfants ont besoin de la présence d’une femme », mais on fait montre d’idées bien arrêtées quant aux qualités que cette dernière doit impérativement arborer. Pis, on les refuse par principe à Mae, vue comme une menace luciférienne (au sens propre) dans une communauté proprette – ou en tout cas perçue comme telle.

Si Douglas Sirk possède une acuité certaine du regard, il ne résiste pas toujours à la caricature. No Room For The Groom présente une belle-famille tellement envahissante qu’il faut bientôt faire la file pour se rendre dans ses propres toilettes et s’isoler dans la véranda pour tenter de discuter – en vain – avec sa femme. Qui a donc vu ma belle ? montre une ville entière s’adonnant aux commérages et surenchérissant continuellement au moment d’estimer la nouvelle fortune des Blaisdell. La séductrice aux cheveux rouges fait état de tensions souvent outrancières autour du personnage de Mae. La pudibonderie bondieusarde y apparaît exacerbée. Les trois paraissent par ailleurs relativement académiques et souvent trop fléchés dans leur démonstration morale. Mais on leur pardonne volontiers ces quelques défauts puisque des qualités bien supérieures ne manquent pas de les contrebalancer.

BONUS ET TECHNIQUE

Les films présentent quelques scories, dont des poussières d’images et une définition pas toujours idoine (surtout dans le chef de La séductrice aux cheveux rouges), mais demeurent néanmoins satisfaisants d’un point de vue technique. Les différentes pistes sonores, dynamiques, ont une lisibilité et une ampleur très satisfaisantes. Outre des crédits et des bandes-annonces, on trouvera à chaque fois dans les bonus de ces éditions DVD une évocation de Douglas Sirk par Jean-Pierre Dionnet, d’une durée de huit minutes, durant laquelle il revient notamment sur la carrière du cinéaste et ses thèmes de prédilection. Plus intéressant : un long exposé de plus d’une heure de Denis Rossano retraçant le parcours de Douglas Sirk, mais aussi ses tragédies personnelles, lesquelles mènent à son fils, un enfant star du grand écran sous le Troisième Reich, duquel il fut tôt séparé. Une histoire douloureuse qui nous amène forcément à nous questionner sur les figures enfantines convoquées dans ces trois films.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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