Rectify, saison 4 : critique série

Dans un anonymat contre lequel la série dramatique de Sundance TV, n’a jamais lutté, Rectify a fait ses adieux au petit écran après 4 saisons d’une densité exceptionnelle ; et en effectuant un virage vers un optimisme contagieux Ray McKinnon s’est même offert le luxe d’un final plein d’espoir.

J’espère donc je suis

Après un long méandre de drames et d’incommunications la série a enfin quitté le sentier élégiaque que la famille Holden s’attachait à suivre machinalement. Coincés entre les sursauts du passé, que ce soit sous formes de traumatismes ou de regrets, et l’incertitude que promettaient les séparations et les rebondissements judiciaires, chaque membre de la famille a longtemps eu tendance à se pétrifier dans une inaction douloureuse. Pourtant Rectify propose un dénouement où la confiance règne, et ce en dirigeant l’attention de ses protagoniste non pas sur leurs rêveries mais sur leurs espérances, aussi minimes soient elles.

Le premier épisode de cette dernière saison a magistralement donné le ton, puisque que d’emblée nous avons retrouvé Daniel (Aden Young) métamorphosé. Accessoirement barbu, il est devenu un employé à la tâche robotique, il partage dorénavant une maison avec un petit groupe d’inconnus qui, comme lui, a un passé carcéral. (Ré)inséré sur le papier, il demeure cependant cet illustre inconnu que tout le monde peut craindre à souhait après l’avoir googlisé. Il va dès lors dévoiler de jolies ressources au fil de ses rencontres et s’aventurer de plus en plus profondément dans un processus de réconciliation. Et ce au gré d’une intimité partagée, de dialogues désinhibés et d’une double révélation : dans un premier temps artistique (trop peu traité à notre goût), puis romantique. Dans un entrepôt non loin de son travail, il fait la connaissance d’une jeune artiste, Chloé. Caitlin Fitzgerald (qui avait déjà fait tourner des têtes dans feu Masters of Sex) est la principale nouvelle venue du casting pour cette dernière saison ; elle campe une femme autonome, libertaire et un peu excentrique. Son âme peu conformiste va immédiatement lui permettre d’appréhender cet homme étrange qui n’a pas cru à la réalité de leur première rencontre dans son atelier ; sans doute était-il trop chamboulé par ce microcosme dédié à un esthétisme jugé utopique dans le monde désenchanté dans lequel il erre. Le badinage qui s’en suit marque sans trop de surprise l’importante corrélation entre confiance en soi et confiance en l’autre, leitmotiv émotionnel de ces 8 derniers épisodes.

Se refusant à toute forme de didactisme, RayMcKinnon (Sons of Anarchy) ne se cloitre ni dans la morale, ni dans une narration verrouillée. Dans la continuité d’une série qui n’a eu de cesse de saisir un drame avec une sensibilité quasi exhaustive, épousant tous les regards, toutes les frustrations, sa fin ouverte n’est qu’une simple suggestion. Pas de triomphe juridique (bien qu’assez sous entendu), pas d’ellipse spatio-temporelle à la « ils vécurent heureux », mais une conclusion délicate, ensoleillée osera t-on dire.

Dans le premier épisode, encore une fois, Daniel, nous gratifie d’un judicieux « l’enfer c’est les autres » avant de s’effondrer dans un monologue transcendant sur la solitude. Pas celle de l’indépendance que cherche à tatillon Tawney, future ex femme de Teddy ; ni celle de l’autonomie poursuivie par Amantha. Mais une solitude radicale, imposée, destructrice, que va expérimenter Daniel pendant des années dans le couloir de la mort.  Lequel, faute de contacts étrangers à lui-même, finit par perdre toute notion d’individualité ; sorte d’ataraxie meurtrière à partir de laquelle on parvient à se faire disparaître. Sa sœur évoquera même Lazare dans les derniers instants de la série, c’est peut être là où l’on touche le nerf de Rectify, lorsqu’on se rend compte qu’au fil de cette saison, chaque personnage s’est vu renaitre. Un discours semi biblique que l’on retrouve dans la bouche de Tawney, ou carrément nihiliste quand il s’agit d’Amantha, mais jamais dénoué d’une certaine expectation envers les situations à venir. La mutation qui s’opère entre une espérance d’abord fantasmée, puis peu à peu actée, symbolise le propos global de la série. Tout n’est que prétexte à discourir sur une condition humaine qui abuse soit de sa liberté soit de sa servilité.

Le vrai drame de Rectify n’est pas l’emprisonnement de Daniel, mais sa libération ; le seul protagoniste qui matérialise concrètement cette idée de prison, puis d’absence de prison. Mais il est assez évident que chacun des personnages porte en lui les mêmes appréhensions quant à leur solitude et culpabilité. La peur de Tawney, la colère de Teddy, la rancœur de son père, la déception d’Amantha, et la honte de sa mère ; le casting presque allégorique décortique les états de conscience de Daniel et va finalement l’aider à les surmonter. L’espérance fait ici figure de jauge pour s’auto-évaluer. Là où l’ancien détenu ne voyait en ses attentes qu’un nouveau moyen de se décevoir, il réalise que la déception est un luxe que seule la croyance peut autoriser. Syllogisme inversé en quelque sorte, qui fait de nos envies le métronome de notre existence, puisque l’on espère à la hauteur que l’on vit. Ainsi, emmuré avec son pote Kerwin le comble du fantasme était une ballade en voiture dans les rues de New York ; quelques années plus tard il se laisse à rêver d’une famille.

Rectify en plus d’être une série singulière dans le paysage de la télévision américaine, a mené jusqu’au bout son désir de conter un drame sans jamais tomber dans l’emphase. Imprégné des grands thèmes : la justice, l’amour, ou la famille, Rectify s’est efforcé de montrer une voie un peu plus lumineuse. Et si le propos bouleversant n’a su captiver qu’une infime partie de spectateurs, elle a très certainement su les fidéliser grâce à une mise en scène exemplaire. Cadrage, photographie, costume, tout concorde vers l’idée d’un humanisme en constante lutte avec son humanité. En guise de conclusion on citera évidement cette troupe de comédiens, admirablement dirigée, qui a su porter le show vers les sommets trop souvent ennuagés de la télévision. Une très grande série.

Rectify saison 4 : Bande-annonce

Synopsis: À 18 ans, Daniel Holden est emprisonné et condamné à mort pour viol et meurtre de sa petite amie Hanna. Il est libéré dix-neuf ans plus tard grâce à de nouvelles preuves ADN, il tente de se reconstruire une nouvelle vie dans sa ville natale où presque tout le monde le croit coupable, dans l’attente de son nouveau procès.

Rectify : Fiche technique

Créateur : Ray McKinnon
Interprétations : Aden Young, Abigail Spencer, Clayne Crawford, Adelaide Clemens, J. Smith Cameron, Luke Kirby, Bruce McKinnon, Cailtlin Fitzgerald,
Production : Don Kurt
Genre: Drame
Format: 52min (8 épisodes/saison)
Diffuseur : Sundance TV

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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