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Sauvages, un film de Tom Geens : Critique

Remarqué et primé lors du dernier festival du film britannique de Dinard (Hitchcock d’Or, prix du meilleur scénario et prix du public), Sauvages est le premier long-métrage pour le cinéma du réalisateur britannique Tom Geens.

Synopsis : Karen et John vivent dans un trou, en pleine forêt, perdus au milieu des Pyrénées. Ils évitent soigneusement tout contact avec le village voisin, mais, lorsque Karen a besoin de médicaments, John croise le chemin d’André, un paysan du coin. Les deux hommes se lient d’amitié et John reprend goût à la civilisation, au grand désarroi de Karen, bien décidée à ne jamais quitter la forêt et leur douloureux secret…

Sauvages est un long-métrage compliqué à cerner tant il peut apparaître comme un OVNI cinématographique. Sur le papier, le scénario paraît fou, et le film tient toutes ses promesses. Dans cette cime d’arbre, dans ce grand trou, on se prend progressivement d’affection pour un couple. Mais beaucoup de questions surgissent : qui sont-ils ? Pourquoi vivent-ils là ? Est-ce un choix, une obligation ? Tom Geens prend le temps de dérouler le scénario de son film et ne livre pas les clés au spectateur trop rapidement. Progressivement, les rapports se dévoilent, et les personnages sont tantôt touchants, tantôt incompréhensibles, presque agaçants. L’immersion dans la ville est le déclic du film et marque un renouveau. Après une longue contemplation de la nature, qui fait que le film tarde à se mettre en route, l’intrigue est lancée, et les prestations des acteurs sont simplement exceptionnelles.
Sauvages tourne autour de 4 personnages principaux. À cela se mêle une figuration quasi-absente. Ainsi, nous passons 1h40 en compagnie de deux hommes et deux femmes, qui se supporteront et qui tenteront de s’affirmer, en sombrant presque dans la folie.

Paul Higgins (que l’on a pu découvrir dans Utopia) et Kate Dickie (aperçue dans Game of Thrones et Prometheus) sont les hommes des bois, et ils sont fascinants. Presque inconnus en France, ils méritent d’être découverts tant leur interprétation est juste et relève du tour de force. John, le personnage campé par Higgins, est fou amoureux de sa femme, et lutte au jour le jour. Derrière une image « dure » qu’il tente de renvoyer à sa femme, il s’avère être tendre et impacté par leur situation. Se dégage du personnage le souhait de s’en sortir, de quitter cette situation qui l’embête de plus en plus. Sa rencontre avec André (Jérôme Kircher) sera l’ultime déclic. Karen (Kate Dickie) est une personne plus silencieuse, dans un déni ultime, que l’on ne comprendra qu’au fur et à mesure du film. Son personnage intrigue et effraie. Ce visage blafard, parfois sans expression, et ces grands yeux ronds rappelant parfois Gollum du Seigneur des Anneaux font de cette femme une âme sur le chemin du retour à l’animalité. Sa peur de l’extérieur participe à cette crainte que l’on peut éprouver à son égard. Les deux personnages sont extrêmement travaillés et Tom Geens a su leur procurer une âme, mais l’empathie sera plus forte pour John que pour Karen.

Parallèlement, le couple citadin est campé par Corinne Masiero et Jerôme Kircher, même si la nature est dans leurs gènes du fait leur métier d’agriculteur. Si l’on étudie la filmographie de Corinne Masiero, on peut remarquer que Sauvages n’est qu’une pierre de plus à l’édifice dans ce type de rôle décerné à l’actrice nordiste. Céline est une agricultrice à la voix grave, presqu’un garçon manqué, un peu cliché, parfois caricatural, assailli par les difficultés financières, mais qui est parfaitement incarné par Corinne Masiero. On ne peut que joindre ce rôle à son interprétation touchante et juste de Louise Wimmer. Son compagnon, Jerôme Kircher, est tout aussi touchant et agréable, tant il se démène pour faciliter une possible insertion du couple des bois. Mais dans Sauvages, il ne faut pas prendre les personnages dans leur individualité. Il faut prendre les couples comme un tout. Le film de Tom Geens est basé sur une alternance amitié/rivalité parsemée de secrets et de pardons. Le réalisateur britannique complexifie les relations humaines, et fait évoluer le spectateur avec ses personnages, sans jamais le délaisser.

D’un point de vue technique, on pourrait reprocher à Sauvages d’être un tantinet contemplatif, surtout lors des premières minutes. Outre les âmes humaines, Tom Geens embellit et glorifie la nature, et la rend magistrale, presque gargantuesque. Elle dévore les hommes et les fait revenir à un état primitif.
Alternant en longue et courte focale, faisant preuve d’une vivacité lors des poursuites par John dun simple lapin, Tom Geens ne délaisse pas le spectateur, et ne le place jamais en témoin ou voyeur. Ses choix techniques (surtout en terme de lumière) font traverser plusieurs états d’esprit : on est parfois effrayé, parfois mal à l’aise, mais également subjugué, presque charmé. Sauvages est un film à l’ambiance spécifique et travaillée. On ne peut ressortir indemne de la projection de ce long-métrage, tant le dénouement est fort.

Pour un premier film, Sauvages est incontestablement une réussite, un tour de force qui se démarque par son audace. Les prestations sont puissantes et emplies d’émotions. La réalisation de Tom Geens, la mise en scène et la photographie sont splendides, même si parfois légèrement contemplatives. On regrettera la mise en route assez lente de l’intrigue, mais qui, une fois lancée, est poignante.

Sauvages : Fiche technique

Titre français : Sauvages
Titre original : Couple in a Hole
Réalisateur : Tom Geens
Scénario : Tom Geens
Interprétation : Paul Higgins, Kate Dickie, Jérôme Kircher, Corinne Masiero…
Photographie : Sam Care
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Beak
Direction artistique : Richard Campling
Producteurs : Zorana Piggott, Aurélie Bordier, Dries Phlypo
Sociétés de production : 011 Productions, A private view, Les Enragés
Distribution (France) : Eurozoom
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 6 avril 2016

Royaume-Uni – 2016

Alone (don’t grow up), un film de Thierry Poiraud : Critique

Cette île de « Northern Islands », où l’action prend place, intrigue d’emblée. Alone (le titre commercial de Don’t grow up) est un film en langue anglaise, anglo-anglaise même, pourrait-on dire, avec un accent ultra-british que ne corroborent pourtant pas les paysages rocailleux et désertiques.

Synopsis : Sur une île isolée au large de l’Ecosse, six adolescents se réveillent seuls dans leur pensionnat : surveillants et professeurs ont mystérieusement disparu. D’abord ravis d’être libérés de toutes contraintes, ils finissent par prendre la route, en quête de réponses. Devant eux se dessine progressivement l’apocalypse : infectés par un virus inconnu, les habitants se sont transformés en prédateurs sanguinaires. Désormais, pour survivre, le groupe doit trouver un moyen de quitter l’île. Mais lorsqu’ils découvrent que seuls les plus de 18 ans sont touchés, il est déjà trop tard. La contagion a gagné leurs rangs…

Boyhood

Censé se trouver au large de l’Ecosse, ce décor est en fait planté dans les îles Canaries, du fait sans doute de la nationalité franco-espagnole du film. Alone est un film d’horreur, du genre Zombie, qui commence gentiment comme tous les films d’horreur avec le quotidien banal d’adolescents ordinaires. Les six héros du récit sont de jeunes « difficiles », enfermés dans un centre de rééducation, mais qui pour des raisons qui leur échappent sont ce soir-là livrés à eux-mêmes. La présentation des protagonistes est assez intéressante, prometteuse, même si les acteurs eux-mêmes manquent d’aspérités. Après avoir saccagé le bureau du directeur, et bu ce qu’ils ont pu trouver comme alcool, ils sortent du centre pour découvrir avec horreur que tous les adultes de l’île sont devenus des zombies sanguinaires. Les jeunes n’ont donc d’autre échappatoire que de tenter de fuir l’île avant qu’ils ne soient infestés à leur tour.

Les scènes d’horreur sont assez peu nombreuses, voire anecdotiques, même si les premières d’entre elles sont saisissantes. Mais plus le film progresse, plus le suspense faiblit, et on ne retrouve pas cette atmosphère très caractéristique des films d’horreur espagnols, ni des survivals auxquels le film peut faire penser.

En réalité, le propos de Thierry Poiraud semble axé autour d’une autre thématique, qui est celle de l’initiation, du « coming of age movie » mettant en scène le moment précis du passage de l’âge adolescent à l’âge adulte. Le second titre du film, Don’t grow Up, donne des indications dans ce sens : ne pas grandir pour ne pas mourir, précise le cinéaste dans ses notes d’intention. On y suit ainsi en particulier l’itinéraire de Bastian (Fergus Riordan), un jeune homme taciturne en proie à de cauchemars récurrents et qui cache un lourd secret. Son secret est malheureusement cousu de fil blanc, aussi bien avant qu’après sa révélation. Le film essaie de rendre compte de son cheminement vers l’âge adulte après une enfance traumatique, mais à l’image du reste du film, cette tentative est vaine par manque de robustesse dans la mise en scène : des scènes trop longues et trop monocordes, un montage sans véritable rythme, des acteurs plutôt inconsistants. Un autre personnage, Liam (David McKell) – les personnages féminins, même celui de Pearl (Madeleine Kelly), l’un des principaux protagonistes, sont particulièrement ectoplasmiques dans le film – connaît une caractérisation plus poussée, car le film s’attarde sur sa relation avec son père, mais là encore, le cinéaste n’a pas su, pu ou voulu suffisamment creuser cette piste…

Il s’en est, en fait, fallu de peu pour qu’Alone soit un meilleur film, le terreau étant fertile, d’autant que la photographie de Mathias Boucard, servie par de paysages époustouflants, est très accrocheuse. Le mystère de cette Terra incognita vient encore augmenter la curiosité du spectateur qui scrutera les coins et recoins de cette drôle d’Ecosse…

De fait, si on regarde le film par l’autre bout de la lorgnette, on finira par trouver un intérêt dans le traitement de ces adolescents, des adultes en devenir qui sont donc également pourchassés par les enfants qui ont peur d’eux. Mais cette position intermédiaire et inconfortable entre adultes et enfants aurait pu être traitée de manière plus radicale, plutôt qu’avec ces touches légères (à peine une ou deux scènes dans le film…). De même qu’aurait pu être traitée d’une manière plus intense la question du passage à l’âge adulte : on ne comprend par exemple pas pourquoi, on parle du 18ème anniversaire d’un des personnages, pour après, concentrer peur et paranoïa à l’encontre d’un autre personnage dont on ne savait pas que lui aussi avait ou était en passe d’avoir 18 ans, et donc de devenir potentiellement un zombie. De tels traitements diminuent l’impact du film.

De nombreux autres points de vue ou thématiques sont en germe dans Alone. Ce virus qui épargne les enfants, par exemple, à quels maux cette allégorie fait-elle allusion ? A la fin de l’innocence ? Difficile d’y croire, tant les enfants et les adolescents du film sont déjà très loin de cette innocence, des adolescents déjà rudement ballotés par une vie menée cahin-caha en l’absence des fameux adultes : le film aurait pu trouver là le véritable atout émotionnel du film… Les intentions plutôt louables du réalisateur sont malheureusement trahies par sa mise en scène qui manque d’énergie et de souffle. Hésitant entre le teen-movie arty et le film d’horreur espagnol, Alone se retrouve au milieu du gué sans être véritablement ni l’un ni l’autre, alors qu’il disposait d’un potentiel important.

Après une présentation au PIFF (Paris International Film Festival) en Novembre 2015 où il a reçu l’Œil d’Or du Public, et au festival Hallucinations Collectives de Lyon en Mars dernier, Alone (Don’t grow up) sort en en e-cinema (VOD) le 1er Avril 2016 et en DVD et Blu-Ray le 8 Avril prochain chez Condor Entertainment.

Alone (Don’t grow up) – Bande annonce

Alone (Don’t grow up)  – Fiche technique

Titre original : –

Réalisateur : Thierry Poiraud
Scénario : Marie Garel Weiss
Interprétation : Fergus Riordan (Bastian), Madeleine Kelly (Pearl), McKell David (Liam), Darren Evans (Shawn), Natifa Mai (May), Diego Méndez (Thomas)
Musique : Jesús Díaz, Fletcher Ventura
Photographie : Mathias Boucard
Montage : Stéphane Elmadjian
Producteurs : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Jofre Farré, Jérôme Vidal
Maisons de production : Kinorama, Gustav film, See Film Pro
Distribution (France) : Condor Entertainment (Edition Blu-Ray & DVD)
Récompenses : Prix Œil d’Or du Public – PIFF , Novembre 2015
Budget : 2 500 000 EUR
Durée : 81 min.
Genre : Fantastique, Horreur
Date de sortie : 8 avril 2016 (Blu-Ray & DVD)
France, Espagne – 2015

Rencontre avec le réalisateur Hassan Legzouli pour le film Le Veau d’Or

Festival Caravane des Cinémas d’Afrique : La Nuit du Cinéma Marocain

Samedi 2 Avril – 2ème jour

Le concept, qui marche très bien, notamment lors du Festival Lumière chaque année, a ici pour objectif de présenter trois films, trois approches différentes, trois sujets différents. Il y aura le samedi suivant une seconde nuit du cinéma, cette fois consacré à l’Éthiopie.

Le premier film de la soirée est le film de Hassan Legzouli, Le Veau d’Or, sorti en 2014 en France, présenté Hors-Compétition, avec les acteurs Morad Saif, Nader Boussandel, Mohammed Majd. Le réalisateur est d’ailleurs présent, et fait une petite présentation, avec Michel Amarger.

Michel Amarger : Le dernier long-métrage de Hassan remonte à 2004, c’est donc un cinéaste rare mais précieux.

Hassan Legzouli : Si tu le dis…

M.A. : Qu’est-ce qui a présidé cette envie de faire Le Veau d’Or ?

H.L. : J’avais envie de tourner dans ma région. J’ai toujours pensé que ce décor là correspondait aux western-spaghettis de mon adolescence. Quand j’étais gamin au Maroc, je regardais Mon Nom est personne (de Tonino Valerii, ndrl) Le Bon la Brute et le Truand, et j’ai toujours pensé que Sergio Leone aurait pu tourner des westerns dans l’Atlas ou plus au sud, puisqu’ils étaient tournés juste de l’autre côté de la mer Méditerranée à Almeria, J’ai baigné dans ce cinéma-là, j’avais donc envie de faire un film qui soit un hommage, pas vraiment prononcé, à ce cinéma là.

M.A. : On peut dire que c’est un faux western marocain ?

H.L. : On m’a dit que c’était un un western couscous ! (rires)

Après ce bref échange, qui constituait ma foi une bonne introduction, la projection commence. Le veau d’or, c’est la bête que Sami, forcé par son père à revenir au Maroc, et Azdade, son cousin, volent au roi. S’ensuit alors une course-poursuite dans les décors de l’Atlas, où les deux compères tentent de se débarrasser de leur encombrant butin, pour permettre à Sami de retourner en France. Le réalisateur marocain a réalisé dix ans après son premier film Tenja, avec Roschdy Zem et aure Atika, une comédie encore une fois centrée sur le retour, et le rapport au souvenir. C’est d’ailleurs dans ses propres souvenirs que Legzouli puise, affirmant lui-même ses références secrètes aux westerns spaghettis de son enfance. Je suis d’habitude peu enclin à la comédie, mais ici la salle se prêtait plutôt bien au rire. Mais je suis convaincu que derrière des situations enclines à la blague et à la situation cocasse, se cache une peinture plus fine du pays de l’Atlas, ces montagnes du nord du Maghreb, et de ces habitants. Enfin, pas vraiment de ces habitants, puisque, étant comiques, ils sont légèrement caricaturaux, mais bien plus du système de l’époque, sous le règne du roi Hassan II. Même si le film est court, il n’en fallait pas plus, pour raconter une histoire simple et suffisante, sans prétention. Le public a ainsi été réceptif à l’humour du film. Dommage pour lui qu’il ne soit pas en compétition. Toutefois, le réalisateur est bel est bien présent, et revient sur la scène.

Retranscription de la rencontre publique avec le réalisateur Hassan Legzouli et le critique Michel Amarger, à propos du film Le Veau d’Or

M.A. : C’est étonnant de finir le film par de la musique indienne.

H.L. : Ce n’est pas de la musique indienne. C’est un duo entre Serges Teyssot-Gay, le guitariste du groupe Noir Désir, et un luthiste syrien. Ils se sont rencontrés en Syrie, avant que ça ne devienne ce que c’est, et ont fait un bœuf. Ca a donné cet album Interzones, qui m’a accompagné pendant toute l’écriture. C’est un dialogue entre la guitare et le luth, qui me semblait correspondre à l’esprit du film.

M.A. : Vous écoutez beaucoup la musique pour faire les films ?

H.L. : Je ne suis pas musicien mais je suis mélomane. J’en écoute beaucoup et je m’arrête sur une, qui finira systématiquement par devenir la musique du film. Elle lui donne une structure, elle le rythme.

M.A. : C’est important pour vous de consacrer du temps à l’écriture et au scénario ?

H.L. : Pour moi, le scénario est la première mise en scène d’un film. C’est ce que Jean-Claude Carrière appelle la mise en scène de l’écriture. J’ai du mal à m’en séparer parfois, parce que j’ai tendance à vouloir soigner les détails. Je crois que plus le scénario est écrit, plus on est libre sur le tournage, parce qu’on sait qu’il y a un filet derrière. On l’a vérifié pour ce film. On a eu pas mal de soucis et on a eu besoin d’improviser, heureusement que le scénario était là. Quelquefois, je revenais à la séquence, et je faisais ressortir l’esprit de la séquence, que je remettais en scène, et ça c’est mon boulot de metteur en scène et pas de scénariste.

M.A. : Partir tourner dans le Haut Atlas c’est toujours risqué, on n’a pas toujours ce qu’on veut, ni les machineries, ni les accessoires, ni même les autorisations ?

H.L. : Non, on n’a pas toutes les autorisations. Enfin si, on les a eu mais on a été obligé de mentir sur certaines choses… (rires) Le problème c’est qu’ils ont vérifié et ça nous a valu quelques ennuis. Mais c’est ça le Maroc, certains vous ferment des portes et certains vous les ouvrent. Quand j’ai fais ce film, le directeur du CCM Nourredine Sail (directeur du Centre cinématographique du Maroc jusqu’en 2014, ndlr),qui était vraiment quelqu’un de très engagé en cinéma et en politique, nous a permis à moi et d’autres collègues de faire certaines choses.

M.A. : Ce n’était pas un peu sacrilège dès le départ cette histoire de veau royal ?

H.L. : C’est une histoire que je trimballe depuis l’adolescence. J’ai vécu mes dernières années de lycée au Maroc, pas loin de ce ranch qui existe vraiment. C’est un lieu un peu à part dans le paysage marocain, surtout celui du Moyen Atlas, où il y a ce ranch, avec une route qui passe au milieu, 22 kilomètres en ligne droite, et des hectares à perte de vue. Ils avaient entre 5000 et 6000 têtes de bétail, ainsi que des chevaux et des 4×4 pour surveiller. C’était une race importée d’Argentine, croisé avec des vaches marocaines, pour donner cette espèce qui était vouée à l’export. Tout ça appartenait au roi du Maroc. Quand j’étais gamin, quand on prenait le car d’une ville à l’autre, on avait pas le droit de s’y arrêter. C’est un lieu qui était mystérieux, qui a tout du Texas, sauf que c’est en plein cœur du pays berbère. Un jour, en faisant mon premier film, je suis repassé par là. Les animaux sont quasiment en semi-liberté. Tout le monde sait que c’est au roi, donc personne n’y touche, ça va de soi.

Moi je me suis dit « Si on coupe les barbelés, qu’on en prend un dans une bétaillère, et qu’on traverse le Maroc, qu’est-ce qu’il va se passer ? »

M.A. : Pourquoi avoir greffé cette légende du veau d’or dans le village ?

H.L. : C’est d’abord une blague qu’on m’a raconté : un cirque s’installe près d’un village, une bête se sauve du cirque, et un vieux se lève et crie à l’ancien dieu. Ce qu’il faut savoir, c’est que les berbères, avant l’arrivée de l’islam au Maroc au 8e siècle, étaient soit animistes, soit juifs. Il y avait ce mythe de l’ancien dieu qui revient qu’ils associent au veau d’or et à la malédiction. Ici, ce n’est pas la malédiction divine, mais la malédiction gouvernementale, un personnage dit d’ailleurs « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, il y passe ». Ça fonctionnait comme ça sous Hassan II.

M.A. : Pourquoi avoir choisi la fin de règne d’Hassan II ?

H.L. : On sortait des années de plomb, Hassan II commençait à préparer sa succession, et c’était une période un peu flottante. Je trouvais que pour qu’on rentre dans une période de fable, il fallait une période flottante. Le roi n’est pas encore mort mais on est pas loin de dire « Vive le roi ».

–Questions du public

Public : J’aimerai savoir comment le public marocain l’a reçu.

H.L. : Le public a bien accueilli le film, même si la sortie a été un petit peu bâclée. Bâclée parce qu’il n’y a pas beaucoup de cinémas, mais aussi à cause du sujet. Au Maroc y’a trois sacrés : le roi, la religion et le Sahara. Le film est financé à 50 % par le Maroc donc personne ne nous a rien interdit. Mais en même temps, tout le monde avait peur et ne voulait pas trop s’engager. Par exemple, j’avais demandé à la télévision marocaine des archives de l’enterrement du roi, parce qu’ils étaient en arabe, et parce que le journaliste pleurait. On m’a jamais dit non, mais on me les a jamais donné. (rires)
La réglementation au Maroc fait qu’un film produit par le CCM est obligé de faire l’objet d’un préachat par la télévision. Je leur ai couru après pendant un an, j’ai même déjeuné avec le directeur de la chaîne, il m’a dit de le rappeler. Finalement, je n’ai jamais obtenu un centime de la télé, parce qu’ils auraient été obligés de le diffuser. Tout le monde avait peur parce que je parle du roi d’une manière un peu désacralisée. Par contre, le film parle au public, puisque ce sont des choses qu’on a tous vécues. Dil n’y a aucun problème de ce côté-là. Mais je pense pas que la télévision le diffusera.

Alexandre Léaud : Je vous ai trouvé un peu cruel, mais cruellement drôle, avec les deux personnages de policier à la fin, c’est un peu des personnages fonction dans le sens ou ils auraient pu être libéré de leur mission et passer à autre chose, et en fait comme ils deviennent inutiles pour le récit vous les faites plonger dans le ravin, (rires) alors pourquoi?

H.L. : Je ne suis pas si cruel, je les ai laissés en suspens ! (rires) Si je voulais être cruel, j’aurai montré la voiture qui s’écrase, qui explose et ça aurait été une vengeance. Mais je voulais montrer la fin d’un système, sans le racheter. Je ne veux pas dédouaner ces gens là, qui faisaient partie de tout un appareil. Dans les années 80, le Ministère de l’Intérieur avait mis en place un système qui verrouillait les esprits. Je n’avais aucune sympathie pour cet appareil là. Mais en même temps, je ne voulais pas l’achever. On sort d’un système mais on sait pas où on va rentrer.

Yousra Tarik : Bonsoir. Je veux juste vous dire une chose. Bravo pour le film. Je suis marocaine, je suis fière de vous, j’aime beaucoup le film, bravo bravo bravo. (applaudissements)

M.A. : Je voudrai juste signaler que le film est dédié à Mohammed Majd, qui était un grand acteur. C’est vraiment une star au Maroc. Pourquoi il a accepté de s’embarquer dans ce projet ?

H.L. : Parce que c’est un bon comédien (rires). Il faisait une apparition dans Tedja (le précédent film de Lezgouli, ndlr), mais il n’avait pas un personnage très développé. Pour moi c’est vraiment un très bon comédien, avant d’être une star. C’est un plaisir de travailler avec lui parce qu’il est minimaliste. Vous lui dites deux phrases, pas besoin de faire un discours, il a une sensibilité. En plus, il a une gueule de personnage de western. On pourrait très bien le voir dans Et pour une poignée de dollars, ou dans Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia de Peckinpah. Il a un visage buriné par des creux, et filmer un visage comme ça c’est un plaisir. On prend plaisir à filmer cette gueule de cinéma, surtout dans un format comme ça, dans la lumière marocaine.

M.A. : Il nous faut savoir quand même : vous préférez le café cassé ou la bière brassée ? (Cette question est l’objet d’une blague dans le film, ndlr)

H.L. : Je ne suis pas un bon européen parce que je n’aime pas la bière. Pourtant j’habite dans le nord, j’ai vécu en Belgique. Vous avez là-bas de très bonnes bières, mais je déteste le goût, donc je reste sur le café cassé.

Public : Où est-ce que vous avez déniché le taureau ?

H.L. : Je devais tourner avec une des bêtes du ranch, mais à la dernière minute ils nous ont refusé l’autorisation. Ils nous ont même interdit d’avoir des images du ranch sous peine de poursuites. On a donc sillonné le Maroc et on a trouvé cette bêe du coté de Marrakech. Mais je dois vous avouer une chose, quitte à gâcher votre plaisir. Je voulais tourner avec un taureau, mais sous 40 degrés, pour peu qu’il charge, vous avez toute l’équipe en catastrophe. (rires) On a testé ce taureau là, qui était très sage. Mais il n’avait pas de cornes, donc les cornes qu’il a sont des fausses. On lui monte le matin et on lui démonte le soir.

Rires et applaudissements retentissent, et les deux invités nous invitent à quitter la salle, et de faire une pause avant le film suivant. Malheureusement, la nuit s’arrête ici pour moi, à cause des bus trop peu nombreux. Que les autres spectateurs se réjouissent ! Le second film de la soirée est ainsi Fièvres, de Hicham Ayouch. Le film a gagné l’Etalon d’Or du FESPACO 2015, et raconte l’histoire de Benjamin, qui décide à 13 ans d’aller vivre chez son père qu’il ne connaît pas. Karim, son père, habite toujours chez ses parents et se laisse porter par la vie. Il se retrouve démuni face à cet adolescent insolent et impulsif qui va violemment bouleverser leur vie, dans ce quartier aux multiples visages. La séance était accompagné d’une rencontre avec l’acteur du film Slimane Dazi. Il n’était étrangement pas en compétition officielle.

Dernier film et pas des moindres, puisqu’il s’agit de Much Loved de Nabil Ayouch. Si vous ne l’avez pas vu, vous en avez certainement entendu parler à propos des malheureux incidents survenus autour du film. En compétition, le film repasse à plusieurs reprises au cours du festival. Ayant décroché déjà de nombreuses nominations, il me semble quelque peu dans les favoris, mais j’attends de découvrir le reste de la compétition pour en avoir le coeur net. Le réalisateur n’était pas présent cette fois-ci, mais nous l’avions rencontré lors de son passage à Dijon.

Epilogue : Pas de films prévus pour ma part du dimanche 2 au jeudi 7, où je retournerai au Ciné-Mourguet. je voulais aller voir un film en compétition intitulé L’Oeil du Cyclone du burkinabé Sakou Traoré, et en présence de l’actrice Maïmouna N’Diaye. Le film, qui a remporté l’Etalon de Bronze au FESPACO 2015, avait captivé mon attention avec sa bande-annonce, mais des imprévus de dernière minute m’empêchent d’y aller. Ma frustration est énorme, mais je me rattraperai. Je ne verrais sans doute jamais le film.

Rencontre avec Laëtitia Eïdo et Mehla Mammeri-Bossard pour le film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj

Festival Caravane des Cinémas d’Afrique : La compétition commence vraiment

Après une soirée d’ouverture un peu décevante (heureusement rattrapé par la présence de l’actrice Yousra Tarik), nous embarquons pour le premier vrai jour de festival de la Caravane des Cinémas d’Afrique.

Samedi 2 Avril – 2ème jour

Comme je l’ai dis, Caravane ce n’est pas que du cinéma. C’est plus largement l’occasion de mettre en avant la culture africaine par tous les moyens possibles. C’est comme ça qu’ait venue l’idée le Bivouac Littéraire, où les livres sont à l’honneur, et où plusieurs auteurs viendront tout au long de la semaine. Enfin, s’ouvrait ce samedi la grande exposition « Gèlèdè, du divin au quotidien », par le collectionneur Jean-Yves Augel, a qui cette exposition doit beaucoup. Je n’ai toujours pas eu le temps d’y aller. Aujourd’hui, je viens pour deux films seulement. Un peu en retard, car il y a moins de bus le week-end. Heureusement, j’arrive à temps pour le début de la projection.

Le premier, c’est Fadhma N’Soumer, un film algérien de Belkacem Hadjadj, avec Laëtitia Eïdo et Assaad Bouab.

Récompensé de l’Etalon d’Argent au FESPACO 2015, il réhabilite la figure de Lalla Fadhma, résistante kabyle au moment de la colonisation de l’Algérie par les Français au 19ème siècle. On a là un film à plus gros budget que le film d’ouverture, et cela se voit, dans les décors, les costumes, les figurants, et les scènes de bataille, nombreuses et bien faites. Toutefois, le film ne cherche pas à ressembler bêtement à un film de guerre occidental. Même s’il s’en approche, il garde un ton et un regard différent de ce que l’on a l’habitude de voir en France, et c’est plutôt plaisant. Pour ce film (et pour tous ceux du festival), le danger est de faire une œuvre qui cherche à convenir à l’Occident. C’est ce que pointent certains critiques sur le net, l’effacement de caractéristiques arabo-musulmanes pour mieux se vendre à l’international, ce que malheureusement je ne peux juger. Le film est tout de même intéressant, notamment dans son rapport à l’oralité et à l’histoire. Le personnage de Lalla Fadhma, même s’il est avéré qu’elle ait existé, est entouré de mystère, que le film cherche à combler. Pour ne pas perdre cet ancrage dans le conte, Hadjadj place à plusieurs reprises le personnages d’un poète, chantant le film en introduction. Il va même jusqu’à raconter une scène de bataille que l’on ne voit pas, mais qu’on entend. C’est à ce moment là que l’imaginaire reprend ses droits. Si certains acteurs en font un peu trop, ce n’est pas le cas de la protagoniste principale, la franco-libanaise Laëtitia Eïdo (que certains connaissent peut-être pour son rôle d’Eshana dans Hero Corp…), dans une intensité rare, à la juste mesure de son personnage. Elle nous a fait le plaisir d’être présente, accompagnée de l’actrice Mehla Mammeri-Bossard qui interprète Ninouche, et du critique Michel Amarger.

Retranscription de la rencontre publique avec les actrices Laëtitia Eïdo et Mehla Mammeri-Bossard, à propos du film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj, animée par le critique Michel Amarger

Michel Amarger : Quand vous travaillez sur un rôle, vous cherchez à en savoir plus sur le personnage. Qu’est-ce que vous avez découvert ?

Laëtitia Eïdo : C’est compliqué parce qu’il n’y a pas réellement d’images, si ce n’est beaucoup de peintures sur les murs, en Kabylie. Autant il y a des algériens non-kabyles qui n’ont jamais entendu parler d’elle, autant c’est vraiment une figure très forte pour les kabyles. Elle est dans les livres d’histoires, les manuels scolaires, mais il n’y a pas de détails très précis. Le film a été vérifié par de nombreux historiens, donc il n’y a pas d’erreurs historiques.
J’ai bien sûr lu des choses sur elle, mais je fais beaucoup confiance au scénario, et je me suis plutôt concentré sur le scénario que sur le reste, puisqu’on n’est pas sûr de son histoire, à part ce qui a été validé. J’ai également travaillé mon kabyle pendant un an et demie pour arriver à ce résultat. On a même dû post-synchronisé certaines phrases que j’avais raté au moment du tournage. Ca a été très dur mais je suis très contente d’y être arrivé, puisque des linguistes m’ont dit qu’ils avaient mis ma tête à prix (rire) mais qu’en fait ils venaient me féliciter. Au final, j’ai l’air d’avoir un accent de l’est de l’Algérie, mais ils me comprennent.

M.A. : Belkacem Hadjaj a du lutter pour faire accepter une non-kabyle dans le rôle.

L.K. : Hadjadj a cherché pendant six mois une actrice en Kabylie. Les Kabyles ont été mécontents, mais il y a un imaginaire autour du personnage, sur les peintures, qui me ressemble vraiment, alors que ce n’est pas le cas sur les photos.

Mehla Mammeri-Bossard : Quand j’ai vu Laëtitia pour la casting, je me suis dit tout de suite que c’était elle.

L.K. : Il a fallu ensuite résoudre le problème de la langue. A l’époque j’étais assez têtue pour le faire, je me suis dit que j’y arriverai.

M.A. : Mehla, votre personnage est complémentaire de celui de Laëtitia dans le film.

M.M-B. : Mon personnage est un peu le Jiminy Cricket de Lella Fadhma. C’est un personnage bienveillant et maternel, qui est là pour la réconforter mais aussi la préserver.

M.A. : Vous qui connaissez la culture kabyle, avez-vous senti des écarts ?

M.M-B. : Oui bien sûr. A l’époque un mariage forcé, ça ne se refusait pas ! (rires). La tresse qu’elle coupe est un geste très fort. Les femmes n’avaient pas leur liberté. C’est un personnage qui parle à la fois pour les femmes, pour la liberté, et c’est pour ça qu’il est fort. C’est assez audacieux de sortir un film comme ça aujourd’hui, mais l’accueil a été très bon.

M.A. : Qu’est ce qui vous a guidé pour jouer ce rôle avec cette prestance-là ?

L.K. : Avec mon coach, on a défini deux mots : elle sait. Elle sait qu’elle va perdre la bataille, mais elle y va. Elle sait qu’elle est en train d’enfreindre la loi, mais elle le fait. Elle est guidée par cette espèce de souffle, c’est pour ça qu’on la comparait a Jeanne d’Arc. Elle a un message, elle se sent investie d’une mission. Même quand elle va à la mort, elle guide les siens, pour l’honneur et parce qu’elle ne se rendra pas. Elle ne se marie pas non plus, c’est une manière de ne pas se rendre. En tout cas, je l’ai joué comme ça.

M.A. : Votre personnage passe beaucoup par l’intensité de votre regard, comment avez-vous travaillé ?

L.K. : Je ne travaille pas.

M.M-B. : Elle est.

L.K. : C’est le principe d’être juste quand on est et pas quand on fait, et ce film a été un pur bonheur. Ce rôle d’insoumise me tenait tellement à cœur, je me laissais traverser par cette chose en elle, sauf qu’elle était brimée pour de vrai.

M.A. : Il n’y a rien qui vous ait brimé pendant le tournage ?

L.K. : C’était des conditions très difficiles, il faisait froid et chaud. On avait l’armée qui nous encadrait, mais plus c’était difficile et plus on avait envie de le faire.

Malheureusement, il ne pouvait pas y avoir d’échanges avec le public, car la séance d’après devait démarrer. Je ne voulais pas la rater, alors je me suis dépêché de sortir et de re-rentrer dans la salle, en étant au passage passé au guichet, pour assister au démarrage de l’un des événements de ce festival : la Nuit du Cinéma Marocain.

 

Truth: le prix de la vérité, un film de James Vanderbilt : Critique

Même si le scandale qu’a fait l’affaire du reportage intitulé « Bush-Guard » en 2004 n’a pas eu autant d’écho en France qu’il a pu en avoir aux Etats-Unis, ce qu’il révèle de la difficulté d’exercer le métier de journaliste à l’heure du tout numérique est malheureusement à présent quelque chose d‘universel. C’est à partir du livre-témoignage « Truth and Duty : The Press, The President and the Privilege of Power » écrit par la principale intéressée, Mary Mapes, que James Vanderbilt a découvert la face cachée de cette polémique et s’est empressé d’en acheter les droits.

Synopsis : Le 8 septembre 2004, 60 minutes, l’émission d’investigation phare de la CBS, diffuse un reportage remettant en question l’engagement militaire du Président et candidat à sa réélection, George W. Bush durant la guerre du Viêt-Nam. Dès le lendemain, la blogosphère du parti Républicain commence à accuser avec acharnement les preuves d’avoir été falsifiés à des fins politiques, allant jusqu’à mettre en péril les carrières pourtant prestigieuses de la productrice et du présentateur à l’origine du scoop.

Les dernières heures du journalisme indépendant

Même si son nom est associé à l’écriture de films peu glorieux (Bienvenue dans la jungle et les deux Amazing Spider-man), celui-ci se décrit comme passionné par le métier de journaliste, ce qui l’a notamment poussé à produire Zodiac de David Fincher en 2007, dont il a ici reproduit l’excellent travail de documentationTruth est ainsi son premier film en tant que réalisateur, à l’occasion duquel il a réussi à réunir Cate Blanchett et Robert Redford, sans conteste l’un des duos les plus charismatiques que le cinéma américain pouvait nous offrir. Dans les rôles respectifs du présentateur vedette Dan Rather et de sa productrice Mary Mapes, les deux interprètes livrent chacun une des meilleures prestations de leur filmographie, ce qui n’est pas peu dire.

Quelques mois à peine après Spotlight, la question du journalisme a décidemment le vent en poupe dans le cinéma indépendant américain. Là où le film de Thomas McCarthy rendait hommage à l’abnégation que pouvaient avoir des reporters pour dévoiler une affaire, celui-ci rappelle l’indépendance vis-à-vis du pouvoir qu’ils se doivent d’honorer pour rester intègres envers leur audience. Le film interroge de plus sur un problème d’autant plus moderne et universel, puisqu’il s’agit des difficultés de faire encore ce métier à l’heure où le grand public préfère se référer à Internet, et aux amateurs qui y officient, qu’aux professionnels travaillant pour les grands médias. La théorie du complot à laquelle adhère massivement la jeunesse de notre pays en est le plus alarmant des exemples. Le long-métrage de Vanderbilt emprunte -tout comme Spotlight avant lui- la sobriété de sa mise en scène aux classiques du film de journalisme. La présence de Redford est d’ailleurs un clin d’œil évident aux Hommes du Président de Pakula, qui reste la référence incontournable en la matière. En termes de narration, la démonstration se construit selon un schéma des plus classiques : le premier tiers nous fait suivre l’enquête de l’équipe de 60 Minutes, en respectant à la lettre les codes du genre, jusqu’à la diffusion du reportage ; le second tiers est consacré à la tentative de l’équipe de défendre le bien-fondé de son travail face aux accusations dont elle est victime ; et le dernier tiers se concentre sur les conséquences tant professionnelles que personnelles de ce revers sur ces journalistes. Ainsi, le classicisme, un peu pompeux, et la complexité de l’investigation avec lequel commence le film, rendue d’autant plus pesante qu’elle concerne une affaire qui a peu de chance de passionner les spectateurs français, donne le pas à un enjeu bien plus important que la validité ou non des engagements militaires de George W. Bush, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que d’une menace envers le Premier Amendement, censé garantir aux citoyens américains leur liberté d’expression.

Toute l’intelligence du scénario, qui aurait pu tomber dans le piège du film à charge, est de ne pas prendre parti quant à la véracité ou non des documents accablant l’ancien président. Ici, la finalité n’est ni de défendre ni de dresser un portrait négatif de Bush mais uniquement de révéler les difficultés de faire entendre un avis dissonant sans subir l’ire de réseaux sociaux acquis à une cause commune. Et, même si son académisme et le ton très solennel que lui confère la composition de Brian Tyler, continuera à se faire sentir jusqu’au bout (et en particulier dans certains passages, tels que celui de la diffusion du reportage que l’on voit être observé religieusement par le public), plus le film avance et plus les passages remarquables se multiplient. Le coup de gueule du journaliste Mike Smith (Topher Grace) et la fronde de Mary Mapes face à la commission d’enquête sont certainement les scènes les plus marquantes dans la force de ce qu’elles disent de l’Amérique moderne et de l’ingérence que se permettait le gouvernement Bush dans le droit à l’information en particulier. Le talent des acteurs n’y est évidemment pas pour rien. La puissance que le casting insuffle au film, de l’ébullition des salles de rédaction jusqu’aux sphères familiales, est, ce qui permet à la reconstitution de cette polémique d’être accompagnée d’un drame humain poignant.

Grâce à une immersion extrêmement bien détaillée dans les coulisses d’un contre-pouvoir malmené, Truth rappelle, à ceux qui l’auraient oublié, à quel point la liberté de la presse est une condition sinéquanone à la démocratie. Merveilleusement interprété et réalisé avec un regard plein d’admiration envers ses personnages, le film n’hésite pas à faire de ces journalistes les véritables héros d’une Amérique conservatrice qui semble n’être jamais vraiment sorti du temps du maccarthysme.

Truth : Le prix de la vérité – Bande-annonce

Truth : Le prix de la vérité – Fiche technique

Titre original : Truth
Réalisation : James Vanderbilt
Scénario : James Vanderbilt d’après le roman de Mary Mapes
Interprétation : Cate Blanchett (Mary Mapes), Robert Redford (Dan Rather), Topher Grace (Mike Smith), Elisabeth Moss (Lucy Scott), Dennis Quaid (Colonel Roger Charles), Bruce Greenwood (Andrew Heyward)…
Image : Mandy Walker
Montage : Richard Francis-Bruce
Musique : Brian Tyler
Directeur artistique : Fiona Donovan
Décors : Glen W. Johnson
Costumes : Amanda Neale
Production : Brad Fischer, Doug Mankoff, Brett Ratner, William Sherak, Andrew Spaulding et James Vanderbilt
Société de production : RatPac-Dune Entertainment, Echo Lake Entertainment, Blue Lake Media Fund, Mythology Entertainment et Dirty Films
Distribution : Warner Bros.
Festivals et récompenses: Sélection aux festivals de Toronto, Londres, Rome et de Palm Beach où Cate Blanchett a reçu le Prix de la meilleure actrice.
Budget : 9.6 millions de dollars
Durée : 125 minutes
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : 6 avril 2016

Etats-Unis – 2015

Caravane des Cinémas d’Afrique : Rencontre avec Yousra Tarik

Yousra Tarik : « J’aime beaucoup le dilemne »

A l’occasion de la Soirée d’Ouverture de la 14ème édition du festival Caravane des Cinémas d’Afrique, nous avons pu voir le film marocain L’Echarpe rouge de Mohammed Lyounsi. Si lui n’était pas présent, c’est l’actrice Yousra Tarik qui est venu répondre à nos questions après la projection du film, en compagnie du critique Michel Amarger – et d’un traducteur débauché au dernier moment, un peu intrusif mais gentil et instructif.
Bien que le film ne soit sûrement jamais visible en France, cette rencontre avec la pétillante Yousra Tarik fût vraiment un bon moment, où l’on en apprend beaucoup sur le cinéma marocain.

Retranscription de la rencontre publique avec l’actrice Yousra Tarik et le critique Michel Amarger, à propos du film L’Echarpe Rouge de Mohammed Lyounsi

Vendredi 1er avril 2016, séance de 19h.

(Yousra Tarik parlant un français balbutiant mais compréhensible, j’ai repris ses paroles afin de fluidifier le tout.)

Michel Amarger : Pourquoi avoir situé ce film dans le passé ?

Yousra Tarik : Le film parle d’une époque ancienne. Il est basé sur trois thématiques. La première, c’est l’histoire et la mémoire commune entre l’Algérie et le Maroc, un peuple qui a beaucoup de choses en commun, la culture, la langue, l’esprit. La seconde, c’est les droits de l’homme. Dans le film, on a une famille séparée, une femme qui a beaucoup souffert. La troisième, c’est le rôle des femmes du Maghreb dans notre histoire, dans notre culture.

M.A. : Est-ce que c’est un film qui a été difficile à produire ?

Y.T. : Bien sur, oui. Le film parle d’un moment de la guerre. C’est très difficile de produire un film sur la guerre, surtout au Maroc où nous n’avons pas de producteurs indépendant, et où nous n’avons pas de ressources pour rester indépendant, sauf le CCM, le Centre Cinématographique Marocain. Il y a aussi, je pense, une question de mentalité. Les marocains n’ont pas l’esprit d’aventure suffisant pour investir dans le cinéma.

M.A : Mohammed Lyounsi a manifesté à travers ce film son engagement pour le sujet puisqu’il est à la fois réalisateur, scénariste, monteur et producteur.

Y.T. : Oui. Malheureusement, oui. (rires du public) Je dis malheureusement car Mohammed Lyounsi a écrit le scénario, et l’a présenté au CCM avec un autre producteur, mais le ce-dernier a refusé de le faire. Lyounsi a donc du produire son film. Le premier objectif, c’est de faire passer un message. Le message que l’amour entre les peuples ont besoin de casser les frontières psychiques et dans nos coeurs pour un monde qui soit la propriété de tout le monde.

M.A. : On parle beaucoup en Europe des frontières. Qu’est ce qui lui a donné envie de traiter ce sujet ?

Y.T. : Premièrement parce que Mohammed est marocain, et l’artiste reflète son histoire et sa culture. Deuxièmement, il a un style de travail, il veut travailler sur les sujet qui traitent de notre culture maghrebine et du grand Maghreb. C’est un sujet humain, un sujet de l’actualité.

M.A. : Pour toutes ces raisons, il s’est engagé physiquement et financièrement a faire le film.

Y.T. : Psychiquement aussi… (rires)

M.A. : Comment vous êtes vous retrouvé à tourner dans ce film dans un des rôles essentiels ?

Y.T. : Mohammed m’a vue dans mon deuxième long-métrage, Adios Carmen (de Mohamed Amin Benamraoui, ndlr), et qui traitait de la colonisation espagnole dans le nord du Maroc. Je suis une femme marocaine berbère. Il a aimé comment je jouais dans le film et il m’a choisi pour ça. Je pense.

M.A. : Dans ce film, vous jouiez une mère, et ça l’a séduit ?

Y.T. : Je ne sais pas pourquoi, dans les films dans lesquels je joue, les réalisateurs me donnent le rôle d’une femme battue, rejetée. C’est pour ça que Mohammed m’a choisie pour jouer dans le film, et bien sur, avant le mariage. (rires)

M.A. : C’est vrai que dans Adios Carmen vous étiez beaucoup battue.

Y.T. : Mon personnage est une femme rifaine, qui est confronté à la mentalité machiste et en même temps, la culture rifaine est pétrie de résistance.

Intervention du traducteur : Le Rif, au nord du Maroc, a été marqué par la résistance de Abdelkrim El Khattabi, qui était un résistant de valeur, qui est étudié dans d’autres mouvements révolutionnaires. Il se basait sur la guérilla, seul, avec des moyens dérisoires il a pu faire à la colonisation française et espagnole.

Y.T. : Ce qui est important dans Adios Carmen, c’est qu’il reflète l’implication de la cohabitation entre les espagnols et les rifains. Il ne montre pas les conséquences de la colonisation mais plutôt comment les espagnols et les rifains peuvent cohabiter

M.A. : Mais dans L’Echarpe Rouge, c’est un autre rôle qu’on vous offre, vous n’êtes ni battue, ni soumise, c’est un rôle très contrasté. Comment il vous l’a proposé ?

Y.T. : Je suis journaliste sur la chaîne de télévision Tamazight, et je travaillais pendant quatre ans en tant que chef de rubrique sur une émission qui parle de la femme au Maghreb, sur l’égalité, sur les droits des femmes, sur pourquoi la pauvreté du grand maghreb est féminine. Donc j’ai une petite expérience, je connais la mentalité des femmes marocains et algérienne. J’aime ce rôle parce qu’il reflète l’image et la mentalité de cette femme courageuse, ambitieuse, et cette femme qui a une mentalité de la résistance, même encore maintenant.

M.A. : C’est une femme délaissé par son mari, qui a choisi de se prostituer comment vous avez abordé ces deux côtés contradictoires mais complémentaires de l’image de la femme ?

Y.T. : Ma personnalité fait que j’aime beaucoup le dilemme. J’aime particulièrement ce rôle parce que c’est une femme marocaine, qui a envie d’être fidèle mais qui ne peut pas

M.A. : Mais comment vous jouez cette femme a la fois pudique, qui a le voile et se fait conduire en voiture, et a la fois cette prostituée qui a un rôle très intense a la fin du film ?

Y.T. : Je crois que le réalisateur veut dire que la femme est toujours victime de la guerre et des contradictions et les luttes qui existent. C’est cette pauvre femme -je dis pauvre, mais je n’aime pas la victimisation – qui est, pendant la Guerre de Sable en 1963, victime de cette guerre, et ce sont encore aujourd’hui les femmes qui en souffrent le plus.

–Questions du public

Public : Ou a été tourné le film ?

Y.T. : Mohammed voulait tourner en Algérie et au Maroc, mais il n’a pas eu la possibilité de tourner en Algérie. Donc il tourne près de la frontière, dans les villes de Oujda, Taza et Jerada.

Intervention du traducteur : Il faut dire que c’est une région qui a connu un développement culturel très important malgré des conditions très difficiles.

M.A. : On peut pas très bien concevoir aujourd’hui qu’un film comme ça puisse être tourné en Algérie et au Maroc. Si il a l’aval du CCM, il n’aura pas l’aval du CNCA, à cause des frontières géographiques et politiques.

Public : Qu’est-ce qui est arrivé pour que certains sous titrages soit très fugaces ? (En effet, certains sous-titres sont manquants ou trop rapides. ndlr)

Y.T. : Je ne sais pas, j’ai été surprise, d’autant que j’essaie de lire en français maintenant, mais c’était très bref. Je suis désolée…

M.A. : Je pense que le film produit au Maroc a été sous-titré dans les laboratoires marocains. Ils sont experts pour l’image, un petit peu moins pour le son et, pour les sous titres, c’est un peu moins ça.

Intervention du traducteur : Il faut aussi rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, le nombre de films marocains se comptait sur les doigts de la main, c’est un cinéma très jeune.

Y.T. : On dit un cinéma vierge. (rires du public)

M.A. : Pas tout à fait puisqu’il y a eu de beaux précurseurs quand même. Mais c’est un film fait au Maroc, donc tout est fait sur place, avec les moyens du bord.

Public : J’ai beaucoup aimé le film, mais je le trouve très manichéen, avec d’un coté les bons et de l’autre les mauvais, comme l’homosexuel qui accompagne le chef du village. Une explication ?

Y.T. : Nous sommes en pleine ouverture, donc l’homosexualité n’est pas une chose mauvaise. J’ai des amis homosexuels que je respecte et que j’aime beaucoup. D’un autre coté, je comprends un peu votre impression de manichéisme, entre d’un coté les marocains et de l’autre les algériens. Mais il y a Belkhader, algérien, qui veille sur la famille de son ami. Il y a Louisa, femme algérienne, qui est fidèle a son mari, et qui souffre beaucoup. Beaucoup on remarqué qu’elle se masturbait pour rester fidèle à son mari parti depuis plusieurs années. Au contraire, mon personnage de femme marocaine prostituée l’est pour de bonnes raisons. Cette séparation du bien et du mal n’existe pas dans le film, si on va plus loin que les apparences. Il y a une réalité vraiment complexe. Le film n’est pas si manichéen que ça. Je veux rajouter aussi que chaque personnage a sa vérité.

Alexandre Léaud : Bonsoir. Je ne suis pas d’accord avec le mot manichéen pour parler des méchants, par contre je les trouve effectivement caricaturaux. Est-ce que le réalisateur s’est inspiré d’autres personnages du cinéma ou du théâtre, et ou plus largement s’inspire-t-il d’autres films ?

Y.T. : Malheureusement, Mohammed vous aurait mieux répondu que moi. A mon avis, chaque réalisateur s’inspire d’autres réalisateurs. Ce qui est important pour lui, c’est qu’il développe son propre style.

M.A. : C’est vrai qu’il y a des personnages un peu typés, surtout ceux de second plan, mais cela fait partie d’une certaine tradition de cinéma marocain. Les films que vous verrez demain a la nuit du cinéma marocain sont différents, dans des espaces et des styles differents (et à la production differente, souligne Yousra). Il y a une manière de typer certains personnages, joués par des acteurs connus, qui sont en fait des reférences à leurs autres rôles, notamment Mohammed Bastaoui, très connu au Maroc, mais aussi d’autres personnages peut-être un peu typé mais qui sont reconnus.

« Je suis fier d’avoir joué une prostituée, cette femme porte un message. »

Public : On parle beaucoup de l’aspect réaliste. Un homme qui est éloigné de sa femme, qui essaie de revenir vers elle, non pas sur la mer mais sur la terre, sa femme doit repousser un prétendant, est-ce qu’il a pensé à Ulysse ?

Y.T. : Abdullah, c’est pas Sisyphe. (rires) Je ne sais pas s’il a pensé à la mythologie mais c’est une bonne remarque.

M.A. : Je crois qu’il est très sensible a la mythologie, pour avoir parlé avec lui.

Public : J’aurai savoir comment le peuple et même le gouvernement marocain a reçu le film ?

Y.T. : Le film a été reconnu dans les festivals au Maroc. Malheureusment il n’y a pas beaucoup de salles de cinéma. Les festivals ne touchent pas la majorité des citoyens. Le film il a été reconnu dans tout les festivals du Maroc, mais le public n’y a pas accès.

Public : J’ai été très surpris par la présence de l’armée. On a l’impression qu’il y a des militaires un peu partout, mais c’est étonnant que même le gouvernement marocain ait laissé sortir ce film.

Y.T. : Il y a beaucoup de changements et d’évolution, on peut dire plus de choses. C’était impossible il y a 10 ans.

M.A. : Il y a des actrices du film Much Loved (de Nabil Ayouch, en compétition officielle, ndlr) qui ont été agressées pour avoir joué des prostituées. Vous en jouez une aussi dans le film. Tout dépend de la manière dont la prostituée est montrée, et vous n’avez pas été agressée ?

Y.T. : Non. Je suis fier d’avoir joué une prostituée, parce que cette femme porte un message. La prostitution n’est pas un choix, c’est une manière de survivre.

M.A. : Pour finir, avez-vous un bon souvenir de ce tournage avec celui qui est devenu votre mari ? Un bon feeling ?

Y.T. : Yes, I feel good. (Rires)

Remerciements et applaudissements.

(Merci au Ciné-Mourguet de nous avoir permis d’utiliser leurs photos.)

Caravane des Cinémas d’Afrique : Soirée d’Ouverture

Du vendredi 1er au dimanche 10 avril se tient la 14ème édition du festival Caravane des Cinémas d’Afrique, au Ciné-Mourguet de Sainte-Foy-les-Lyon.

Le cinéma africain est trop peu diffusé, en France et à Lyon. Pourtant, les films se bousculent à nos portes. Certains franchissent les frontières, jusqu’à se faire une place dans le paysage, à l’exemple du désormais connu  Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Pourtant, depuis une trentaine d’années, plusieurs festivals naissent dans l’optique de mettre en avant ce pan du 7ème art,  à commencer par Cinémas d’Afrique en 1987 à Angers. Caravane des Cinémas d’Afrique lui emboîte le pas en 1991, et a désormais, au fil de ses 14 éditions, obtenu une notoriété importante dans le monde du cinéma africain. Pour preuve, c’est ce même Sissako qui a inauguré le nouveau cinéma de la ville de Sainte-Foy-les-Lyon, le Ciné-Mourguet, où se déroule tous les deux ans le festival.

Avec une équipe composé pour les deux tiers d’entre eux de bénévoles, la programmation et l’ambition de Caravane des Cinémas d’Afrique est pour le moins réjouissante. Voyez plutôt. Pendant 10 jours, ce sont pas moins de 40 films projetés, venant de 20 pays différents, accompagnés de 25 invités, dont une partie sont les réalisateurs et les acteurs des films. Parmi la programmation, seulement dix sont en Compétition Officielle, avec à la clé le Prix du Public.

A côté de ça, Caravane des Cinéma d’Afrique propose une sélection Hors Compétition (comme le déjà cité Timbuktu), mais également de nombreux documentaires, des films d’animations, des courts-métrages, tous bien sûr centré sur le continent africain. L’année dernière, Caravane avait attiré près de 12 000 spectateurs.

Il faut noter que Caravane des Cinémas d’Afrique, ce n’est pas que du cinéma, puisque de nombreux événements parallèles sont organisés, comme une grande exposition sur la culture Gèlèdè (si ce nom ne vous dit rien, c’est normal, et pourtant c’est une culture inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO, ce qui n’est pas rien. J’essayerais de m’y rendre, mais je ne promets rien) mais également un concert, des marchés, et un défilé de mode.

C’est ainsi une belle occasion pour découvrir un cinéma méconnu, et pendant dix jours, je vais essayer de vous faire vivre le festival du mieux possible. Malheureusement, ce ne sera pas une chronique quotidienne, faute de temps. J’ai décidé de privilégier les films en compétitions officielles, ainsi que les films présentés par les réalisateurs et les actrices. C’est une vraie envie de ma part, puisqu’en effet je ne connais que peu le cinéma africain, et que le Ciné-Mourguet se situe en périphérie de Lyon, où j’habite. Il faut y aller en bus, ce qui pose problème en soirée (et tout le monde sait que les meilleures séances de cinéma, c’est la nuit).

Vendredi 1er Avril – 1er jour – Soirée d’ouverture

C’est donc gaillardement que je me rends pour ce premier jour de festival à la soirée d’ouverture, où nous attend le premier film en compétition, L’Echarpe Rouge de Mohammed Lyounsi. Arrivé en avance, je peux profiter du buffet africain à 18h30, dans le hall du cinéma. Le public de la séance de 16h sort bientôt, et le Ciné-Mourguet se retrouve rempli de cinéphiles. Je n’écoute pas les conversations pour ne pas influencer mon jugement. Les bénévoles passent parmi nous, portant des plateaux sur lesquels les mains se jettent. Je goûte. Rien ne me plaît vraiment, mais l’intention est là. Je découvre le bissap, le jus de la fleur d’ibiscus, plutôt rafraîchissant. Après un peu d’attente, nous pouvons rentrer dans la salle.

Nous étions prévenus à l’avance de la présence du Conservatoire de Musique et Danse de Sainte-Foy (entendez par là, l’école de musique de la ville). Ainsi, devant l’écran, se trouve plusieurs instruments, et les enfants et adolescents, accompagné de leurs professeurs, entament un concert aux sonoritées marquées. Si, à ce moment-là le public est composé pour une partie des parents, ce fût à mon sens une entrée en matière plutôt plaisante et bon enfant, pour peu que l’on se prête au jeu.

Le premier film de la compétition officielle démarre à sa suite, après une intervention du président du Ciné-Mourguet François Rocher, ainsi que du Consul du Burkina Faso (j’en profite pour faire une demande solennelle au cinéma : par pitié, changez ces micros, ou ces haut-parleurs, ou les deux.)

L’Echarpe Rouge de Mohammed Lyounsi, avec Mohammed Bastaoui, Karim Saidi, et Yousra Tarik.
– En compétition

Ce film marocain, sorti l’année dernière dans de nombreux festivals africains comme le celui de Tanger, de Khourigba, a été présenté hors compétition au FESPACO 2015. Pour cela, et pour sa présence en ouverture de Caravane, je ne voulais pas ce film.
L’action prend place en Algérie, année 1963. La femme de Lahbib accouche. Parti acheter des médicaments, le jeune père marocain se retrouve arrêté par l’armée et expulsé, alors que la Guerre des Sables éclate. Il va tout faire pour retourner auprès de sa famille.
Je ne sais pas, d’avance, quel est le niveau du cinéma africain, ou si je suis trop formaté par le cinéma européen/hollywoodien. En tout cas, ce film présente, à mon sens, de nombreux défauts techniques et artistiques. D’abord techniquement, le montage est à la limite du catastrophique. Heureusement, c’est rattrapé par les mouvements de caméra qui sont plutôt bien exécutés. Ensuite artistiquement. On se trouve devant un film qui a l’air un petit peu fourre-tout, avec un mélange des genres. Etonnante, quel est cette scène presque angoissante, lorsque le chef du village s’intorduit chez Louisa ? L’ombre, la main, la rencontre violente des deux personnages, tout aurait pu se dérouler normalement, si seulement le chef était allé au bout de son action, au lieu de se laisser submerger par sa bonté. (Au passage, la mère se lève, réveillée par les bruits. A côté d’elle, un genre de gourdin. Va-t-elle intervenir pour chasser le méchant ? Non, elle se lève, mais n’apparaître pas dans la séquence…). A noter également la prestation de l’acolyte du chef du village, qui joue de manière très maniérée, surjeu ou composition ? J’avais une question à ce propos, mais l’actrice présente n’a pas su me répondre comme je le souhaitais.
Il faut noter que tous les défauts que je souligne sont en partie excusables, puisque le film se révèle être en fait une toute petite production marocaine. Le réalisateur s’est investi dans ce film en endossant plusieurs rôles (réalisateur, scénariste, monteur et producteur), pour terminer cette histoire sur la relation maroco-algérienne. C’est un sujet dont on parle peu et que ce film veut porter au jour, puisque la tension qui existe entre les deux pays est toujours d’actualité, 50 ans après la Guerre des Sables. Ainsi, ce film (et le cinéma africain en général ?) porte d’autres problématiques que les films occidentaux (je t’aime, tu m’aimes ?) et si ce film vaut le coup d’être vu, c’est bien pour le sujet peut-être plus que pour la (faible) forme. On comprend peut-être mieux pourquoi l’avoir choisi pour ouvrir la 14ème édition : montrer ce film absolument, malgré son faible budget.

Le film est suivi d’une rencontre avec l’actrice Yousra Tarik, qui n’a qu’un second rôle dans le film, et qui est désormais la femme du réalisateur. La jeune marocaine a pendant une heure pratiqué son français -qu’elle apprend- pour répondre à nos questions. Malgré un film qui ne me semble pas tout à fait abouti, l’enthousiasme et la chaleur de cette actrice font plaisir à voir.

Je repars un peu déçu par le film de ce soir, malgré avoir passé une bonne soirée. J’espère que les films suivants seront d’une autre tenue.

Epilogue : L’attente du bus dans 40 minutes dans le froid et la nuit est écourtée par d’autres spectateurs qui me ramènent en voiture, ouf.

(Merci au Ciné-Mourguet de nous avoir permis d’utiliser leurs photos.)

TCM Cinéma Programme : Le Point de non-retour

Pour son second long-métrage, « Le Point de non-retour » de John Boorman livre une relecture moderne du film noir

Synopsis : Walker (Lee Marvin) et Reese, deux petites frappes, volent le butin de trafiquants. Reese ayant besoin de l’argent pour rembourser des mafieux, il tire sur Walker et l’enfuit avec la femme de sa victime, le laissant pour mort. Remis de ses blessures, Walker cherche à se venger.

Adapté du roman de Richard Stark (pseudonyme du romancier Donald E. Westlake ; le même roman donnera, en 1999, le film Payback, de Brian Helgeland, avec Mel Gibson), Le Point de non-retour est le deuxième long-métrage de John Boorman, qui deviendra mondialement célèbre pour Delivrance ou Excalibur. Sur un canevas classique, le cinéaste britannique fait un film personnel et original, très influencé par son époque.

Relecture moderne du film noir

D’un côté, on retrouve dans ce film tous les ingrédients habituels du film de vengeance (revenge movie) : l’homme seul trahi et abandonné, la femme fatale, les truands appartenant à une organisation criminelle, les tueurs à gages, les pièges placés sur la route du personnage principal, les interrogatoires musclés et toute une violence inhérente au genre. Sur de nombreux points de vue, Le Point de non-retour se rapproche du prodigieux Règlement de comptes, de Fritz Lang, sorti 24 ans plus tôt.

Cependant, Boorman marque l’histoire d’un traitement particulier, dû en grande partie à l’époque où le film a été tourné. En 1967, on ne raconte plus une histoire comme dans les années 50. La violence est beaucoup plus présente, plus crue, plus brutale. Même si Walker ne tue personne directement, il emploie la violence soit pour menacer, soit pour se défouler sur des substituts (lorsqu’il décharge son arme sur le lit pour éviter de tirer sur sa femme, par exemple).

Un autre aspect très « sixties » du film, c’est le traitement de la sexualité. Le film de Boorman ne cache pas le côté très libidineux de son histoire, d’une façon crue là aussi, sans se masquer derrière des allusions comme c’était le cas auparavant. De fait, les deux personnages féminins, interprétés par Angie Dickinson et Sharon Acker, dégagent un grand pouvoir sexuel et savent en jouer. Mieux : la sexualité est un moteur important de l’action : Walker s’en sert pour piéger Reese, par exemple.

Enfin, cette « modernité » d’un film implanté dans son époque a aussi ses côtés négatifs. Les décors, les costumes, la musique, tout fait « années 60 » (une esthétique qui peut se rapprocher, par exemple, de celle de Blow Up, qu’Antonioni sortira la même année). Du coup, il est possible de trouver tout cela désuet, ou alors de considérer que ça donne un certain charme au film.

Un Monde déshumanisé

La narration du film est très intériorisée. Nous sommes d’emblée plongés dans les pensées de Walker. La scène d’ouverture est très significative : au lieu d’adopter une narration classique pour montrer la trahison, Boorman crée un maelström de pensées et de souvenirs, qui surgissent sans ordre, sans la moindre chronologie. Aucune logique ne semble relier les différents plans qui se suivent : le cinéaste tente de reproduire le coq-à-l’âne des souvenirs de Walker. La méthode est très immersive : on ressent les sentiments du personnage plus qu’on ne comprend l’histoire elle-même.

Mais attention, si nous sommes très proches des pensées de Walker, le réalisateur fait tout pour éviter une empathie trop forte. Après tout, Walker est tout sauf un héros. Il n’agit pas par bonté d’âme ni en étant motivé par des sentiments excessifs de justice. Non, si Walker s’est lancé dans sa quête, c’est pour l’argent. Ni plus, ni moins. Il le répète sans cesse dans le film : il veut récupérer les 93 000 dollars qu’on lui a volés.

Cela intervient dans un milieu très masculin, où les hommes ne sont motivés que par leurs instincts primaires de domination, de violence et de reproduction. Dans ce film, les rares personnages féminins sont des victimes manipulées par les uns ou les autres.

Les décors urbains, très déshumanisés, rappellent ceux des films de Tati, l’humour en moins. Los Angeles (que Boorman a préféré à San Francisco, où le film devait se tourner à l’origine), ses immeubles très géométriques, ainsi que les intérieurs modernes (comme cette cuisine agressive, avec toutes ses machines électriques qui se mettent en route en même temps), donnent un cadre froid et ajoutent encore une étape dans cette description finalement très pessimiste d’humains violents et immoraux.

Au final, John Boorman nous livre ici un film sombre, porté par le talent et le charisme incandescent du génial Lee Marvin, dont la seule présence habite l’écran comme rarement un acteur fut capable de le faire. Le cinéaste britannique dépoussière le film noir, ne cachant rien de la violence sombre et désespérée de ses personnages dans un monde froid et inhumain.

Le Point de non-retour – Bande annonce

Le Pont de non-retour – Fiche technique

Titre original : Point Blank
Réalisateur : John Boorman
Scénario : Alexander Jacobs, David Newhouse et Rafe Newhouse, d’après le roman de Richard Stark (Donald E. Westlake)
Interprétation : Lee Marvin (Walker), Angie Dickinson (Chris), John Vernon (Reese), Lloyd Bochner (Carter), Michael Strong (Stegman), Carroll O’Connor (Brewster), Sharon Acker (Lynne), James Sikking (le tueur à gages).
Photographie : Philip H. Lathrop
Montage : Henry Berman
Musique : Johnny Mandel
Décors : Keogh Gleason, Henry Grace
Producteurs : Judd Bernard, Robert Chartroff, Irwin Winkler
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer, Winkler Films
Société de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer
Date de sortie française : 5 avril 1968
Durée : 1h28
Genre : film noir, drame

Etats-Unis- 1967

Festival Ciné-Rebelle du 9 au 16 avril

Hasard du calendrier, alors que les manifestations se succèdent, la 3ème édition du Festival Ciné-Rebelle, organisé par des étudiants, se tiendra du 9 au 16 avril.

Un festival à l’esprit jeune, ouvert aux passionnés comme aux grands curieux, telle est la formule de cette programmation. Le cinéma, s’il est pour sa grande partie le fruit d’une machine bien ficelée, est aussi faite d’initiatives, d’élans, d’artistes qui veulent montrer ce qu’ils savent faire. C’est le message proposé par les organisateurs, étudiants : montrer à tous (et en partie à leurs camarades universitaires) qu’on peut faire des grandes œuvres sur un coup de tête, en s’affranchissant des règles.

Le Festival Ciné-Rebelle peut se découper en trois parties distinctes (mais bien sûr complémentaires, et chacune indispensables).

La première, c’est la Nuit Ciné-Rebelle, au cinéma Les Lumières de Nanterre le samedi 9 avril à 20h30.
Ce sont pas moins de 4 films qui vous seront présentés toute la nuit. Quatre long qui montrent l’audace d’un réalisateur sur une situation donnée. La nuit commence fort commence avec Lost Highway de David Lynch, un désormais classique, à revoir sur grand écran. S’ensuit le récent documentaire The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, un document édifiant sur les tortionnaires indonésiens des années 60, qui pourchassaient les communistes (vous avez peut-être vu récemment son petit frère The Look of Silence, qui reprend le même sujet, mais du côté des victimes.) Autre rébellion, celles des Petites Marguerites de Vera Chytilova, censuré à sa sortie par le gouvernement tchécoslovaque, et véritable souffle de liberté dans le monde cinématographique. Pour finir, ce sera L’Etrange couleur des Larmes de ton corps de Hélène Cattet Et Bruno Forzani, repéré à Locarno, Toronto et au Paris International Fantastic Film Festival en 2013.

La deuxième, c’est le cycle des projections-rencontres.

LUNDI 11 AVRIL – Pauline s’arrache d’Emilie Brisavoin
Ça commence comme un conte de fées : il y a une reine, un roi et leurs beaux enfants, Pauline, Anaïs et Guillaume. Mais c’est plus compliqué que ça en fait… Pauline, 15 ans, est la seule de la fratrie à vivre encore avec ses parents. Entre sa mère, une ancienne reine de la nuit, et son père qui se travestit, son quotidien est explosif. Elle est filmée par sa demi-sœur Émilie, qui mélange des archives familiales et des images prises sur le vif…
Au cinéma Chaplin St Lambert à 20h30 – en présence de la réalisatrice

MARDI 12 AVRIL – Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmèche
Au fond d’une zone industrielle à l’agonie, Mao, un patron musulman, possède une entreprise de réparation de palettes et un garage de poids-lourds. Il décide d’ouvrir une mosquée et désigne sans aucune concertation l’imam…
Au cinéma Christine 21 à 20h30 – en présence de la productrice

MERCREDI 13 AVRIL – Horsehead de Romain Basset
Depuis son enfance, Jessica est hantée par des cauchemars récurrents dans lesquels elle est poursuivie par une mystérieuse créature à tête de cheval appelée Horsehead. Suite au décès de sa grand-mère maternelle, elle est contrainte de retourner dans la maison familiale. Après une première nuit agitée, Jessica tombe subitement malade. Clouée au lit par une forte fièvre, la jeune femme décide d’utiliser son état léthargique pour expérimenter le rêve lucide et essayer ainsi de prendre le contrôle de ses cauchemars, une pratique dangereuse dont certains ne se remettent jamais.
Au cinéma Les Lumières à 20h30 – en présence du réalisateur

VENDREDI 15 AVRIL – Un français de Diastème
Avec ses copains, Braguette, Grand-Guy, Marvin, Marco cogne les Arabes et colle les affiches de l’extrême droite. Jusqu’au moment où il sent que, malgré lui, toute cette haine l’abandonne. Mais comment se débarrasser de la violence, de la colère, de la bêtise qu’on a en soi ? C’est le parcours d’un salaud qui va tenter de devenir quelqu’un de bien.
Au cinéma Christine 21 à 19h45 – en présence du réalisateur

SAMEDI 16 AVRIL – Stand de Jonathan Taieb
A Moscou, un jeune couple, Anton et Vlad, est témoin passif d’une agression. Plus tard, ils apprennent qu’un crime homophobe a été commis au même moment et au même endroit. Aussitôt, Anton décide de lancer une enquête, mais sa soif de vérité n’a d’égal que les peurs et l’amour de Vlad. La quête qu’ils vont mener les conduit vers un avenir incertain.
Au cinéma Christine 21 à 19h45 – en présence du réalisateur

Dernier temps, et pas des moindres, c’est la projection de la compétition Courts-Metrages le jeudi 14 avril, au cinéma Chaplin Denfert, où deux jurys et un prix du public seront remis.

Plus d’infos sur leur lien IndieGoGo ou sur leur page Facebook.

Teaser du Festival Ciné-Rebelle

 

Un monstre à mille têtes, un film de Rodrigo Plá : Critique

A l’origine, Un Monstruo de Mil Cabezas est une nouvelle écrite par Laura Santullo, que son mari Rodrigo Plá a adaptée en long-métrage. C’est déjà la quatrième fois que le couple de Mexicains produit ainsi des œuvres à forte teneur subversive, la première fois ayant été le très remarqué La Zona, Propriétée Privée, en 2008, qui pointait du doigt les dérives des écarts sociaux entre riches et pauvres à Mexico.

Synopsis : Alors que son mari a baissé les bras et se laisse emporter par son cancer, Sonia Bonet va tenter de persuader le médecin de sa compagnie d’assurance de lui donner accès au traitement qui lui a jusque-là été refusé. Accompagnée de son fils, sa croisade va la mener dans une spirale de violence incontrôlée.

En lutte pour une couverture universelle

Cette fois-ci le sujet que dénonce le film est l’injustice du système de protection médicale en place au Mexique. Impossible d’oublier la façon dont, dans la série Breaking Bad, Walter White a sombré dans l’illégalité pour compenser le manque de couverture sociale et financer le traitement de son cancer. Ici, le phénomène est similaire, à la différence que le « pétage de plombs » va être opéré par l’épouse du malade. Le pitch rappelle également celui de John Q., de Nick Cassavetes, où un père en vient à prendre en otage l’hôpital où son fils attend une transplantation vitale. Le scénario n’a donc rien de véritablement original, mais l’ingéniosité dont fait preuve Plá pour le filmer lui confère un cynisme qui fait mouche.

Entièrement constituée de plans fixes, la mise en scène joue avec une certaine astuce sur la profondeur de champs, pouvant tout aussi bien filmer ses personnages de très près ou laisser se dérouler une action importante dans le fond de l’écran, laissant ainsi planer le doute sur le bien-fondé de celle-ci. L’immobilité de la caméra appuie de plus le sentiment d’impuissance que se partagent cette femme vis-à-vis de la bureaucratie kafkaïenne à laquelle elle a affaire et son fils mis en porte-à-faux devant les agissements déraisonnés de sa mère. La structure narrative est elle aussi un choix artistique des plus malins : en multipliant les points de vue de différents personnages (la standardiste de la compagnie ou encore un témoin dans les vestiaires, pour ne citer que les mieux exploités), quitte à observer certaines scènes depuis plusieurs angles, le déroulement des faits prend une tournure de satire sociale bien plus dramatique que ne l’aurait un thriller qui se serait uniquement concentré sur cette Sonia. Le dernier élément esthétique, et non des moindres, est l’usage d’une voix-off qui déconstruit plus encore la narration puisqu’il s’agit d’un flash-forward sonore dans lequel les protagonistes livrent leurs témoignages au procès de Sonia. Le simple fait de savoir que ce procès aura lieu indique comment va se terminer l’histoire. Et, à ce fatalisme retors, s’ajoute une touche d’humour noir tant le décalage entre ce qui est dit et ce qui est vu laisse souvent place à une mauvaise foi qui, en l’occurrence, se révèle cruelle puisqu’elle met les institutions juridiques dans la même ligne de mire que la capitalisation corrompue de l’accès à la médecine.

Cette pure réussite technique est encore accentuée par la prestation de Jana Raluy, une actrice issue de la scène théâtrale qui livre là sa première performance sur grand écran. Une réelle révélation donc. On pourra regretter toutefois que son personnage puisse manquer de profondeur, son arc narratif étant limité à son dérapage violent quelque peu rocambolesque. Le manque à gagner de son introduction trop rapidement expédiée est la rendre trop peu attachante pour que le suspense ne se créé réellement. Mais, encore une fois, ce sont le déterminisme désespéré de cette femme face à un système déshumanisé, l’obligeant à agir comme elle le fait, quitte à s’excuser de le faire, et le drame familial qui se noue autour d’elle qui font de ce Monstre à Mille Têtes un thriller et une chronique sociale véritablement atypiques puisque pauvre en tension dramatique et en misérabilisme. Et même si la mise en scène peut a priori sembler austère et hermétique, ce qu’elle fait ressortir de la froideur de son contexte en fait un parti-pris formel qui prouve que le réalisateur maitrise son art.

Schéma classique de la descente aux enfers, la trame de ce Monstre à Mille Tête n’offre rien de surprenant. Toutefois, la maestria de la réalisation dont fait preuve Rodrigo Plá offre à son film une telle verve qu’elle en fait un pamphlet acerbe contre l’odieux système capitaliste en charge de la couverture médicale des Mexicains.

Un monstre à mille têtes : bande-annonce

Un monstre à mille têtes : Fiche technique

Titre original : Un Monstruo de Mil Cabezas
Réalisation : Rodrigo Plá
Scénario : Laura Santullo
Interprétation : Jana Raluy (Sonia Bonet), Sebastian Aguirre Boëda (Darío), Hugo Albores (Dr. Villalba), Nora Huerta (Lilia)…
Image : Odei Zabaleta
Montage : Miguel Schverdfinger
Son : Axel Muñoz et Alejandro de Icaza
Musique : Jacobo Lieberman et Leonardo Heiblum
Décors : Barbara Enriquez, Alejandro García
Costumes : Malena De la Riva
Production : Rodrigo Plá, Sandino Saravia Vinay
Société de production : Buenaventura Produccciones
Distribution : Memento Films Distribution
Festival : Ouverture du 72ème festival de Venise
Durée : 74 minutes
Genre : Thriller, drame
Date de sortie : 30 mars 2016

Mexique – 2015

Wolf Creek : le slasher débarque en série télé

L’un des meilleurs slasher sortira en série télé le 12 Mai prochain !

Wolf Creek arrive enfin sur la chaîne australienne de vidéo à la demande, Stan, pour six épisodes à couper le souffle. C’est du moins ce que présage le trailer de la mini-série adaptée d’un des films de Psycho-killer les plus réussis de ces dernières années. Après un premier volet redoutable en 2005, Wolf Creek 2 s’était de nouveau démarqué en 2013 par son mélange de gore et d’humour délirant et tout bonnement jouissif. Le personnage complètement barré du tueur de touristes, Mick Taylor, avait d’ailleurs révélé au grand jour le réalisateur australien Greg McLean. Pas étonnant donc qu’avec cette tendance à transposer les films en séries tv, Peter Gawler et Elisa Argenzio (respectivement scénariste et producteur de Underbelly) aient entrepris de produire la série Wolf Creek.

La série nous ramènera dans l’Outback impitoyable, zone désertique de l’Australie et terrain de jeu préférée du légendaire meurtrier psychopathe. Eve Thorogood, une jeune américaine de 19 ans, a survécu au massacre de sa famille perpétué par le maniaque raciste du coin, Mick Taylor. Elle jure alors de le traquer pour lui faire payer ce crime abominable. Un pitch qui nous promet un survival sanglant et rythmé ! D’autant que, pour l’occasion, John Jarratt reprend son rôle désormais emblématique de prédateur terrifiant mais néanmoins charismatique.

La jeune Eve, quant à elle, sera incarnée par Lucy Fry, vue dans Vampire Academy. Le casting est complété par Dustin Clare (Spartacus), Deborah Mailman et Miranda Tapsell (Les Saphirs), Richard Cawthorne (Underbelly), Jessica Tovey (Dance Academy) et Jake Ryan (Wentworth). Et ce n’est autre que Greg McLean, le réalisateur des deux Wolf Creek, qui a écrit le scénario de la série et dirigé l’un des six épisodes aux côtés de Tony Tilse. De quoi nous mettre définitivement l’eau à la bouche !

Wolf Creek, la série – bande-annonce :

Salafistes, un documentaire de Lemine Ould M. Salem & François Margolin : Critique

Il y a encore quelques mois, les médias de masse et leurs experts autoproclamés les qualifiaient de « loups solitaires ». Puis, drames après drames, revendications après revendications, il a fallu admettre que les ennemis de notre chère civilisation occidentale ne sont pas que d’obscurs groupuscules de sociopathes mais partagent une même idéologie.

Synopsis : Sans nous imposer leur jugement sur ce qu’ils filment, deux réalisateurs français donnent la parole à plusieurs théoriciens de l’idéologie dont se prétendent les islamistes qui mènent le  terrorisme en Europe et les guerres civiles au Moyen-Orient et au Sahel.

Parce que vouloir comprendre ce n’est pas vouloir pardonner

Dès les lendemains de l’odieux attentat qui a secoué Paris le 13 novembre 2015, un documentaire encore en post-production a commencé à susciter l’ire des pouvoirs politiques qui allèrent jusqu’à bafouer notre sacro-sainte liberté d’expression en tentant de l’interdire. Ce documentaire c’est Salafistes. Comme son titre l’indique sobrement, il s’agit d’une tentative d’analyse de la rhétorique de cette école de pensée dont on sait finalement trop peu de choses pour le mettre en perspective de la religion dont elle se réclame. L’argument du CNC, avec le soutien illégitime du Premier Ministre, pour tenter d’empêcher sa sortie en salles est l’accusation d’ « Apologie du terrorisme ». Il est vrai que le parti-pris des deux réalisateurs, Lemine Ould M. Salem (un reporter franco-mauritanien très impliqué sur le terrain) et François Margolin (déjà réalisateur de plusieurs documentaires dont L’Opium des Talibans qui utilisait un processus similaire), est d’avoir donné la parole aux pratiquants, théoriciens et défenseurs de cette pratique extrémiste de l’islam, et donc de contenir des paroles en totale contradiction avec le politiquement correct de chez nous. Cette approche du journalisme basée sur les témoignages pris à la source va évidemment à contrario des méthodes des grands médias basées sur leurs commentaires explicatifs. Le pari est donc de mettre le spectateur face à la réalité des choses sans lui dire quoi en penser, chose qu’il n’a malheureusement plus l’habitude de faire.

Mais alors, est-ce que le fait d’entendre des imams mauritaniens défendre leurs idéaux et leurs méthodes d’application de la charia va pousser le public à adopter leur point de vue ? Une chose est sûre : ceux qui le pensent ont du public l’image d’une masse de crétins incapable de réfléchir par eux-mêmes, et ce mépris envers le peuple est finalement tout aussi dangereux pour la démocratie que peut l’être le fanatisme religieux. Ceux qui se reconnaitront dans les propos tenus ne pouvaient être que déjà adeptes de cette mentalité radicale, il n’y a alors rien à faire pour eux. L’ignominie des propos tenus, que ce soit à propos de la justice, de l’égalité, des femmes, des juifs ou des homosexuels, illustrés par des images choquantes issues de la propagande de Daech pêchées sur Internet, rendra impossible à tout spectateur un tant soit peu responsable l’adhésion à ce mode de pensée. C’est en effet le passage de la théorie –que l’on pourra toujours jugée comme pleine de bonne volonté– à une pratique purement inhumaine qui révèle les pires contradictions du salafisme. Toutefois cette immersion dans cette volonté d’application littérale du Coran ne réussit pas à nous faire comprendre tous les mécanismes de ce courant islamiste.

Le caractère unique des témoignages, qu’aucun autre journaliste occidental ne saurait réunir, fait évidemment de ce film un document historique indispensable pour comprendre comment pensent ceux qui nous menacent au quotidien, mais reste incomplet dans l’appréhension globale du problème. Bien évidemment, les images parlent pour elles-mêmes et la confusion intellectuelle de certains intervenants est révélatrice des limites de leur regard sur le monde moderne et sur l’islam. Toutefois, il est indéniable que le documentaire aurait énormément gagné à définir concrètement les mots « salafisme » ou « djihad », à installer un débat par interviews interposées plutôt que de se concentrer sur l’avis des moralistes de la charia, et surtout à proposer des données historiques et chiffrées afin de comprendre comment est née et s’est répandue cette idéologie au sein du monde musulman en moins d’un siècle. Peut-être que le contre-champ qui fait tant défaut à cet empilement d’interviews est à trouver dans des fictions tels que La désintégration de Philippe Faucon mais surtout Timbuktu, Abderrahmane Sissako ayant été un temps proche du projet et a attendu sa sortie en salles pour admettre s’en être inspiré : la scène de l’exécution d’un berger touareg et les deux derniers intervenants, les « fortes têtes » de Gao, dont Zabou la danseuse lunatique -que l’on regrettera de ne pas avoir été plus présent à l’écran tant ils incarnent l’espoir et l’esprit de résistance-, en sont la preuve.

Parce qu’il est nécessaire de comprendre ses ennemis pour mieux les combattre et que la politique de l’autruche que nous imposent nos gouvernements hypocrites a trop durée, Salafistes est une œuvre importante à voir pour qui tient à se forger son opinion individuelle sur le fondement de la menace djihadiste. Et même s’il est loin de se suffire à lui-même pour appréhender pleinement le problème, il s’agit incontestablement d’une pièce maîtresse dans le travail qu’il nous faut faire pour découvrir ce phénomène à l’échelle internationale.

Salafistes : Extrait

https://www.youtube.com/watch?v=Mjk0ug-n_X8

Salafistes : Fiche technique

Réalisateurs : Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin
Scénaristes : Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin
Intervenants : Mohamed Salem Madjissi, Oumar Ould Hamaha, Abou Hamza Attounissi, Sanda Ould Boumama…
Production : Margo Films
Distributeur : Margo Cinema
Genre : Documentaire
Durée : 71 minutes
Date de sortie : 27 janvier 2016
Avertissement : Interdit aux moins de 16 ans
France – 2015