Un monstre à mille têtes, un film de Rodrigo Plá : Critique

A l’origine, Un Monstruo de Mil Cabezas est une nouvelle écrite par Laura Santullo, que son mari Rodrigo Plá a adaptée en long-métrage. C’est déjà la quatrième fois que le couple de Mexicains produit ainsi des œuvres à forte teneur subversive, la première fois ayant été le très remarqué La Zona, Propriétée Privée, en 2008, qui pointait du doigt les dérives des écarts sociaux entre riches et pauvres à Mexico.

Synopsis : Alors que son mari a baissé les bras et se laisse emporter par son cancer, Sonia Bonet va tenter de persuader le médecin de sa compagnie d’assurance de lui donner accès au traitement qui lui a jusque-là été refusé. Accompagnée de son fils, sa croisade va la mener dans une spirale de violence incontrôlée.

En lutte pour une couverture universelle

Cette fois-ci le sujet que dénonce le film est l’injustice du système de protection médicale en place au Mexique. Impossible d’oublier la façon dont, dans la série Breaking Bad, Walter White a sombré dans l’illégalité pour compenser le manque de couverture sociale et financer le traitement de son cancer. Ici, le phénomène est similaire, à la différence que le « pétage de plombs » va être opéré par l’épouse du malade. Le pitch rappelle également celui de John Q., de Nick Cassavetes, où un père en vient à prendre en otage l’hôpital où son fils attend une transplantation vitale. Le scénario n’a donc rien de véritablement original, mais l’ingéniosité dont fait preuve Plá pour le filmer lui confère un cynisme qui fait mouche.

Entièrement constituée de plans fixes, la mise en scène joue avec une certaine astuce sur la profondeur de champs, pouvant tout aussi bien filmer ses personnages de très près ou laisser se dérouler une action importante dans le fond de l’écran, laissant ainsi planer le doute sur le bien-fondé de celle-ci. L’immobilité de la caméra appuie de plus le sentiment d’impuissance que se partagent cette femme vis-à-vis de la bureaucratie kafkaïenne à laquelle elle a affaire et son fils mis en porte-à-faux devant les agissements déraisonnés de sa mère. La structure narrative est elle aussi un choix artistique des plus malins : en multipliant les points de vue de différents personnages (la standardiste de la compagnie ou encore un témoin dans les vestiaires, pour ne citer que les mieux exploités), quitte à observer certaines scènes depuis plusieurs angles, le déroulement des faits prend une tournure de satire sociale bien plus dramatique que ne l’aurait un thriller qui se serait uniquement concentré sur cette Sonia. Le dernier élément esthétique, et non des moindres, est l’usage d’une voix-off qui déconstruit plus encore la narration puisqu’il s’agit d’un flash-forward sonore dans lequel les protagonistes livrent leurs témoignages au procès de Sonia. Le simple fait de savoir que ce procès aura lieu indique comment va se terminer l’histoire. Et, à ce fatalisme retors, s’ajoute une touche d’humour noir tant le décalage entre ce qui est dit et ce qui est vu laisse souvent place à une mauvaise foi qui, en l’occurrence, se révèle cruelle puisqu’elle met les institutions juridiques dans la même ligne de mire que la capitalisation corrompue de l’accès à la médecine.

Cette pure réussite technique est encore accentuée par la prestation de Jana Raluy, une actrice issue de la scène théâtrale qui livre là sa première performance sur grand écran. Une réelle révélation donc. On pourra regretter toutefois que son personnage puisse manquer de profondeur, son arc narratif étant limité à son dérapage violent quelque peu rocambolesque. Le manque à gagner de son introduction trop rapidement expédiée est la rendre trop peu attachante pour que le suspense ne se créé réellement. Mais, encore une fois, ce sont le déterminisme désespéré de cette femme face à un système déshumanisé, l’obligeant à agir comme elle le fait, quitte à s’excuser de le faire, et le drame familial qui se noue autour d’elle qui font de ce Monstre à Mille Têtes un thriller et une chronique sociale véritablement atypiques puisque pauvre en tension dramatique et en misérabilisme. Et même si la mise en scène peut a priori sembler austère et hermétique, ce qu’elle fait ressortir de la froideur de son contexte en fait un parti-pris formel qui prouve que le réalisateur maitrise son art.

Schéma classique de la descente aux enfers, la trame de ce Monstre à Mille Tête n’offre rien de surprenant. Toutefois, la maestria de la réalisation dont fait preuve Rodrigo Plá offre à son film une telle verve qu’elle en fait un pamphlet acerbe contre l’odieux système capitaliste en charge de la couverture médicale des Mexicains.

Un monstre à mille têtes : bande-annonce

Un monstre à mille têtes : Fiche technique

Titre original : Un Monstruo de Mil Cabezas
Réalisation : Rodrigo Plá
Scénario : Laura Santullo
Interprétation : Jana Raluy (Sonia Bonet), Sebastian Aguirre Boëda (Darío), Hugo Albores (Dr. Villalba), Nora Huerta (Lilia)…
Image : Odei Zabaleta
Montage : Miguel Schverdfinger
Son : Axel Muñoz et Alejandro de Icaza
Musique : Jacobo Lieberman et Leonardo Heiblum
Décors : Barbara Enriquez, Alejandro García
Costumes : Malena De la Riva
Production : Rodrigo Plá, Sandino Saravia Vinay
Société de production : Buenaventura Produccciones
Distribution : Memento Films Distribution
Festival : Ouverture du 72ème festival de Venise
Durée : 74 minutes
Genre : Thriller, drame
Date de sortie : 30 mars 2016

Mexique – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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