Le réalisateur allemand Uwe Boll, qui a adapté de nombreux jeux vidéo et qui réalise des films à petit budget, faits avec le cœur et passion, pourrait mettre un terme à sa carrière cinématographique. En pleine promotion de son tout dernier film, Rampage 3 President Down, il s’est confié à un média Canadien sur l’industrie du cinéma et les difficultés économiques que subissent les réalisateurs indépendants. Ses longs-métrages sont décriés par les critiques et boudés par le public. Uwe Boll est un peu le Ed Wood des temps modernes.
Les amateurs de films de genre et de cinéma indépendant se souviendront de ses faits d’armes : l’adaptation assez drôle du jeu ultra violent en vue subjective Postal, le tournage d’un film sur le Vietnam, Tunnel Rats (2008), la réunion d’Edward Furlong (Terminator 2 : Le jugement dernier) et Dominic Purcell (Prison Break) dans le brûlot sur les dérives de la finance que même Jérôme Kerviel n’aurait pas renié Assault on Wall Street (2013) ainsi que sa série de films ultra-violents et controversés à connotation politique de la saga Rampage sur un tueur de masse dont le troisième épisode devrait être commercialisé dans les mois prochains.
Cette colère impressionnante du réalisateur allemand Uwe Boll est intervenue après l’échec de sa campagne de financement participatif en ligne sur le site Kickstarter pour le troisième opus de son film Rampage avec l’acteur Brendan Fletcher dans le rôle glaçant de Bill Williamson.
Le cinéaste allemand indépendant, mal aimé, étrillé par les critiques et dont les films sont très mal considérés à Hollywood, s’est montré très amer dans un entretien à la rédaction canadienne de Metro. En pleine promotion de son tout dernier film, Rampage 3 : President Down, Uwe Boll a dressé un portrait glaçant sur l’industrie du cinéma et le marché actuel. Le spécialiste des nanars européens se livre à un constat terrible sur les réalités du métier, sur l’industrie, sur l’avenir du cinéma et sur les chances de percer pour un cinéaste indépendant aujourd’hui.
Rampage 3 va être visible sur Netflix, DVD, ou iTunes ou n’importe quelle autre plateforme de ce type. Les internautes diront : « C’est un film formidable ! J’ai adoré bla-bla-bla… » puis ils regardent ensuite Avengers. Avec les sites de streaming accessibles partout il y a juste une énorme vague de films qui inonde le marché et vous n’avez en fait aucun impact.
Pour Uwe Boll, ce modèle économique n’est pas viable. Le réalisateur allemand estime que le cinéma n’est plus rentable :
Le marché est mort. Vous ne pouvez plus vous faire autant d’argent qu’avant avec vos films car le marché mondial des ventes de DVD et de BluRay a chuté de près de 80 % ces trois dernières années. C’est la principale raison, je ne peux pas me permettre de faire des films. […] J’adorerais réaliser des films mais ce n’est plus rentable.
Après les terribles annonces des ultimes films et de la retraite imminente de Quentin Tarantino, les amateurs de cinéma bis et indépendant vont être tristes et commencer à regretter les péloches fauchées d’Uwe Boll.
Après avoir évoqué sa possible fin de carrière dans cet entretien, le réalisateur espère que sa filmographie sera revalorisée au fil des ans par la critique et les amateurs de cinéma. Le cinéaste s’est une nouvelle fois lamenté sur l’industrie et s’est dressé ses propres lauriers.
Lorsque je ne ferai plus de films, peut être trouveront-ils le temps de vraiment voir mes films en commençant par Postal et les films de ces dix dernières années. Ils verront qu’il y avait beaucoup de bons films et de nombreux long-métrages qui avaient un message et un discours sur la société.
L’avenir nous dira si le cinéaste indépendant raccroche définitivement sa caméra. Après la sortie de Rampage 3, il devrait travailler sur un thriller, 12 Hours, qui plonge les spectateurs dans le voyage d’un policier de Detroit en Bulgarie pour les funérailles d’un proche et qui va faire connaissance avec les pratiques de la mafia locale.
Robert Zemeckis brosse avec Alliés une romance désabusée sur fond de Seconde Guerre Mondiale, et mène un thriller old school et romanesque à l’histoire convenue mais particulièrement efficace.
Synopsis : Casablanca 1942. Au service du contre-espionnage allié, l’agent Max Vatan rencontre la résistante française Marianne Beausejour lors d’une mission à haut risque. C’est le début d’une relation passionnée. Ils se marient et entament une nouvelle vie à Londres. Quelques mois plus tard, Max est informé par les services secrets britanniques que Marianne pourrait être une espionne allemande. Il a 72 heures pour découvrir la vérité sur celle qu’il aime.
Casablanca mon amour
1942. Dans un désert marocaine proche de Casablanca, deux espions admirent un lever de soleil, probablement leur dernier car ils prévoient le soir même d’assassiner un ambassadeur nazi durant une soirée en son honneur. Une tempête de sable approche. Ils se réfugient dans leur voiture où ils décident de partager un moment d’intimité, fugace et sans conséquence. Tandis que la caméra fait des mouvements circulaires autour des deux amants qui laissent leur amour les consumer, la tempête extérieur encercle la voiture sans ébranler la passion du couple. Cette scène, probablement la plus belle du film, et celle qui le résumerait à merveille. Ici la guerre, comme cette tempête, n’est plus qu’un contexte qui permet aux amants de se réunir et de s’aimer, plus qu’un élément que l’histoire tient à explorer. Robert Zemeckis ne s’intéresse pas à faire un film de guerre ici, même si elle emprisonne totalement le couple en son sein. Ce qui l’intéresse avec Alliés, est quelque chose de plus ancien, de plus romanesque. Ces derniers temps, le cinéaste a un style qui s’inspire beaucoup plus du cinéma d’antan et ici il cherche clairement à ré-explorer les films noir des années 40-50 évoquant sans se cacher le classique de Michael Curtiz dont le titre est le nom de la ville qui voit l’histoire débuter, Casablanca.
D’ailleurs pour ceux qui sont connaisseurs de ce genre de classiques, l’histoire, aussi bien écrite soit-elle, n’aura pas grand intérêt pour eux. Le tout est assez convenu, que ce soit à travers les rebondissements attendus ou l’évolution des personnages, l’ensemble a un goût de déjà-vu. Mais Steven Knight est un scénariste habile et il construit intelligemment son scénario pour que l’on se prenne au jeu. Il découpe l’intrigue en deux parties, la première se déroule à Casablanca et voit la naissance du couple au travers de leur opération commune. Alors que la plupart des films aurait fait de ce passage un prologue expédié en une dizaine de minutes, il prend le temps de poser ses personnages et de rendre crédible leur amour. Même si parfois il tombe un peu dans une mièvrerie assumée mais un peu trop présente, il trouve une alchimie intéressante entre l’américain stoïque et la française libérée. Le couple trouve une consonance plus symbolique et parvient à convaincre le spectateur. Après quelques sauts dans le temps fugaces qui voient les amants se marier et avoir un enfant, la deuxième partie du récit s’enclenche et du thriller de guerre on passe au thriller domestique. La gestion du suspense se montre savamment dosée que ce soit dans la première ou la deuxième moitié et on se surprend à être autant sous tension que les personnages. La subtilité ne semble pas de mise de prime abord, mais Alliés parvient quand même à distiller un sous texte plus fin dans ce doute qui s’instaure au sein des mariés. Interrogeant l’aptitude à aimer et si elle est ou non dissociable avec la connaissance que l’on croit avoir de l’autre. Les personnages parviennent à évoluer hors de tout manichéisme et nous mènent à une fin touchante et sans concession. Le film veut par contre trop en rajouter par moments, nous questionnant sur la pertinence de certains choix comme la sœur du personnage principal qui est rajoutée sans raison dans le récit et qui peine à justifier son rôle. On regrette aussi que le personnage de Marion Cotillard soit un peu trop laissé dans l’ombre, jouer sur la dualité aurait été plus intéressant que miser sur le mystère qui se révèle plutôt prévisible.
Au sein du casting, c’est même elle qui apporte la nuance. Cotillard offre une prestation lumineuse et juste qui contraste admirablement avec le monolithisme de Brad Pitt. L’acteur se montre impeccable et reste dans son personnage mais celui-ci est un trop grossièrement écrit par moments, surtout dans la première partie qui voit des passages involontairement drôles où on veut nous faire croire que le personnage et l’acteur ont un accent suffisamment proche de celui parisien lorsqu’il parle français. Néanmoins le couple fonctionne bien et partage une bonne alchimie à l’écran, et ils sont accompagnés de seconds rôles tous très bons. Mais la saveur du film viendra en grande partie de la mise en scène sophistiquée de Robert Zemeckis. Le rythme peut être un peu trop lent par moments mais le montage favorise la tension par des moments de flottaisons où ne règne que le silence. Il y a un travail assez prenant sur l’atmosphère lourde engendrée par la paranoïa du contexte et le tout explose dans un dernier quart qui arrive vraiment à prendre aux tripes. Zemeckis travaille ses deux parties comme des slow burns implacables où tout prend son temps, s’assemble avec minutie avant que le tout atteigne son apothéose dans une explosion de violence. Les scènes d’actions sont rares mais précises arrivant à être des morceaux de bravoure satisfaisants. Mais c’est vraiment dans l’intimité du couple et la paranoïa que le cinéaste se montre le plus inspiré, la première scène d’amour est sublime tandis qu’il travaille ses plans avec virtuosité pour que ceux-ci marquent durablement la rétine. Il offre une structure volontairement parallèle entre la première et la deuxième partie pour que les deux phases se fassent écho et se répondent parfaitement sans pour autant sembler redondantes. Comme ces deux plans vertigineux qui ouvrent les deux intrigues majeures du film. Le premier, ouvre le long métrage avec un plan en plongée où l’on voit Pitt atterrir en parachute dans le désert marocain et le second, aussi en plongée, qui le voit descendre dans un couloir souterrain. Deux plans magnifiques qui se répondent à merveille et soulignent l’intelligence de construction de l’œuvre.
Alliés est un film qui va en dérouter certains, qui n’apprécieront pas son romantisme trop prononcé ou qui lui reprocheront d’être bien trop suranné. Mais pourtant ce sont des intentions clairement affichés par le long métrage, qui entend reprendre l’essence des films d’époques pour y apporter un regard plus moderne. Car même si il y a un aspect old school très prononcé, la mise en scène reste un monument de modernité entre sophistication et pure virtuosité. Robert Zemeckis impressionne toujours et montre qu’il est un cinéaste qui n’a rien perdu de sa superbe et signe un film qui n’est pas sans rappeler Le Pont des espionsde Steven Spielberg dans ses intentions. Après il est évident que Alliés ne révolutionnera pas le cinéma ou ne le marquera comme avait pu le faire le récent film de Spielberg mais il s’impose grâce à une maîtrise indéniable de son sujet et offre un divertissement de qualité qui arrive par moments à être vraiment touchant. C’est une romance honorable sur fond de guerre, et un thriller plaisant mené par un bon duo de stars.
Alliés : Bande annonce
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Alliés : Fiche technique
Titre original : Allied
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Steven Knight
Interprétation : Brad Pitt (Max Vatan), Marion Cotillard (Marianne Beausejour), Jared Harris (Frank Heslop), Lizzy Caplan (Bridget Vatan), Matthew Goode (Guy Sangster),…
Image : Don Burgess
Montage : Mick Audsley et Jeremiah O’Driscoll
Musique : Alan Silvestri
Décors : Raffaella Giovannetti
Producteur : Graham King, Steve Starkey et Robert Zemeckis
Société de production : GK Films, Huahua Media, Paramount Pictures et 20th Century Fox
Distributeur : 20th Century Fox France
Durée : 124 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 23 novembre 2016
Brillante Mendoza nous livre une peinture abrupte de la société philippine comme lui seul sait les filmer. Ma’Rosa est assurément le paroxysme du style qui lui est propre, preuve d’un jusqu’au-boutisme assuré de diviser le public.
Synopsis : Dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Manille, Rosa et Nestor tiennent une épicerie avec leurs trois enfants. Ce petit commerce de proximité leur sert en réalité de couverture à ce qui constitue leur véritable source de revenu : la vente de méthamphétamine. Un soir, la police vient les arrêter. Commence alors une nuit qui restera dans la mémoire de chacun des membres de la famille.
Usual Suspects
Sept ans après avoir obtenu le Prix cannois de la Mise en scène pour Kinatay, Brillante Mendoza propose un nouveau film qui s’inscrit parfaitement dans la veine purement néo-réaliste qui caractérise l’ensemble de sa filmographie. Son parti-pris d’assurer l’intégralité de son tournage avec sa caméra à l’épaule et de limiter la durée de son intrigue à quelques heures, en réduisant les ellipses à leur miniminum, est même, mieux que jamais, poussé à son extrême. Le principal effet de cette mise en scène, que d’aucuns qualifieront de foutraque et brouillonne, est de réussir à désorienter le spectateur, lui faisant ainsi partager l’état de panique des personnages et le capharnaüm ambiant. Avec sa caméra qui suit en permanence les personnages en mouvement, le film ne prend littéralement pas une seconde pour se poser et donc nous permettre de reprendre notre souffle. Quand bien même le rôle-titre restera une partie de la diégèse dans une cellule de prison, et que le premier tiers du film s’attachait à elle, Rosa ne sera rapidement plus qu’une figurante dans un dispositif qui passera aléatoirement d’un personnage à l’autre au gré de leurs allers-retours dans ce tumulte urbain.
Cette façon de perdre de vue pendant une bonne partie du long-métrage cette figure forte incarnée par Jaclyn Jose enterre les attentes d’une bonne part du public qui pensait trouver là un portrait de femme. Il remet aussi en cause le bien-fondé du Prix de la Meilleure actrice reçu à l’occasion du Festival de Cannes. Et pourtant, en un seul plan – l’avant dernier pour être précis –, la comédienne synthétise, sans mot dire, toute la charge dramatique de ce qui l’a précédé. Par ce seul jeu de regard de remord et de culpabilité, la récompense est donc méritée. Que le scénario s’attache au final tout autant aux trois enfants qu’à leur mère permet également d’observer la lourde tâche qu’implique la difficulté de cumuler une relation filiale stable à une activité illégale. En cela, le film se rapproche de Serbis (2008), qui reste à ce jour le film le plus abouti de Mendoza où il explorait un autre aspect de l’hypocrisie morale qui sclérose les Philippines. La place occupée par les jeunes enfants, que l’on retrouve tout autant dans le bidonville qu’à l’intérieur du commissariat, participe d’ailleurs pour beaucoup à ce sentiment de désordre permanent qui rend l’immersion dans ce long-métrage si étouffante.
Il faut moins de deux heures à Mendoza pour rendre éreintante sa reconstitution d’une situation a priori anecdotique, et ainsi rendre concret le calvaire de ses personnages dont on imagine qu’ils la vivent au quotidien.
Aux antipodes de la grammaire hollywoodienne, basée sur un mélange de didactisme et de spectaculaire, Brillante Mendoza tient beaucoup à une absence de jugement moral vis-à-vis de ses personnages. Beaucoup de détracteurs y verront une maladroite incapacité à affirmer sa dénonciation de la corruption qui est pourtant son intention principale. C’est encore une fois dans le trop-plein d’énergie de sa mise en scène que l’on retrouve une charge virulente non pas à l’encontre des agissements des protagonistes mais du contexte socio-économique dans lequel ils apparaissent aussi bien comme coupables que victimes. La mise au point aléatoire n’apparait dès lors plus comme une conséquence de la fainéantise du chef opérateur mais comme une façon de plus de rendre difficilement supportable de partager le point de vue de l’un de ses individus, qu’ils soient flics ou voyous, et comprendre davantage qu’ils soient prêts à tout pour s’en sortir. La désorientation n’est donc pas seulement géographique mais touche aussi nos propres repères moraux puisque les considérations manichéennes que l’on a le réflexe de porter s’effacent en faveur d’une réflexion, bien plus intéressante, sur ce que peut nous pousser à faire l’instinct de survie.
Impossible de ne pas voir, dans le dernier tiers du film – celui qui se concentre sur les enfants de Rosa et Nestor – un certain optimisme. Sans que ne cesse la frénésie du dispositif, l’énergie avec laquelle les trois enfants vont s’éprouver à réunir la somme nécessaire à la libération de leur parent apparait, non plus comme hostile, mais à l’inverse comme salvatrice, comme cathartique. Inéluctablement, cette touche de bien-pensance génère une rupture avec le ton globalement cru avec lequel sont dépeints la détresse sociale et la descente aux enfers de la famille mais n’en reste pas moins une preuve que Mendoza ne perd pas des yeux l’humanité qui reste la plus grande force de ses compatriotes. C’est en cela que son film en devient universel et bouleversant.
Ma’Rosa : Bande-annonce
Ma’Rosa : Fiche technique
Réalisation : Brillante Mendoza
Scénario : Troy Espiritu
Interprétation : Jaclyn Jose : (Rosa), Julio Diaz (Nestor), Andi Eigenmann (Raquel), Felix Roco (Jackson), Jomari Angeles (Erwin), Mark Anthony Fernandez (Castor)…
Photographie : Odyssey Flores
Montage : Diego Marx Dobles
Direction artistique : Harley Alcasid
Musique : Teresa Barrozo
Producteurs : Loreto Larry Castillo
Sociétés de production : A Center Stage production
Distribution : Pyramide Distribution
Récompenses : Prix de la Meilleure actrice au Festival de Cannes 2016
Durée : 110 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 30 novembre 2016
Les Routes du Sud, l’un des derniers films du cinéaste Joseph Losey avec Yves Montand, Miou-Miou…
Synopsis : Jean a voulu renverser le régime franquiste en Espagne. Aujourd’hui, Jean est en conflit avec son fils, alors même que sa femme meurt dans un accident de la route.
Joseph Losey faisait partie du cercle très fermé du Carré d’as, promu par les critiques du Mac-Mahon. Il rejoignait ainsi les très grands Fritz Lang, Raoul Walsh et Otto Preminger. Mais il se trouve qu’il a subi le discrédit des macmahoniens à partir de The Servant. Selon eux, c’est toute la moitié de l’oeuvre de Joseph Losey qui serait à jeter. Malheureusement, Les Routes du Sud ne nous fera pas dire le contraire.
Sorti en 1978, le casting se veut prestigieux : Yves Montand, Miou-Miou, accompagnés par des seconds rôles comme Jean Bouise, Roger Planchon ou Maurice Bénichou. Rien de tel pour faire déplacer les foules, et pourtant le film subira un échec commercial. A qui la faute ? Le scénario est écrit par Jorge Semprun, qui a auparavant été à l’origine de La Guerre est finie de Resnais et de Z de Costa-Gavras. Dans Les Routes du Sud, le militantisme se perd dans une intrigue qui mélange rapports amoureux et réflexions bourgeoises des années 70. Les scènes s’enchaînent sans que jamais un événement, un dialogue ne nous fassent sortir de l’ennui face aux aventures de Jean (Yves Montand). La faute aux acteurs alors ? Montand vieillissant y est plutôt bon et a l’air de croire à ce qu’il dit. La faute à la mise en scène ? Si elle nous semble (trop) datée, rien n’est choquant sur le traitement. Car elle n’a rien de particulier, contrairement aux innovations proposées dans The Servant.
On retient tout de même deux éléments : la scène de la roulette russe, où l’émotion et la complexité de la relation père-fils marchent vraiment bien. Et puis ces moments de transitions, quasi-muettes, où Losey enchaîne les plans de manière elliptique en mettant par-dessus de la musique jazz, par ailleurs composée par Michel Legrand. La forte différenciation sémantique image/son renforce le désappointement et la difficulté de l’appréhension de ces séquences, dont on sent que le montage a été travaillé. Cela n’excuse en rien la fausse relation entre le passé amoureux du personnage et son passé en Espagne sous le régime franquiste. La nostalgie que tente de faire dégager le film ne marche absolument pas. Au contraire, on serait plutôt tenté d’être nostalgique des films précédents du réalisateur…
Malheureusement cette rétrospective Losey se clôt avec un film franchement oubliable, sorti en 1978, coincé entre M.Klein et Don Giovanni, beaucoup plus aboutis.
Les Routes du Sud : Fiche technique
Réalisation : Joseph Losey
Scénario : Jorge Semprun
Interprétation : Yves Montand (Jean Larréa), Miou-Miou (Julia), Laurent Malet (Laurent Larréa), France Lambiotte (Ève Larréa), José Luis Gómez (Miguel)
Photographie : Gerry Fisher
Montage : Reginald Beck
Musique : Michel Legrand
Production : SFP, Trinaca, FR3 et Profilmes
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 28 avril 1978
Masters of Sex, la série de Showtime revient pour une quatrième saison qui renoue avec l’esprit des deux premières, et laisse une fois de plus les sentiments prendre le dessus sur les corps.
Nous avions laissé le couple Masters/Johnson dans une mauvais passe à l’issue de la saison 3. Il faut dire que la saison 3 n’a pas été très sympathique avec le personnage de William Masters notamment, entre son mariage qui s’effondre, ses enfants qui le rejettent, son amour pour Virginia qui ne trouve toujours pas de réponse. Sur le plan émotionnel, ça n’allait vraiment pas fort pour le docteur en sexologie. Par ailleurs, sur le plan professionnel, la clinique s’est retrouvée affublée d’une attaque en justice pour proxénétisme et prostitution. Virginia de son côté avait accepté la demande en mariage de Dan Logan, grand vendeur de parfum et associé de la clinique. C’est donc avec Virginia jeune mariée, et Masters porté sur la bouteille que l’on retrouve Masters of Sex pour une 4ème saison.
Qu’on se le dise d’emblée, si la saison 3 avait paru très faible, comparée aux précédentes , notamment dans sa première partie un peu ronflante, cette quatrième saison renoue très clairement avec la superbe de la série et de son excellente entame.
Les Apparences
Le début de cette saison est un véritable jeu d’apparences. Bill essaie de faire bonne figure alors que sa barbe et son allure débraillée en disent beaucoup sur l’état du personnage. Noyant son désespoir dans l’alcool, le médecin va devoir assister à des réunions d’alcooliques anonymes, même si selon lui il n’a pas de problème avec la bouteille. A côté de ça, il se présente quand bon lui semble à une clinique en pleine désintégration, depuis que Virginia a quitté le bateau pour aller vivre avec son nouveau mari, laissant la pauvre Betty croulant sur des demandes de rendez-vous ne pouvant aboutir. Revenons donc à Virginia, qui soi-disant vit la vie parfaite avec son nouveau mari. Là encore, tout n’est qu’apparence, car si on regarde de plus près, la jeune femme est dans une passe aussi mauvaise que Bill. Certes, elle se balade avec ce beau diamant au doigt, mais la vérité est un peu moins romantique. Virginia enchaîne en effet les coups d’un soir avec des hommes rencontrés dans divers bars et hôtels. De plus, elle a l’air résignée à ne plus travailler avec Bill, ce que le docteur a l’air de plus ou moins partager. Une proposition de Hugh Hefner va cependant changer les choses.
On se retrouve donc dans cette première partie de saison à essayer de colmater les dommages apportés par la fin de la saison précédente, en redonnant un coup de boost à la clinique, en mettant en chantier d’un nouveau livre, et surtout en travaillant une véritable réformation du duo iconique et d’avant-garde Masters/Johnson. De nombreuses techniques vont être mises en place pour faciliter cette relance de la clinique. L’une des plus importantes est l’arrivée de deux nouveaux médecins, le Dr Leveau, ancienne élève de Barton Scully qui va devenir la nouvelle partenaire du Dr Masters. Une jeune femme blonde qui se pose directement comme une sorte d’alter ego à Virgina, que ça soit au niveau physique (blonde/brune) ou professionnel ( Nancy Leveau étant un véritable docteur ce qu’elle n’hésitera pas à relever à certaines reprises). De son côté, Virginia va elle aussi engager un nouveau docteur en la personne de Art Dreesen, qui est quant à lui psychologue. Ces deux nouveaux personnages vont également prendre part à ce jeu d’apparences. Ils sont particulièrement mystérieux et ambitieux.
Voilà donc le point de départ de cette quatrième saison. Une saison qui malgré ses 10 épisodes, soit 2 de moins que d’habitude, va être particulièrement riche et va savoir conjuguer à la perfection le côté sentimental des deux personnages principaux mais également le point de vue professionnel/historique et les avancements dans les diverses recherches et notamment l’homosexualité. Dans un premier temps, nous allons nous intéresser à l’axe professionnel, laissant tout ce qui tourne autour des relations entre les personnages pour la suite, étant donné que c’est certainement la partie la plus riche et la plus intéressante.
Maintenant que Masters/Johnson est une sorte d’institution renommée dans le milieu de la sexologie, il est évident que tous les projecteurs sont braqués sur elle. Cela peut donc avoir des effets particulièrement bénéfiques comme ce partenariat avec Hugh Hefner, mais également un certain revers de la médaille. La saison 3 avait introduit ce procès pour proxénétisme et prostitution dont l’intrigue sera poursuivie dans cette nouvelle saison. Paradoxalement, ce procès va permettre à Bill de connaître une certaine renaissance, notamment grâce à des mots qu’il va prononcer au cours de celui-ci. Un discours tolérant et marquant, qui va permettre à certaines personnes de mieux assumer leur sexualité et qui va faire du bien à l’image de la clinique. Comme dit plus tôt, cette célébrité croissante qui fait de Masters/Johnson la clinique numéro un attire des convoitises, il n’est donc pas étonnant de voir des cliniques du même genre qui commencent à pulluler un peu partout. Une fois n’est pas coutume, le thème des apparences va entrer en jeu, dans un premier temps ce sont des concurrents qui vont se faire passer pour des clients et qui vont venir espionner les activités de la clinique. Bill et Virginia vont donc décider de combattre le feu par le feu, en se faisant passer pour un couple dans une clinique de Topeka. Les deux personnages vont se prendre au jeu, et cela va amorcer une deuxième partie de saison où les sentiments vont se révéler. Nous reviendrons sur ce point plus tard, lorsque nous nous intéresserons un peu plus en détail aux enjeux relationnels de cette saison.
Pour finir sur la partie professionnelle, l’arrivée des deux nouveaux docteurs va elle aussi grandement impacter l’avenir de la clinique Masters/Johnson. Ces deux personnages vont dans un premier temps éloigner Virginia de Bill, Bill préférant notamment travailler avec Nancy, mais très vite l’alchimie Bill/Virginia va reprendre le dessus, et on va assister à une véritable lutte entre les deux « couples ». Et cela va se jouer notamment au travers des deux personnages féminins. Ces personnages féminins particulièrement forts et qui laissent peu de choix à Bill et Art qui se retrouvent parfois spectateurs de cette petite lutte. Lutte d’ego, lutte de conviction, ce duel entre Virginia et Nancy est l’un des arcs qui va alimenter quasiment toute la saison. Comme dit plus tôt, ces deux personnages sont de véritables alter ego, ce sont également des personnages féminins très libérés, véritable archétype de cette femme moderne qui s’émancipe de son mari ou des hommes de son entourage. La série a toujours mis en avant ce genre de personnage féminin, notamment au travers de Virginia. Libby Masters prenant elle aussi cette direction dans les dernières saisons, où elle devient très éloignée de son personnage de saison 1. Cela s’est vu de façon exponentielle depuis la séparation avec Bill, et le personnage continue sur sa lancée dans cette quatrième saison, où elle se lance dans une nouvelle carrière.
La confusion des sentiments
Passons désormais au gros morceau de la saison, tout ce qui a trait aux relations entre les personnages. Depuis le début, Masters of sex a fait de la relation entre ses deux personnages principaux le point d’orgue. De la relation strictement professionnelle qui va se transformer en rencontre secrète dans un hôtel, jusqu’à l’aveu des sentiments ressentis de la part de Bill, la série a toujours été très juste sur le traitement et l’évolution du duo Masters/Johnson. La saison 4 ne déroge pas à la règle et tout va très vite être chamboulé. Si Bill a paru pendant toute la série comme le personnage le plus fragile de cette relation sentimentale, s’ouvrant avec Virginia comme jamais il ne l’a fait avec personne, les cartes vont êtres redistribuées dans cette quatrième saison. L’échec de Bill en fin de saison 3 vis-à-vis de Virginia va le détacher de tout ça. Virginia va quant à elle subir un tournant décisif dans l’un des meilleurs épisodes de la série où elle est invitée avec Betty et Lester à une soirée échangiste orchestrée par Nancy et Art, « Coat for keys ». Et c’est là également que Lizzy Caplan déploie toute l’étendue de son talent, et montre bien qu’à défaut de percer au cinéma, le rôle de Virginia Johnson restera le rôle de sa carrière. La sensibilité de son personnage, est ce qui fait sa force, et la séquence avec Art dans l’épisode 4 en est certainement la preuve irréfutable. Jamais Lizzy Caplan n’a été aussi touchante et juste. C’est elle qui va devenir plus vulnérable à partir de ce moment, et Lizzy Caplan est parfaite dans cette situation de personnage vulnérable mais ne laissant rien paraître et continuant à lutter. C’est peut-être là aussi que sa confrontation avec Nancy prend encore plus de sens. La relation entre Nancy et Art pèse énormément sur ce dernier, et il développe une complicité avec Virginia qui possède une vision de l’amour similaire.
Bill est quant à lui toujours en pleine confusion. Divers chemins vont alors être empruntés par le docteur Masters pour essayer de dépasser ses échecs récents. Une exploration du passé, au travers de Libby dans un premier temps va être mise en œuvre, mais également celle d’un passé plus lointain. Revenant à son amour de jeunesse, Bill va essayer de mette le doigt sur ce qui a pu influencer sur ses relations postérieures. Il va à travers ça essayer de trouver une explication à l’échec de son mariage, cette attirance pour Virginia qui l’a guidé pendant les saisons précédentes. Comme Lizzy Caplan, Michael Sheen est depuis le début impeccable. Son côté un peu perdu dans ses sentiments contraste à merveille avec son côté professionnel où tout est sous contrôle. Si le sexe peut-être le sujet de nombreuses recherches scientifiques, l’amour échappe à toute rationalité, et même le plus grand chercheur en sexologie de la planète n’est qu’une simple créature à la merci de ce sentiment sans pitié.
Depuis le début la série évolue dans un contexte de révolution sexuelle, cette quatrième saison suit donc ce credo . En se concentrant notamment sur l’homosexualité, déjà abordé au travers des personnages de Barton et Betty dans les saisons précédentes. Ici c’est la famille avec parents de même sexe, son acceptation dans la société, les difficultés juridiques qui vont offrir un arc particulièrement émouvant. L’homosexualité va également entrer pour la première fois dans le corps des études conduits par Masters. Grâce à ses études, ils vont pouvoir aborder le sujet très polémique des conversions. Masters of Sex arrive donc très bien à retranscrire une société au travers de sa sexualité et comment celle ci est perçue dans cette période de la fin des années 60, près de 10 ans après la première saison.
Les femmes ont également toujours été au centre de la série. Virginia bien sûr, dont on a déjà parlé, mais également Libby. Libby est un vrai modèle de cette émancipation de la femme car au contraire de Virginia, c’était au départ la femme au foyer rigide. Le chemin parcouru depuis cette première saison est important et aujourd’hui c’est une femme qui prend véritablement son destin en main, n’hésitant pas à s’imposer face à ses nouvelles conquêtes. Cette émancipation s’accompagne de son épanouissement sexuel survenu au cours de la saison précédente, et dont elle va directement expliquer l’importance à Bill. Si les passages avec Libby peuvent paraître à première vue déconnectés de la série et parfois un peu ennuyants, elle n’en reste pas moins le témoin de cette libération de la femme au cours des années 60 et est un marqueur très important du côté social de la série.
Masters of Sex est sans conteste la meilleure série actuellement en diffusion sur Showtime. Le period drama se fait toujours aussi raffiné et malgré son sujet qui peut paraître tape à l’œil, il est d’une très belle pudeur. Au travers d’une reconstitution impressionnante que ça soit au niveau des décors ou des mœurs, la série de Michelle Ashford explore bien évidemment la place du sexe, mais se concentre avant tout sur des personnages et leurs sentiments troublés. Masters of Sex montre bien que l’amour n’est pas mécanique et qu’il restera toujours un mystère scientifique.
Masters of Sex Saison 4 : Bande Annonce
Synopsis : La clinique Masters/Johnson subit une mauvaise passe. D’un côté Bill Masters s’est trouvé un nouvel ami avec l’alcool, et de l’autre Virginia semble couler une paisible nouvelle vie avec son nouveau mari. Mais tout n’est qu’apparence est le duo va devoir passé outre leur passé pour remettre la clinique et leurs recherches sur de nouveau rails. L’arrivée de nouveaux docteurs va compliquer les choses.
Masters of Sex : Fiche Technique
Création : Michelle Ashford
Casting : Michael Sheen ( Bill Masters) , Lizzy Caplan ( Virginia Johnson), Caitlin Fitzgeral ( Libby Masters), Annaleigh Ashford ( Betty DiMello), Beau Bridges ( Barton Scully), Betty Gilpin ( Nancy Leveau), Jeremy Strong (Art Dreesen)
Musique : Michael Penn
Producteurs : Michelle Ashford, Sarah Timberman, Carl Beverly, Amy Lippman, Judith Verno, Michael Sheen, Lizzy Caplan, Thomas Maier
Genre : Drame, Historique
Format : 10 épisodes de 50 minutes
Diffuseur : Showtime
Première diffusion : 29 septembre 2013
Davantage qu’une envie d’aller filmer deux zigotos dans le Grand Nord, Le voyage au Groenland est l’aboutissement d’un travail cinématographique de longue haleine et d’un modernisme que l’on aimerait voir plus souvent en France.
Synopsis : Deux amis parisiens partent en voyage à Kullorsuaq, un village au fin fond du Groenland où vit le père de l’un d’eux. Au sein de la petite communauté inuit, ils découvriront les joies des traditions locales et éprouveront leur amitié.
Un vent de fraîcheur sur le cinéma français
Même s’il se laisse regarder comme un objet filmique indépendant, il est plus intéressant encore de replacer Un Voyage au Groenland au cœur de l’exercice transmédiatique dont il est issu. Le succès du court-métrage Inupiluk, qui mettait en scène la rencontre, à Paris, entre les deux personnages et deux inuits qui découvraient la capitale française, a convaincu le réalisateur Sébastien Betbeder (2 automnes, 3 hivers, Marie et les naufragés…) de poursuivre ce mélange entre fiction et réalité. Un second long-métrage, sobrement intitulé Le film que nous tournerons au Groenland, jouait de façon ludique avec un système de mise en abyme et une réflexion sur la création artistique, même si, à ce moment-là, le tournage d’un film restait encore hypothétique. Et, une fois la production mise en chantier, l’équipe réduite envoyée au Groenland n’a pas cessé de faire de leur préparation et de leur voyage le sujet d’un journal de bord et d’une web-série qui ont vocation de donner une seconde vie à leur travail. C’est justement parce qu’il n’est qu’une pièce dans ce vaste puzzle que le long-métrage, tel qu’il sera visible au cinéma, n’est pas un film comme les autres. Mais pas que.
En tant que telles, les aventures de Thomas et Thomas au Groenland n’en restent pas moins un divertissement dont le principal moteur est la sincérité du dispositif. Que les personnages se nomment tous deux Thomas, comme leurs interprètes respectifs, est la marque du trouble entre fiction et réalité sur lequel ne cesse de jouer le réalisateur. Evidemment, les prénoms des personnages ne sont qu’un détail, mais lorsque ceux-ci sont vêtus d’énormes parkas qui ne laissent entrevoir qu’un peu de leur visage, et que les deux comédiens partagent la même morphologie et la même barbe de trois jours, il faut alors faire attention à qui est qui en les différenciant en fonction de la couleur de leur anorak. Les relations entre Thomas bleu et Thomas vert (il semble qu’il faille les appeler ainsi pour les distinguer) sont la source de toutes les scènes comiques du film. Leur naïveté, leur addiction inconsciente à l’alcool et aux technologies numériques qu’ils ne retrouvent pas au village, ainsi que les souvenirs qu’ils s’échangent – illustrés par des flashbacks tournés en France –, mènent souvent à un humour de situation et des dialogues auxquels le talent des deux jeunes acteurs donne une force de spontanéité et d’improvisation irrésistible. L’une des scènes, celle de la déclaration aux ASSEDIC, est d’ailleurs à ce point tordante qu’elle pourrait bien devenir culte, au moins pour ceux qui s’y reconnaîtront.
Parce qu’elle donne envie de savoir comment a pu se dérouler ce tournage auprès de non-professionnels ne parlant pas un mot de français et par une température avoisinant les -35°, cette humble comédie est une réussite.
Si le film n’est pas pour autant une comédie décalée à l’état pur, c’est parce que son intrigue principale reste les retrouvailles entre Thomas bleu et son père. Filmé comme un mélodrame qui laisserait planer le doute sur la mort prochaine de ce géniteur, le métrage a un ton qui n’est évidemment pas à la gaudriole. Et pourtant, la question n’est jamais traitée de manière frontale, instillant ainsi une certaine gravité dans la légèreté que permet la bonne humeur dont font preuve les inuits à l’égard de leurs deux touristes français, elle-même renforcée par la musique entraînante composée par le groupe Minizza. Le Voyage au Groenland n’est pas non plus un film d’aventures à proprement parler. La seule et unique montée de tension correspond à une partie de chasse dans laquelle ils sont entraînés par leurs hôtes, une scène filmée avec un souci de réalisme emprunté au documentaire. Et si certains spectateurs sont choqués à la vue du dépeçage et de l’éviscération d’un phoque, au nom d’une quelconque bien-pensance à l’égard de la cause animale, et bien qu’ils aillent donc commander leurs sushis sans gluten depuis le village le plus proche du pôle Nord !
Thomas Blanchard et Thomas Scimeca sont deux jeunes talents et des valeurs montantes du cinéma français. La façon dont ils incarnent cet esprit de déconnexion qui caractérise leur génération permet au film d’explorer la thématique des difficultés de communication que provoque intrinsèquement le décalage culturel mais aussi celles qu’ils ont entre eux. Par cette piste de lecture, mais aussi du fait des faibles moyens techniques mis en œuvre, Le Voyage au Groenland se rapproche de la mouvance américaine du Mumblecore. Là où beaucoup de réalisateurs auraient été tentés de profiter des immensités du décor blanc immaculé pour insérer quelques effets contemplatifs dans leur mise en scène, Sébastien Betbeder reste tout du long au plus près de son duo de parisiens lunatiques, sans le moindre souci d’artificialité et avec un découpage et un sens du cadre pensés avec une parfaite simplicité. Même si les effets comiques et la nature des anti-héros doivent beaucoup à certains classiques des années 70-80, on peut donc bien parler de modernité et peut-être aussi de ce l’on aimerait appeler la « nouvelle Nouvelle vague ».
Le voyage au Groenland : Bande-annonce
Le voyage au Groenland : Fiche technique
Réalisateur : Sébastien Betbeder
Scénario : Sébastien Betbeder
Interprétation : Thomas Blanchard (Thomas bleu), Thomas Scimeca (Thomas vert), François Chattot (Nathan), Ole Eliassen (Ole)…
Photographie : Sébastien Godefroy
Montage : Céline Canard
Musique : Minizza
Producteurs : Frédéric Dubreuil
Sociétés de production : Envie de Tempête Productions
Distribution : UFO
Durée : 98 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 30 novembre 2016 France – 2016
Avec Une vie, Stéphane Brizé change radicalement ses propositions de cinéma engagé pour un film en costumes où se croisent Yolande Moreau et Judith Chemla.
Synopsis : Adaptation d’Une vie de Maupassant, le film de Stéphane Brizé retrace la vie de Jeanne Le Perthuis des Vauds, qui à peine sortie du couvent et d’une vie couvée, est mariée à Julien de Lamare. C’est là que les ennuis commencent, percés par les souvenirs des jours meilleurs.
Les Vestiges du jour
On pourrait s’étonner que ce film soit signé Brizé, l’homme derrière la caméra de La loi du marché. Pourtant, derrière les costumes, la pudeur des sentiments demeure. On est face à nouveau à l’humain écrasé par la vie, qui pourtant vit des moments de grâce.Une vie est un film sur la naïveté, la douceur confrontée à la rude vie. On y interroge la foi en Dieu, pas celle en la vie percée de quelques souvenirs heureux qui permettent de tenir. De son actrice dont il ne filme jamais le regard, dont il ne perce pour ainsi dire jamais le secret, Brizé ne se détache pourtant à aucun moment. Judith Chemla est de tous les plans. Elle devient Jeanne entièrement. Ce corps à corps avec une vie souvent ennuyeuse, parfois malheureuse, est passionnant. Les images de pluie, les instants de soleil, tout a sa place dans ce film contemplatif au possible. La vie passe devant Jeanne et Jeanne reste là, comme figée sur place, abandonnée par les hommes de sa vie.
« A part deux trois jours de soleil, quelques je t’aime à nos oreilles, rien qui ne vaille qu’on te réveille… »
Finalement, c’est dans sa plus grande force que Brizé se révèle : filmer le quotidien, sa répétition, mais aussi sa variation. Ce que le temps fait au corps et à l’esprit. Comment vit-on écrasé par des forces qui nous dépassent ? Comment être femme dans ce monde où l’on passe du nid des parents aux bras d’un mari volage ? Il y a de très belles images dans ce film qui ne sent jamais la naphtaline malgré son ancrage dans le passé. C’est que Judith Chemla est une actrice intemporelle. Son personnage est désenchanté, mais rêve pourtant toujours au meilleur, au retour d’un fils pas si prodigue que ça.
On regrette cependant un petit quelque chose à ce film qui prend son temps dans un monde qui va si vite. C’est certainement que Brizé, dans sa pudique manière de filmer, y a mis une austérité qui empêche au film autant qu’à Jeanne de se décorseter. On rit parfois certes des situations, des discours des uns et des autres. Mais c’est malgré le film, car les situations qu’il nous présente nous paraissent parfois si absurdes qu’on préfère ne pas y croire et en rire. Une époque lointaine se dit-on, même si l’ennui est salvateur, il est parfois aussi destructeur. On sent le poids de l’oeuvre de Maupassant, les pages qui se tournent et finalement seule la force déchaînée de la mer (la mère ?) nous libère. Pourtant, pas de grands effets ici, puisque même la musique est utilisée avec parcimonie et intelligence. La femme est au centre de ce monde violent, brutal qui donne des douleurs à celle présentée comme la pureté même, le pardon. Finalement, elle se dit que si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. Dommage qu’elle manque parfois à ce film empli de souvenirs et de désir frustré.
Une vie : Bande Annonce
Une vie : Fiche Technique
Réalisateur : Sétphane Brizé
Scénario : Stéphane Brizé, Florence Vignon
Interprétation : Judith Chemla, Yolande Moreau, Jean-Pierre Daroussin, Swann Arlaud, Nina Meurisse, Clotilde Hesme
Photographie : Antoine Héberlé
Montage : Anne Klotz
Musique : Olivier Baumont
Producteurs : Miléna Poylo, Gilles Sacuto
Sociétés de production : TS Production
Distribution : Diaphana
Durée : 119 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 23 novembre 2016 France – 2016
Même si, encore aujourd’hui, trop de soi-disant cinéphiles sont encore hermétiques au cinéma d’animation, la présence de La Tortue Rouge dans la sélection cannoise « Un certain Regard » place le premier long-métrage du néerlandais Michael Dudok de Wit parmi les œuvres les plus notoires de cette année 2016. Et sa beauté lyrique confirme que cette réputation n’est en rien usurpée.
Seul au monde
Dernier survivant d’un naufrage en mer, un homme échoue seul sur une île déserte tropicale. Contraint de s’adapter à sa vie sauvage, il apprend à apprivoiser la nature pour survivre mais essaiera surtout de bâtir un radeau qui lui permettra de rejoindre la Terre ferme. Chacune de ses tentatives se verront contrariées par une tortue géante qui semble bien décidée à l’empêcher de partir. En allant au-devant de cette créature mystérieuse, sa vie va se trouver bouleversée.
Le seul fait que cette production ne soit pas entièrement franco-belge mais qu’une partie de son financement vienne du Japon, et plus précisément des studios Ghibli, a de quoi attirer la curiosité de tous les amateurs de cinéma d’animation. Il n’est en effet pas courant qu’un réalisateur européen attire, comme l’a fait Michaël Dudok de Wit avec à son actif seulement quelques courts-métrages (Père et fille, Le Moine et le Poisson…), l’attention de maîtres du domaine aussi prestigieux que le producteur Toshio Suzuki (collaborateur historique de Hayao Miyazaki) et surtout du réalisateur Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Le Conte de la princesse Kaguya…). C’est donc cette collaboration qui a offert à La tortue Rouge une vitrine internationale, qui nous a permis de découvrir cet été une odyssée lyrique d’une rare beauté formelle et une ode à la nature dans laquelle se retrouvera sans mal le public habitué à l’onirisme animiste propre aux productions Gibli. Grâce à un trait épuré qui est la marque de Dudok de Wit, à de chatoyantes envolées musicales et surtout à un choix ambitieux de nous faire partager ce conte romanesque sans jamais donner la parole à ses personnages, La Tortue Rouge est une œuvre unique et irrésistible à la portée universelle. Notons tout de même que le parti pris de rester jusqu’au bout muet est malgré tout la plus grande limite du film, en particulier dans sa seconde partie qui peinera à transcender sa dimension romantique entre des personnages silencieux. Malgré cela, il est bon de le retrouver aujourd’hui dans un coffret Blu-ray/DVD riche en suppléments, à commencer par les précédents courts-métrage du réalisateur, mais aussi, pour ceux qui opteront pour l’édition prestige, un CD de la magnifique bande-originale et un artbook qui vous plongera dans cet univers visuel incomparable.
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD:
Editeur : Wild Side
Format image : 2.40, 16/9ème comp. 4/3
Format son : Français DTS 5.1 & Dolby / Digital 2.0
Sous-titres : Français pour Sourds & Malentendants
Couleurs
Durée : 1h20
+ Bonus : – Naissance de la tortue : présentation en cours de production au Festival International du Film d’Animation d’Annecy (1h)
– Quand la Tortue prend vie : du dessin à l’écran : leçon de dessin avec le réalisateur (17’)
– Les courts métrages de Michael Dudok de Wit :
• Père et Fille (8’29’’); Oscar du Meilleur Film d’Animation
• Le moine et le poisson (3’39’’); César du Meilleur Court Métrage
• L’arôme du thé (6’22)
+ Exclusivement dans les Editions Spéciales Fnac :
– Making-of (1h) : documentaire sur la genèse du film et sa longue production
Prix public indicatif : 19,99 € le DVD
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES BLU-RAY:
Editeur : Wild Side
Format image : 2.40 – Résolution film : 1080 24p
Format son : Français DTS Master Audio 5.1
Sous-titres : Français Sourds & Malentendants
Couleurs
Durée : 1h20
+ Bonus : – Naissance de la tortue : présentation en cours de production au Festival International du Film d’Animation d’Annecy (1h)
-Quand la Tortue prend vie : du dessin à l’écran : leçon de dessin avec le réalisateur (17’)
– Les courts métrages de Michael Dudok de Wit :
• Père et Fille (8’29’’); Oscar du Meilleur Film d’Animation 2000
• Le moine et le poisson (3’39’’); César du Meilleur Court Métrage 1996
• L’arôme du thé (6’22)
+ Exclusivement dans les Editions Spéciales Fnac :
– Making-of (1h) : documentaire sur la genèse du film et sa longue production
Prix indicatif : 24,99€
L’EDITION PRESTIGE CONTIENT:
– le Blu-ray du film
– le DVD du film
– le CD de la bande-originale du film
– l’Artbook du film, créé spécialement pour cette édition (196 pages – grand format – 21×30 cm)
Prix public indicatif : 39.99 € l’Edition Prestige
La tortue rouge : Bande-annonce
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Ils sont partout, film polémique d’Yvan Attal avec Benoît Poelvoorde, Valérie Bonneton, Dany Boon, François Damiens… sort en DVD fin novembre.
Synopsis : Yvan se sent persécuté par un antisémitisme grandissant et il a l’habitude de s’entendre dire qu’il exagère, qu’il est paranoïaque. Lors de séances chez son psy, Yvan parle donc de ce qui le concerne : son identité, être français et juif aujourd’hui. Mais ces rendez-vous sont aussi et surtout une sorte de fil rouge reliant entre elles plusieurs histoires courtes qui tentent de démonter, sur le mode tragi-comique, les clichés antisémites les plus tenaces.
Réalisateur : Yvan Attal
Casting : Dany Boon, Benoit Poelvoorde, Valérie Bonneton, Gilles Lellouche, Charlotte Gainsbourg, François Damiens, Yvan Attal…
Distribution France : Wild Side
Notre avis à propos de Ils sont partout : Si l’esquisse du film était intéressante, le résultat final d’Ils sont partout est assez laborieux et n’est (malheureusement) pas à mettre entre toutes les mains, tant certaines personnes pourraient prendre les propos tenus par Yvan Attal au premier degré. L’autodérision et le jeu sur les clichés juifs peinent à trouver leur place dans un récit défaillant, dans lequel les sketchs sont bien inégaux, certains acteurs étant en pleine forme, alors que d’autres seront à la ramasse. Il est dommageable de constater qu’Ils sont partout est un gâchis filmique derrière lequel se cachait un vrai potentiel, à tel point que l’on peut se demander si le film aurait dû vraiment voir le jour.
Critique à retrouver dans son intégralité ici.
Caractéristiques techniques du DVD : DVD-9 – Zone 2 – PAL – Format film 1.85 (16/9 compatible 4/3) – Couleur – Langue : français – Sous-titres : français – Stéréo et 5.1 – Durée : 1h45 minutes
En terme de bonus : Le DVD contient 2 scènes coupées introduites par le réalisateur ainsi qu’une rencontre avec Jérôme Lament, créateur du site internet www.ilsontpartout.com, qui recense tous les tweets et commentaires Facebook antisémites.
Afin que le plus grand nombre puisse profiter de ce film, le DVD propose à la fois le Sous-titrage pour Sourds et Malentendants et l’Audiodescription pour Aveugles et Malvoyants.
“Tout le monde s’habille en jean-baskets. Ils ont le style clonage.” – Régis N’Kissi Mogzzi. Mieux vaut être un swagger qu’un suiveur, il faut créer son propre style.
Synopsis : Swagger nous transporte dans la tête de onze enfants et adolescents aux personnalités surprenantes, qui grandissent au cœur des cités les plus défavorisées de France. Le film nous montre le monde à travers leurs regards singuliers et inattendus, leurs réflexions drôles et percutantes. En déployant une mosaïque de rencontres et en mélangeant les genres, jusqu’à la comédie musicale et la science-fiction, Swagger donne vie aux propos et aux fantasmes de ces enfants d’Aulnay et de Sevran. Car, malgré les difficultés de leur vie, ils ont des rêves et de l’ambition. Et ça, personne ne leur enlèvera.
Des maux et des idées
Les films sur la banlieue française engendrent de manière quasi systématique gêne, suspicion, questionnement de la légitimité de celle ou celui qui réalise ledit film et réactions à fleur de peau. Qu’il s’agisse de les clouer au pilori ou de les encenser, ces œuvres laissent très rarement indifférents et suscitent bien souvent des prises de position très engagées, preuve du malaise persistant que provoque la représentation de la banlieue. Avant de réaliser Swagger, Olivier Babinet a effectué une résidence artistique de deux ans à Aulnay-sous-bois. Ce précieux temps d’exposition, auquel tout film ne peut guère prétendre, a permis au cinéaste de connaître ceux qui allaient devenir ces personnages. Les onze adolescents qui composent son casting répondent à des interrogations qu’on devine plus ou moins indiscrètes avec humour et mesure. Il n’est pas question ici de se livrer à une caméra impudique, de devenir cette bête curieuse piégée dans le cadre et soumise au jugement de l’œil mécanique. Swagger propose une mise en scène conjointe, qui n’est pas le fait du seul réalisateur et de son équipe mais aussi de ses acteurs. Chacun d’eux choisit ce qu’il veut être face à la caméra et le cinéaste doit composer avec ces personnalités d’autant plus riches qu’elles ne s’appuient pas sur un quelconque stéréotype pour exister. Leurs réflexions, parfois intimes, souvent édifiantes mettent en lumière des réalités qu’on ne veut pas voir, l’échec de la mixité ethnique et sociale, l’hypocrisie d’un système qui, sous couvert de valoriser l’égalité, ne favorisent que les privilégiés héréditaires issus d’un ordre social endogame qui fait toujours de l’homme blanc hétérosexuel le tenant du pouvoir. Le regard critique de Naïla sur la construction des cités, la remarque acide de Régis sur la ségrégation très marquée entre Paris et sa banlieue ou encore le constat stoïque de Mariyama sur la perversité dont peuvent faire preuve certaines personnes sont autant de piques adressées à une société qui a encore bien des lacunes à combler. S’exprimer pour mettre des mots sur des situations vécues, rejouer et se réapproprier des comportements pour les rendre subversifs, c’est le parti pris de Swagger.
Le film est une forme hybride qui met en scène le témoignage avec une grande créativité, s’aventurant vers des séquences poétiques ou bien jouant le jeu de la comédie musicale. L’introduction du film est à ce titre très représentative de ce dialogue forme / fond : un paysage de cité filmé de nuit, un flou artistique savamment orchestré pour rendre impressionniste tout le scintillement des lumières de la ville et enfin une musique onirique, composée par Jean-Benoît Dunckel connu pour les morceaux capiteux du groupe Air. Par la suite, un mouvement de caméra souple nous amène auprès des fenêtres derrière lesquelles évoluent les personnages. On est dans un exercice de portrait à l’image de ce que fit Hitchcock dans son introduction de Fenêtre sur cour. La première impression compte beaucoup, et celle que l’on a de cette entrée en matière est très positive : le film est beau. Il a l’ambition d’être perçu comme un vrai film de cinéma, quand bien souvent le documentaire est encore considéré comme le parent pauvre de la toute puissante fiction, alors qu’il fait montre d’une originalité et d’une créativité que peu de films dits de fiction osent arborer. Olivier Babinet ne souhaite pas se cantonner à documenter la réalité. Outre sa mise en scène composite, il donne à Swagger un montage singulier, rythmant chaque prise de parole par des contre-champs sur d’autres protagonistes. Ce choix crée des phrases de montage image courtes, assez déroutantes au visionnage ; on peut supposer une volonté de rendre à l’image une situation de dialogues, un partage des histoires entre tous ces personnages, mais le résultat est un peu maladroit, on a parfois du mal à croire à ces contre-champs.
Avec Swagger, Olivier Babinet tord le cou aux préconçus en permettant à ces banlieusards dont on parle souvent mais auxquels on laisse peu la parole de s’exprimer. Se faisant, les onze protagonistes ne sont plus objets d’un regard qu’on porte sur eux mais se posent en sujets agissants et critiques. Ce film choral et exigeant ouvre le champ à d’autres expériences cinématographiques audacieuses qui viendront interpeller le spectateur et non le conforter dans sa vision du monde.
Alors que la geekosphère internationale trépigne d’impatience autant que de défiance dans l’attente de sa suite de Blade Runner, Denis Villeneuve nous prouve avec Premier Contact qu’il maîtrise la science-fiction comme les autres genres auxquels il s’est déjà frotté. Pour le meilleur comme pour le pire.
Synopsis : Le Dr Louise Banks est engagée par l’armée américaine pour décrypter le langage d’extraterrestres dans l’un des douze vaisseaux qui viennent de se poser sur Terre. Elle y découvre d’immenses créatures céphalopodes avec lesquelles elle décide de communiquer à l’écrit plutôt qu’à l’oral. Ainsi commence une longue initiation linguistique, qui lui permettra de comprendre les intentions de ces mystérieux visiteurs.
Une étonnante impression de déjà-vu
Il est des films qu’il est difficile d’évoquer sans rien révéler de leurs twists. Premier contact en est un. Essayons alors d’y aller en douceur avec les spoils, en adoptant une approche linéaire. Mais comme viendra nous le rappeler le film, ce n’est finalement là que l’affirmation de notre humanité. Après tout, ceux qui liront cette critique dans son intégralité avant d’avoir vu le film ne pourront se plaindre de ne pas avoir été prévenus.
Depuis Prisonners, en 2012, Denis Villeneuve s’est imposé comme l’une des valeurs sûres du cinéma de genre américain, mais peut-être faut-il également analyser les films qu’il a réalisés précédemment au Canada pour définir une « patte Villeneuve ». Et pourtant, sa filmographie au cours de ces cinq dernières années est loin d’être impersonnelle. La preuve que l’on a affaire à un véritable auteur – tel que Truffaut a pu définir ce terme – est que, dans le choix des scénarios de ses films, une continuité se tisse entre eux. Et il a raison de les choisir avec soin, car Villeneuve est un bien meilleur créateur d’atmosphères pesantes qu’il n’est un raconteur d’histoires. Si l’on devait trouver une thématique commune à ses réalisations américaines, il s’agirait de la question de la dualité/complémentarité, qui trouve évidemment son paroxysme dans Enemy, mais également présente, par exemple, dans le schéma de buddy-movie que prend Sicario. La façon dont cette thématique est exploitée dans Premier Contact sera la marque de la singularité du dispositif qu’il y met en place.
L’arrivée des extraterrestres sur Terre est un point de départ que l’on aurait pu penser si suranné qu’il n’avait plus rien à nous offrir. C’était sans compter sur l’habilité avec laquelle Villeneuve a su construire toute la première partie de son film. En calquant sa mise en scène sur le point de vue du personnage incarné par Amy Adams, le film nous permet d’avoir un regard à hauteur d’homme et parfaitement réaliste de la situation. Et que les extraterrestres ne se montrent pas aussi virulents que dans La Guerre la Monde permet une montée crescendo de la panique. Depuis la découverte de l’information jusqu’aux réactions les plus excessives, que tout soit ainsi perçu depuis un point de vue unique nous pousse inévitablement à nous interroger sur notre propre comportement si nous étions à sa place.
De plus, que la plupart des informations lui parviennent par écrans interposés pose la première pierre de la vaste réflexion sur le sujet de la communication qui sera le cœur de l’intrigue. L’un des effets les plus marquants de cette première partie est très certainement le contre-champ qui nous place du coté de la télévision, lorsque le Dr Banks y découvre pour la première fois les fameux vaisseaux spatiaux. Ce seul plan provoque chez le spectateur un sentiment de frustration, qui restera le moteur de la tension pendant un petit bout de temps. S’il est une chose pour laquelle Villeneuve est doué, c’est incontestablement pour faire monter le suspense, et son parti-pris de nous dévoiler les éléments au compte-goutte est d’une redoutable efficacité. Jusqu’à la découverte des deux extraterrestres – avec leur design de poulpes géants que certains assimileront au Cthulhu de Lovecraft et d’autres à Kang et Kodos des Simpsons –, puisque dès lors le spectateur pensera n’avoir plus grand-chose à découvrir, il ne pourra qu’être pris aux tripes par cette tension à couper le souffle. Une pure réussite donc… et pourtant.
A n’en point douter, Premier Contact est le meilleur film mettant en scène des extraterrestres que l’on ait vu depuis longtemps… mais, malheureusement pour lui, il s’efforce à ne pas être que ça.
Et pourtant, que le film ait commencé par une saynète cotonneuse et tire-larme filmée comme les passages les plus sirupeux de Tree of Life laisse la crainte malaisante que, malgré son ambiance brillamment mise en place, cet excellent film d’extraterrestres peut dériver à tout instant dans la niaiserie cucul-la-praline. Et ce n’est pas se tromper car plus le film avance, plus il se retrouve parasité par des scènes assimilables à des flashbacks mielleux qui n’ont pour seul effet que de faire retomber à plat toute la tension. Il faut tout de même admettre que tout le second tiers du tiers souffre d’un suspense qui ne tient pas la distance vis-à-vis de ce qui l’a précédé. Les atermoiements scientifiques et ethnologiques qui deviennent alors l’unique enjeu de chacun des dialogues assurent certes une approche réaliste trop rare dans le cinéma mainstream, mais n’ont pas de quoi constituer à eux seuls une intrigue passionnante. Que le pilier scénaristique central de cette partie du film soit composé d’une ellipse –d’une durée diégétique d’un peu plus de 3 semaines– elle-même compensée par une explication par une voix-off des avancées des recherches pendant cette période est d’une telle maladresse que l’adaptation de la nouvelle de Ted Chiang apparait dès lors comme loin d’être parfaitement aboutie.
Dans quelques passages, l’héroïne regarde encore la télévision pour prendre connaissance de l’affolement qui agite le monde. Encore une fois, l’importance des écrans est alors indéniable, mais aurait pu être exploitée bien plus en profondeur si la nature de cette « vitre » derrière laquelle apparaissent les aliens (le « miroir » est-elle appelée dans le roman, une piste passée la trappe de l’adaptation), avait permis une remise en question de leur véritable présence. Mais il n’en sera rien. En revanche, chacun des montages télévisuels nous mène à penser que l’hystérie collective aux relents post-apocalyptiques que l’on y perçoit serait plus palpitante à suivre que beaucoup de ce qui se passe dans cette base militaire. Ainsi, la frustration qui avait été le moteur de l’angoisse que générait le film, devient par la suite un frein à son pouvoir d’immersion.
Et pourtant, la tension finira bon gré mal gré par renaitre, sur fond de contraction des relations diplomatiques et de la peur des conséquences que cela pourra avoir. Sous l’influence de ces enjeux géopolitiques et pour la première fois, le rythme va s’accélérer, mais sans pour autant retrouver l’intensité de la première demie-heure. Beaucoup de réalisateurs contemporains devraient retenir cette leçon comme quoi le suspense est davantage une question d’ambiance que de montage. Notons d’ailleurs que la représentation de la Chine comme un antagoniste dirigé par son pouvoir militaire, est quelque chose de relativement nouveau dans le cinéma américain, révélateur de l’évolution des rapports internationaux. Mais Villeneuve va alors faire preuve de ce qui est certainement son plus gros défaut, à savoir une incapacité à faire exploser cette tension latente dans des passages marquants. Le problème s’était déjà fait ressentir dans Sicario, alors que la pression montait jusqu’à des scènes de fusillades qui ne faisaient l’effet que de pétards mouillés. Cette fois, l’intensité prend une forme purement émotionnelle, avec ces fameuses scènes de souvenirs mélodramatiques larmoyantes et une bluette naissante entre les personnages d’Amy Adams et de Jeremy Renner (qui semble en fin de compte n’être là que pour ça) qui est, elle aussi, mise en scène et dialoguée de la façon la plus convenue qui soit en termes de romantisme à l’eau de rose.
Accentuer le caractère « mind fuck » du scénario pour nous en faire oublier la prévisibilité et la consensualité : coup de génie, aveux d’échec ou cynisme putassier? Sans doute un peu des trois.
Puis arrive enfin ce fameux twist, relativement bien amené mais loin de nous retourner le cerveau comme il en avait le potentiel. Nous permettre de comprendre que les flashbacks, jusque là si inutiles à la narration, étaient en fait des flashforwards ne parvient pas pour autant les rendre plus utiles dans l’avancée de l’intrigue. En plus de faire pleurer dans les chaumières, ces scènes auront toutefois permis d’illustrer la déconstruction chronologique du scénario (et de donner son double sens au titre original dont nous a privé le distributeur français ! C’est dit.). C’est justement là que l’on peut évoquer la thématique de complémentarité/dualité qui, pour la première fois, ne concerne pas deux personnages – encore que, on ne fait pas les bébés tout seul… surtout pas dans l’image traditionaliste de la famille que veut donner le film – mais deux axes temporels : le présent et le futur. S’ouvre alors un second sujet de pure science-fiction au-delà de celui des extraterrestres, celui des allers-retours spatio-temporels, lui-même exploité de deux façons : à la fois comme un mélodrame et comme un thriller. Thriller dont le traitement n’a rien de plus offrir que celui de séries B tels que Next ou Prémonitions. Pire encore, ce retournement de situation réussit à transformer certains des éléments scénaristiques de l’intrigue principale en véritables incohérences. Comment justifier, dès lors que l’on sait que les extraterrestres peuvent lire l’avenir, qu’ils se fassent surprendre par une bombe et qu’ils attendent que l’un d’eux se fasse tuer pour délivrer leur message ?
Autre question fondamentale lorsque l’on atteint ce point de non-retour qualitatif : Le seul à blâmer est-il Eric Heisserer, le scénariste ? Que celui-ci soit déjà coupable de deux des pires remakes du cinéma horrifique de ces dernières années (Freddy, les griffes de la nuit et The Thing) aurait pourtant dû nous alerter. Mais Villeneuve n’est pas non plus exempt de tout reproche dans l’effondrement de cette dernière demi-heure. Dans sa mise en scène tout semble alors disparaitre, que ce soit les personnages secondaires tels que celui de Forest Whitaker, ou même la volonté d’en savoir plus sur les extraterrestres, pour uniquement se concentrer sur la révélation que les personnages d’Amy Adams et Jeremy Renner finiront en couple… ce que tout spectateur un tant soit peu averti aura deviné depuis déjà plus d’une heure. Et ce twist qui n’en est pas un devient alors le prétexte à une explosion passionnelle mielleuse sur fond de musiques d’ascenseur. Cette seule scène de déclaration d’amour pourrait devenir un cas d’école dans l’art de noyer le rationalisme d’un film intelligent dans la soupe la plus mièvre.
Quelle finalité peut-on trouver à ce changement de ton ? Celui de porter en héros, dans une imagerie typiquement propre à l’imaginaire puritain américain, cette femme qui fait le choix courageux de faire un enfant quand bien même elle sait celui-ci condamné à mourir jeune. Faut-il y voir une morale qui va dans le sens des militants anti-avortement ? Ce sera à chacun de trancher avec sa propre conscience de savoir si Louise Banks est un modèle d’abnégation ou une cruelle égoïste. Mais au-delà de cette épineuse (et non moins troublante) question éthique, on peut affirmer que c’est dans sa volonté de mêler en un deux films, et à travers eux des enjeux à la fois intergalactiques et intimistes, que le scénario de Premier Contact n’aura réussi qu’à aboutir sur une double intrigue particulièrement bancale qui laissera derrière elle un sentiment d’inabouti. Espérons à présent pour Blade Runner 2, déjà qu’il inspirera davantage le compositeur, mais surtout que Villeneuve choisira de mettre en scène une histoire qui se contentera d’explorer la dualité entre humains et replicants et ne sera pas lui aussi un gloubi-boulga de pistes scénaristiques qui se sabordent l’une l’autre.
Premier Contact : Bande-annonce
Premier Contact : Fiche technique
Titre original : Arrival
Réalisation : Denis Villeneuve
Scénario : Eric Heisserer, d’après la nouvelle L’Histoire de ta vie de Ted Chiang
Interprétation : Amy Adams (Dr. Louise Banks), Jeremy Renner (Ian Donnelly), Forest Whitaker (Colonel Weber), Michael Stuhlbarg (Agent Halpern), Tzi Ma (General Shang)…
Photographie : Bradford Young
Montage : Joe Walker
Musique : Jóhann Jóhannsson
Direction artistique : Isabelle Guay
Producteurs : Daniel S. Levine, Shawn Levy, David Linde, Karen Lunder et Aaron Ryder
Sociétés de Production : FilmNation Entertainment, 21 Laps Entertainment, Lava Bear Films
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Budget : 47 000 000 $
Récompenses : Oscars 2017 du Meilleur montage de son pour Sylvain Bellemare
Genre : Science-fiction
Durée : 116 min
Date de sortie : 7 décembre 2016 Etats-Unis – 2016
Jouant avec les codes du films d’espionnage, L’Homme le plus dangereux du monde entraîne Gregory Peck en pleine Révolution Culturelle chinoise
Synopsis : John Hathaway, un docteur britannique, est contacté par les services secrets américains et soviétiques, unis pour une fois contre un ennemi commun. Sa mission : s’infiltrer en Chine, en pleine Révolution Culturelle, pour découvrir la composition d’une enzyme miracle qui permet à toute plante de pousser, quelles que soient les conditions climatiques.
Les années 60 ont constitué une sorte d’Âge d’or du film d’espionnage. Bien entendu, ce fut le début de la série des James Bond, mais d’autres films du genre ont également vu le jour lors de cette décennie : Le Rideau Déchiré, d’Alfred Hitchcock, L’Espion qui venait du froid, de Martin Ritt, IPCRESS, de Sidney J. Furie, etc. La plupart cherchaient à se démarquer du (trop) célèbre espion britannique en adoptant un parti pris réaliste ou cynique (voir le formidable film de John Huston, La Lettre du Kremlin).
C’est dans ce cadre que s’inscrit The Chairman (dont le titre français, L’Homme le plus dangereux du monde, est inutilement lourd et ne correspond pas vraiment à ce que l’on voit à l’écran). Et, d’emblée, on comprend que le scénario prend un chemin plutôt critique. En effet, on voit, dans ce film, que les services secrets américains et soviétiques forment une alliance contre-nature dans le but de combattre la Chine maoïste, et on comprend aisément qu’il s’agit de démonter le fondement même de la Guerre Froide, et par là même de se libérer des limites du film d’espionnage.
La critique va plus loin encore puisque le film montre comment les services d’espionnages n’hésitent pas à manipuler des civils et les envoient au casse-pipe sans le moindre remords. Hathaway (incarné par Gregory Peck, comme toujours charismatique, élégant et crédible dans toutes les situations) est un chercheur et non un homme d’action, et on n’a pas vraiment l’impression qu’on lui demande son avis avant de l’envoyer dans un des endroits les plus dangereux au monde en cette fin d’année 60. Et c’est avec un peu de naïveté qu’il pense agir au nom de l’intérêt supérieur de la science, croyant vraiment que l’enzyme miracle sera utilisée pour résoudre les problèmes de sous-nutrition dans les pays en voie de développement. Là aussi, le scénario en profite pour critiquer le cynisme des puissances dirigeantes…
La question de la place de la science au sein de cette Guerre Froide traverse le film, rappelant que, dans l’idéal, la recherche scientifique doit se faire pour le bien de tous, alors qu’en pratique elle est trop souvent asservie aux visions à court terme de la politique d’un État.
Le film est nettement divisé en trois parties. Le début nous montre, à l’aide d’une série de flashbacks, pourquoi Hathaway se rend en Chine et quelle est sa mission. Le rythme est alors très rapide, les dialogues sont nombreux et très bien écrits, et c’est là que se déploie le cynisme du film.
La deuxième partie se déroule en Chine maoïste, un pays plongé dans la parano et la folie de la Révolution Culturelle. Les intellectuels sont envoyés aux champs et soupçonnés de complots contre l’État, les Gardes Rouges sont omniprésents et ont tous les pouvoirs, tout le monde surveille et est surveillé, les enfants fanatisés dénoncent leurs parents, etc. Certaines scènes, très bien vues, dénoncent bien le climat du pays, comme celle où le scientifique chinois mourant est porté dans son fauteuil pour être la huée de tout le village. D’autres séquences, par contre, frisent le ridicule, comme cette improbable partie de ping-pong entre Hathaway et Mao…
Le rythme se ralentit alors notablement et le film cède à quelques facilités : les filles, les gadgets… Le spectateur peut alors craindre que, après un début si prometteur, le film ne rentre alors paisiblement dans le rang. Ce sera, hélas, à moitié vrai.
Mais vient la troisième partie, et c’est là qu’il convient de se souvenir que le film est réalisé par Jack Lee Thompson, c’est-à-dire le cinéaste qui avait signé, juste auparavant, un des plus gros succès du film de guerre, Les Canons de Naravone, où il dirigeait déjà Gregory Peck, aux côtés de l’immense David Niven et d’Anthony Quinn. Jack Lee Thompson est avant tout un spécialiste du film d’action, et la fin de cet Homme le plus dangereux du monde est là pour le prouver.
A cela, il faut ajouter la présence d’une musique signée Jerry Glodsmith, qui a tendance à devenir trop envahissante : finalement, on se rend compte que les scènes les plus tendues sont silencieuses…
En conclusion, L’Homme le plus dangereux du monde est un film inégal, mais qui constitue un bon spectacle, un film rythmé qui cherche à prendre du recul face à la vague des films d’espionnage, sans y parvenir totalement. Ce n’est certes pas le chef d’œuvre du genre, mais il reste un film à redécouvrir.
L’Homme le plus dangereux du monde : Bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=xWkl9xK_y1g
L’Homme le plus dangereux du monde : Fiche technique
Titre original : The Chairman
Réalisation : Jack Lee Thompson
Scénario : Ben Maddow d’après le roman de Jay Richard Kennedy
Interprètation : Gregory Peck (Docteur John Hathaway), Anne Heyward (Kay Hanna), Arthur Hill (Shelby), Alan Dobie (Benson)…
Photographie : John Wilcox
Montage : Richard Best
Musique : Jerry Goldsmith
Producteur : Mort Abrahams
Sociétés de production : APJAC Productions, 20th Century Fox Productions
Société de distribution : 20th Century Fox
Genre : espionnage
Date de sortie : 12 septembre 1969
Durée : 99 minutes