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« La Mise à mort du tétras lyre » : grandir contre la loi du père

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Avec son premier roman graphique, David Combet signe une œuvre bouleversante qui mêle récit initiatique, mémoire intime et réflexion sur la virilité.

Il y a dans le titre quelque chose d’archaïque et de brutal : la mise à mort. Derrière le symbole de l’oiseau, le tétras lyre – animal des montagnes, à la fois majestueux et fragile – se dessine l’histoire d’un fils qui ne parvient pas à chanter la même mélodie que son père. Pierre, double de l’auteur, traverse son enfance, son adolescence puis sa vie adulte avec un fardeau : celui d’un héritage masculiniste qui ne lui correspond pas. Là où son père rêvait de forger un chasseur robuste, prompt à tenir le fusil et les convenances, lui ne voit dans la nature qu’une source d’émerveillement, un refuge où son regard et sa main trouvent matière à créer.

David Combet explore ce décalage avec acuité. Très tôt, le lecteur perçoit les blessures infligées par l’injonction virile : le fusil placé entre des mains qui préféraient le crayon, le « tu seras un homme, mon fils » qui sonne comme un couperet. Entre les pages, on assiste à une succession de dissonances : un père en lutte avec ses propres échecs (divorce, chômage), un fils qui découvre son homosexualité dans le silence et la crainte, jusqu’à l’explosion d’une scène traumatique où la différence devient fracture.

Le récit, construit en allers-retours entre passé et présent, met en parallèle deux temporalités. D’un côté, l’enfance et la jeunesse, avec ses après-midis à dessiner la montagne, ses premiers émois et ses confrontations avec un père qui ne comprend pas. De l’autre, un présent incertain : Pierre adulte, trentenaire, artiste sans perspectives, enchaînant les petits boulots et les rencontres sentimentales décevantes. Il flotte dans une vie qui ne décolle pas, comme s’il n’osait pas encore se réapproprier son histoire. Le véritable enjeu du livre est là : dans cette quête de reconstruction, ce besoin d’ouvrir la boîte de Pandore pour affronter l’héritage paternel et trouver une forme de réconciliation avec soi-même.

Mais ce qui distingue La Mise à mort du tétras lyre d’autres récits d’émancipation, c’est son intensité plastique. David Combet choisit la peinture acrylique, donnant à chaque planche une texture caractéristique, une densité émotionnelle presque charnelle. Les paysages montagnards se font tantôt refuge, tantôt piège, reflet des états intérieurs du héros. La couleur traduit la vulnérabilité, la colère, le désir, jusqu’à certaines scènes de sexualité où l’intime se mêle à la violence. C’est une œuvre qui s’éprouve autant par les yeux que par la lecture.

En filigrane, le récit dépasse l’expérience individuelle. Il interroge les mutations sociales des années 1990 à nos jours, la manière dont les normes de genre façonnent, et parfois étouffent, les existences. À travers Pierre, ce sont des générations entières d’hommes contraints par l’image du père chasseur, artisan ou patriarche, qui trouvent un écho. Et dans ce combat intime pour se défaire de l’héritage, le lecteur reconnaît sans doute la nécessité universelle de s’inventer soi-même.

La Mise à mort du tétras lyre n’est donc pas seulement le portrait sensible d’un fils en marge des attentes paternelles : c’est un manifeste discret, une ode à l’art comme chemin de réinvention, une exploration subtile des fractures que la virilité imposée laisse derrière elle…

La Mise à mort du tétras lyre, David Combet
Glénat, 24 septembre 2025, 288 pages

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« La France comme vous ne l’avez jamais vue » : l’art de cartographier l’inattendu

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Avec La France comme vous ne l’avez jamais vue, Lucas Destrem propose un atlas singulier qui ne se contente pas de dresser des frontières et tracer des routes : il donne à voir les absences, les ratés, les fantômes et les incongruités de notre territoire. Cinquante cartes, à la fois sérieuses et décalées, nous guident dans une exploration où la géographie devient récit, mémoire et ironie.

On s’attend toujours à ce qu’un atlas nous montre des montagnes, des fleuves et des villes. Celui-ci s’emploie au contraire à révéler ce que l’on ne regarde jamais : les communes disparues, les projets avortés, les défaites sportives, les stations de ski mortes, les monuments aux morts absents ou encore les Venise improvisées de province. Lucas Destrem n’écrit pas seulement la France des évidences, mais celle des manques et des détours, comme si les cicatrices et les maladresses du territoire pouvaient en dire autant que ses gloires.

De chapitre en chapitre, l’ouvrage révèle une France fragile, parfois cocasse. Ici, ce sont les petites communes absorbées par de plus grandes voisines, avalées par un barrage ou vidées par la désertification. Là, les projets ambitieux qui n’ont jamais vraiment abouti : jardins sonores, parc de la Toison d’Or, tramway sur pneus de Caen… autant de rêves techniques ou ludiques, aujourd’hui réduits à l’état de ruines précoces. Plus loin encore, les terrains de sport portent la mémoire d’échecs cuisants, de Séville 1982 à Knysna 2010, jusqu’aux multiples candidatures olympiques françaises restées lettre morte.

L’atlas fait de ces épisodes la trame d’une autre géographie, celle des espoirs contrariés et des élans inachevés. Une manière d’assumer collectivement nos « presque » et nos « pas tout à fait », transformés en récits cartographiés.

Les cartes de Destrem ne se limitent pas aux désastres ou aux ratés : elles scrutent aussi les angles morts de la mémoire. Pourquoi certaines communes n’ont-elles pas de monument aux morts, alors que la France entière fut marquée par 14-18 ? Pourquoi tant de villes, parfois très peuplées, n’ont-elles jamais accueilli le Tour de France ? Pourquoi certains départements envoient-ils régulièrement des ministres au gouvernement, quand d’autres demeurent invisibles ? Ces disparités, mises en image, deviennent autant de révélateurs des déséquilibres profonds qui structurent la République.

On croise aussi une France abandonnée, faite de mines fermées, d’usines désertées, de villages engloutis et d’aires d’autoroute condamnées. Cette géographie de l’oubli dit beaucoup de nos mutations économiques et sociales : chaque friche est une mémoire silencieuse.

Mais le livre fait aussi sourire. Ainsi des multiples « Venise françaises », brandies comme slogans touristiques : Sète, Brantôme, La Ferté-Bernard, Pont-Audemer ou encore Colmar se rêvent toutes en cité des Doges. La carte des « prix de la France moche », décernés à des paysages défigurés par la publicité ou l’urbanisme, décline le même humour : montrer la laideur pour rappeler la nécessité de protéger nos paysages. L’autodérision française trouve là son miroir : nous avons autant besoin de beaux panoramas que de ces classements grinçants pour regarder notre territoire autrement.

À travers un jeu de cinquante cartes décalées, c’est une France entière qui se déplie : une France des ratés splendides, des oublis éloquents, des fiertés contrariées. Une France qui existe autant dans ses réussites que dans ses échecs, et dont l’identité se dessine dans les marges du territoire officiel. Lire La France comme vous ne l’avez jamais vue, c’est comprendre que la cartographie n’est pas seulement affaire de reliefs et de coordonnées. C’est découvrir, au détour d’une légende, que l’échec et l’oubli sont peut-être les plus sûrs révélateurs d’un pays.

La France comme vous ne l’avez jamais vue, Lucas Destrem
Autrement, 24 septembre 2025, 128 pages  

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« Le Lion de Guantánamo » : le castrisme à son crépuscule

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Il y a dans Le Lion de Guantánamo (Clément Xavier, Lisa Lugrin, éditions Delcourt) une audace rare : celle de faire dialoguer l’histoire d’un pays meurtri et la crise contemporaine du journalisme, en empruntant les détours du récit d’aventures. 

La trame est improbable, presque picaresque : un grand reporter chevronné, François, accompagné d’une jeune pigiste, Nikita, s’élance à la poursuite d’un lion évadé du zoo de Guantánamo, dans l’espoir d’obtenir en guise de récompense un laissez-passer pour un scoop. Mais sous le vernis du burlesque affleure un arrière-plan autrement plus grave : l’ombre de Castro, les cendres du commandante transportées en secret vers la base américaine, cicatrice coloniale jamais refermée, et cette tension permanente entre indépendance proclamée et volonté persistante de mise sous tutelle. En filigrane, c’est toute l’histoire de Cuba qui se dessine, de l’émancipation contrariée du début du XXe siècle aux résistances contemporaines, avec une attention soutenue à l’éducation, à la culture et à l’inventivité sociale d’un peuple contraint de se réinventer face à l’embargo.

L’une des principales qualités de l’album tient dans son double niveau de lecture. D’un côté, l’immersion documentaire, nourrie par la connaissance intime du terrain et par l’expérience des auteurs, qui ancrent leur récit dans la densité historique et politique. De l’autre, les événements qui amènent François à braver les interdits et les dangers à Cuba afin d’obtenir le scoop qui lui permettrait de relancer une carrière qui bat de l’aile. Et à ce titre, dès l’introduction, une réflexion subtile sur la presse d’aujourd’hui se fait jour. On peut observer le contraste entre le vieux routier du reportage et la pigiste qui découvre un métier précarisé, conditionné par l’instantanéité des chaînes d’info et miné par la concentration aux mains de quelques milliardaires. 

Cette mise en abîme interroge : qu’est-ce que faire du journalisme quand l’espace critique s’érode et que les logiques de spectacle et de l’influence l’emportent sur l’enquête de terrain ? Le roman graphique joue évidemment de ce frottement, même si l’essentiel est ailleurs : dans la présentation d’un pays passé sous les fourches caudines de la dictature, livré à la mafia, puis délivré d’elles par un avocat cubain et un médecin argentin, territoire devenu esseulé après la chute de l’URSS, avant de s’acoquiner avec le Venezuela de Chavez. Le lecteur découvre une île carte postale, figée dans le temps, eldorado pour les abeilles mais exposée à des pénuries de toutes sortes. Une île sur laquelle les Espagnols et les Américains ont exercé leur emprise coloniale, et économique.

Haletant, fort de deux personnages attachants, Le Lion de Guantánamo nous invite à penser, en creux, la fragilité de nos démocraties, ainsi que la puissance intacte de la fiction quand elle s’adosse au réel. Car si Clément Xavier et Lisa Lugrin parviennent à maintenir l’intérêt du lecteur, ce n’est pas à la faveur des péripéties journalistiques de François, mais bien dans le portrait documenté d’un pays complexe et résilient. 

Le Lion de Guantánamo, Clément Xavier et Lisa Lugrin
Delcourt, septembre 2025, 208 pages

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3.5

L’attrait des jeux de casino simples dans le monde en ligne

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L’une des raisons essentielles de l’essor des jeux de casino simples réside dans leur facilité d’approche. Contrairement aux jeux plus élaborés, qui nécessitent souvent plusieurs sessions pour en maîtriser les subtilités, ces divertissements offrent une prise en main rapide, presque intuitive. C’est aussi ce qui fait leur pertinence dans un environnement plus large, allant bien au-delà du seul univers des machines à sous.

Dans cette dynamique, le site de poker en ligne s’intègre naturellement à l’ensemble des plateformes où règnent lisibilité et instantanéité. Même si le poker peut sembler plus complexe, ses variantes simplifiées et ses interfaces modernes permettent aujourd’hui aux débutants de se familiariser avec les règles en quelques minutes. Cet effet pédagogique facilité renforce l’attrait général pour les jeux clairs et structurés, qu’ils relèvent du hasard pur ou d’une stratégie basique.

Des mécaniques éprouvées aux résultats instantanés

Derrière cette simplicité apparente se dessinent des mécaniques précises, calibrées pour garantir une expérience fluide. Les jeux emblématiques tels que les machines à sous à trois rouleaux, les cartes à gratter numériques ou encore les versions simplifiées de la roulette doivent leur succès à l’absence d’éléments superflus. Pas de tutoriels longs, pas de phases de préparation interminables : l’action débute dès le premier clic.

Dans ce contexte, le plaisir immédiat devient un vecteur central. Le joueur obtient une réponse simple à une action donnée : il lance une partie, et en quelques secondes seulement, le résultat s’affiche. Ce tempo rapide correspond parfaitement aux modes de consommation numérique actuels, marqués par la brièveté et la fluidité.

Le modèle, bien que centré sur une forme de divertissement rapide, n’implique pas nécessairement une expérience superficielle. Les éditeurs de jeux veillent à intégrer des éléments de design travaillés, des animations efficaces sans être envahissantes, et une structure de gains incitative, même dans les formats les plus élémentaires.

Un écosystème numérique qui favorise ce format

Les casinos en ligne ont vite compris l’enjeu commercial que représente cette catégorie de jeux. Dans un monde marqué par la mobilité, la compatibilité avec les écrans de petite taille devient un standard. Or, les jeux simples s’y adaptent parfaitement. Leur structure implique peu de boutons, une interface dépouillée, et une gestion optimale des ressources graphiques. Autant d’éléments qui garantissent un fonctionnement fluide, même sur les connexions les moins stables.

Cette adaptabilité technique facilite leur diffusion à l’échelle internationale. Des titres qui nécessitait autrefois un logiciel dédié ou une installation préalable sont désormais accessibles en quelques secondes, via un navigateur web ou une application mobile. Sans barrière linguistique importante, sans instructions complexes, ces jeux franchissent les frontières sans peine.

Un autre levier de popularité tient dans leur présence systématique lors des promotions ou offres de bienvenue. Les casinos les utilisent comme tremplin pour engager de nouveaux inscrits, leur proposer une première expérience plaisante et les inciter ainsi à explorer d’autres aspects de la ludothèque. Dans ce rôle d’introduction, les jeux simples fonctionnent comme porte d’entrée vers un univers plus large, qui inclut autant les joueurs occasionnels que les profils plus expérimentés.

Le rôle du design et de la nostalgie dans leur succès

L’esthétique des jeux simples n’est pas une affaire secondaire. Pour que l’expérience reste captivante, elle doit reposer sur un équilibre subtil entre sobriété graphique et éléments distinctifs. Les développeurs recourent souvent à des codes visuels inspirés des casinos traditionnels, fruits colorés, chiffres dorés, leviers animés, qui évoquent l’univers physique des machines à sous d’époque. Cette part de nostalgie joue un rôle non négligeable.

Ce retour visuel à des formes connues rassure et attire. Il favorise également une immersion douce, sans surcharge sensorielle. Contrairement aux jeux basés sur des univers narratifs complexes, les jeux simples permettent une déconnexion plus aisée, précisément parce qu’ils ne sollicitent ni mémoire ni attention prolongée. Pourtant, ils conservent une part d’excitation via des effets sonores bien placés, un rythme cadencé, et des éléments aléatoires soigneusement dosés.

Certains éditeurs intègrent aussi de légers éléments de gamification pour enrichir l’expérience sans la complexifier. L’ajout d’un système de points, de petits jackpots aléatoires ou encore d’avantages éphémères contribue à maintenir l’engagement tout en respectant la logique de simplicité initiale.

Une formule qui résiste à l’hyper-spécialisation

À l’heure où les jeux vidéo tendent vers des productions toujours plus sophistiquées, certains observateurs s’interrogent sur la pérennité des formats simples. Pourtant, c’est précisément cette simplicité qui leur confère une robustesse à toute épreuve. En se concentrant sur l’essentiel, sans chercher à trop en faire, ces jeux occupent une place durable dans le paysage numérique.

La frugalité de leur conception réduite à l’essentiel, clic, résultat, répétition, en fait une source divertissante qui résiste aux modes et aux effets de nouveauté. Ils ne nécessitent pas de tutoriel, pas de progression scénarisée, ni d’investissement émotionnel prolongé. Cette indépendance par rapport aux tendances lourdes suffit à expliquer leur capacité à durer dans un écosystème technologique en constante évolution.

Par ailleurs, leur usage flexible, entre deux rendez-vous, pendant une pause, ou en fin de journée, contribue à forger un modèle de jeu à la carte, où chaque utilisateur façonne son expérience selon ses propres paramètres. Ce libre accès, sans contrainte de temps ni de performance, plaît à une époque où la polyvalence l’emporte sur le perfectionnisme.

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« Bordeaux Shanghai » : quand le vin apprend la patience

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Un fils à la dérive, un vignoble en péril, une rencontre improbable : dans Bordeaux Shanghai, Mark Eacersall et Amélie Causse signent un récit d’apprentissage où le vin se fait symbole du temps long et de la métamorphose intérieure. Entre la légèreté d’une comédie romantique et la gravité d’un thriller économique, la bande dessinée offre un voyage savoureux au cœur du Médoc et des paradoxes de la mondialisation.

Il y a d’abord Wei, fils de millionnaire chinois parachuté dans le Bordelais. Le garçon a tout pour plaire aux tabloïds : bolides rutilants, insouciance tapageuse, goût prononcé pour le surf et la fête. Son père, las de ses frasques, l’expédie dans une propriété viticole qu’il vient d’acquérir. Pour Wei, c’est une punition. Pour le lecteur, c’est le début d’une mue.

Car la vigne, capricieuse et exigeante, ne se laisse pas amadouer par l’argent ni par l’impatience. Elle impose ses lois : écouter la météo, respecter le sol, tailler au bon moment, attendre des années avant qu’un millésime tienne ses promesses. Peu à peu, au contact d’une œnologue passionnée, que Wei tente d’abord de séduire avant de l’écouter vraiment, le grand enfant frivole découvre que certaines richesses ne se mesurent ni en yuans ni en euros.

Le récit prend alors des allures de combat : il s’agit de sauver un domaine menacé, qui a perdu son prestigieux label de cru bourgeois, et convaincre un père lointain d’investir dans un avenir qui ne donnera ses fruits que dans le temps long. Au fil des pages, l’album aborde avec une justesse rare des thèmes aussi divers que la classification viticole, le poids des traditions, la précarité climatique ou encore la réalité, bien concrète, des investissements chinois dans le vignoble bordelais.

Les planches d’Amélie Causse, d’une chaleur subtile, accompagnent cette transformation : couleurs qui évoluent au gré des saisons, lumières qui traduisent le passage du temps, cadrages qui donnent à sentir à la fois la rudesse et la beauté du travail de la vigne. Et ce qui pourrait n’être qu’une bluette sentimentale se révèle être une fable sur l’humilité, le respect de la nature et l’apprentissage de la patience. Le vin, comme l’amour, ne se décrète pas : il se cultive.

Une bande dessinée tendre, lumineuse, et surtout profondément humaine.

Bordeaux Shanghai, Mark Eacersall et Amélie Causse
Bamboo, septembre 2025, 208 pages

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3.5

Rita Perdido : sur les chapeaux de roues

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Il y a des héroïnes qui naissent déjà entourées de mystère, et Rita Perdido en fait indéniablement partie. Fondatrice de la fameuse Agence Perdido dans les romans de Victor Dixen, elle se voit offrir une jeunesse dessinée, une plongée graphique dans les années 1980 où les ruelles de Paris bruissent de secrets et où les monstres se cachent derrière les réverbères. Avec « La Clé des champs », premier tome d’une nouvelle série de bande dessinée illustrée par French Carlomagno, le romancier français s’aventure sur un terrain fertile : celui du « préquel » à ses propres univers.

Nous sommes en 1982. Rita, adolescente chilienne traquée par la police de son pays, découvre qu’elle appartient à une caste singulière : celle des retrouveurs, ces êtres capables de plonger dans les « oubliettes » pour arracher aux ténèbres ce que les croquemitaines ont volé. Mais Paris n’est pas seulement le refuge qu’elle espérait face à l’oppression politique : derrière les façades haussmanniennes se cachent en effet trappes, escaliers effacés, doubles-fonds vertigineux. La capitale française, dans ce récit, devient une sorte d’échiquier secret où chaque pierre pavée dissimule potentiellement une menace. Les croquemitaines. Ils rôdent à la lisière du réel. Parmi eux : l’inquiétant « Promeneur de chiens »…

Rita n’a que quinze ans, mais elle apparaît déjà en fuite, mue par le besoin de survivre et la volonté de comprendre. Son don la dépasse autant qu’il l’exalte, et l’on sent poindre, derrière ses colères et ses audaces, le charisme de celle qui fondera un jour l’Agence Perdido. Alors qu’elle doit retrouver son père, un allié inattendu va la seconder : Rüdi, réfugié est-allemand qui a franchi le mur de Berlin, et dont l’amitié avec Rita ajoute une touche de sensibilité dans ce Paris aux mille dangers. 

Il fallait par ailleurs une main graphique capable de capter cette atmosphère si particulière, et c’est là qu’intervient French Carlomagno. Avec un trait nerveux et une vraie efficacité narrative, l’illustrateur insuffle une énergie cinématographique à l’ensemble. C’est donc avec un certain talent que « La Clé des champs » inaugure une série destinée aux jeunes lecteurs dès 11 ans – bien que ses thématiques et son esthétique pourraient séduire bien au-delà. 

Avec Rita Perdido, Victor Dixen réussit un double pari : enrichir son univers romanesque tout en créant une porte d’entrée accessible et intéressante pour une nouvelle génération de lecteurs. Cette série s’annonce comme une des belles promesses de la bande dessinée jeunesse : un voyage au cœur d’un Paris à double fond, où l’on croise autant ses cauchemars que ses rêves perdus…

Rita Perdido, tome 1 : La Clé des champs, Victor Dixen et French Carlomagno
Bayard Jeunesse, 17 septembre 2025, 64 pages

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3.5

« Collaborations » : les noces du capital et de l’extrême droite

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Collaborations raconte moins une dérive qu’une mue : celle d’un capitalisme qui, du modèle rhénan au néolibéralisme, glisse vers un libertarianisme autoritaire où la démocratie devient une simple variable d’ajustement. Laurent Mauduit en fait l’anatomie, en nommant acteurs, rites et lieux de passage, et en retraçant la manière dont une fraction du patronat français a cessé de voir l’extrême droite comme un interdit pour la considérer comme un instrument.

Avec un certain sens de la généalogie, Laurent Mauduit remonte les filaments qui relient le capitalisme organisé d’hier – l’ordolibéralisme, la codétermination, l’idéal rhénan de compromis – au néolibéralisme triomphant, puis à cette troisième peau libertarienne qui se rêve sans règles et, partant, sans contre-pouvoirs. Le Brésil de Bolsonaro, l’Argentine de Milei, et plus tôt le laboratoire chilien de Pinochet : autant de prototypes d’un capitalisme qui assume la verticalité politique pour préserver l’horizontalité sans entraves des affaires. 

Dans cette cartographie, Trump joue le rôle d’accélérateur : son magistère séduit nombre de dirigeants de grandes sociétés, notamment dans la tech, où l’éloge de la « liberté » se confond souvent avec l’abolition des normes – et où l’on a pu voir, dans des séquences désormais publiques, les grands patrons rivaliser de flagornerie. La liberté chez certains de ces hérauts (Mauduit rappelle les proclamations de figures du libertarianisme) signifie explicitement la liberté d’accumuler contre la délibération démocratique. Le diagnostic est clair : nous passons d’un capitalisme encastré dans des institutions à un capitalisme qui demande l’allègement, puis l’extinction, du corset démocratique.

L’autre force du livre tient plus précisément à sa radiographie française. Laurent Mauduit décrit un moment de porosités : cercles d’affaires, salons policés, clubs où se tissent des rapprochements. Depuis l’alerte lancée par Laurence Parisot dans Un piège bleu Marine, les digues se sont fissurées puis rompues : l’argument du « il faut bien informer les députés des réalités de l’entreprise » a servi de paravent à la normalisation du RN dans une partie des milieux économiques, tandis que la méfiance se concentre bien davantage sur LFI et, au-delà, le NFP. C’est l’un des paradoxes majeurs que documente l’ouvrage : l’extrême droite a été d’abord tenue pour socialement inassimilable par le grand patronat ; elle se présente aujourd’hui – après l’intermède Zemmour, si utile pour installer un lexique pro-business – comme une force gouvernable, malléable au lobbying. L’en même temps macroniste, jugé erratique, a accéléré le réalignement : déception ici, opportunisme là.

Entrons dans le détail. Vincent Bolloré arbore une conception d’un empire médiatique aligné sur une vision du monde : non plus des médias comme places publiques, mais comme appareils d’hégémonie culturelle – un Gramsci inversé. Pierre-Édouard Stérin ensuite, dont Laurent Mauduit détaille l’offensive idéologique (le projet Périclès) à la croisée d’un catholicisme ultraconservateur et d’un libertarianisme économique qui affectionne les prises de participation ciblées. Autour d’eux, d’autres noms – Charles Beigbeder, Sophie de Menthon – balisent une respectabilité relationnelle, quand la présence de dirigeants d’institutions ou de grands groupes dans ces cénacles accrédite, par simple coprésence, une normalité politique. On retrouve ici une dynamique bien connue : la médiatisation comme catapulte (le cas Zemmour, patiemment promu, en offre un archétype), et la propriété des médias comme levier idéologique – à la façon d’un Bezos aux États-Unis, mais avec une visée moins moderniste et plus ouvertement doctrinale.

La situation n’est cependant pas partout la même. En Allemagne, où l’AfD prospère de plus en plus, les grandes organisations patronales ont gardé leurs distances : pour des raisons morales, certes, mais aussi – et surtout – économiques (besoin structurel de main-d’œuvre, culture de codétermination, mémoire institutionnelle des errements des années 1930). Le capitalisme rhénan n’est pas un paradis ; il demeure pourtant un système où la conflictualité sociale est cadrée, où l’entreprise n’est pas – pas toujours – un État dans l’État. Laurent Mauduit souligne que cette mémoire-là, conjuguée à une droite économique encore structurée, freine la tentation de l’alignement. À Paris, au contraire, la droite libérale s’est délitée, laissant au patronat le face-à-face brutal entre une gauche identifiée à la contrainte redistributive et une extrême droite qui promet l’ordre, les frontières et… la main légère sur le capital.

On lira par ailleurs avec intérêt la mise en perspective historique. Laurent Mauduit convoque Daniel Guérin (Fascisme et grand capital) et Johan Chapoutot (Les Irresponsables) pour rappeler qu’aucun fascisme n’accède seul au pouvoir : il lui faut des capitaux, des relais et des consentements. Les parallèles avec les années 1930 ne sont pas maniéristes chez lui : ils disent moins l’identité des situations que la constance des réflexes de classe. « Plutôt Hitler que le Front populaire » : la formule n’est pas ressuscitée telle quelle, mais l’habitus qu’elle condense – la panique devant un programme social uni, la croyance que l’extrême droite se pilotera par l’entregent – traverse, suggère l’auteur, une partie des élites économiques contemporaines. Là encore, la démonstration gagne à ne pas essentialiser : Laurent Mauduit s’emploie à distinguer militants assumés, convertis prudents et suiveurs mercantiles.

Faut-il chercher des « révélations » ? Collaborations n’en promet pas. Sa valeur est ailleurs : dans l’agrégation de faits publics, de signaux faibles, d’entretiens, qui composent un paysage lisible. L’ouvrage refuse la fable du « grand complot » tout en montrant comment l’addition de micro-décisions, de rendez-vous, de deals et de couvertures médiatiques fabrique, pas à pas, une fenêtre d’Overton où l’extrême droite devient gouvernable, donc gouvernante. C’est une politique des petits gestes : on reçoit, on écoute, on explique, on « informe » – et l’on s’habitue.

Reste l’hypothèse centrale : si le capitalisme entre en crise prolongée, il tend, nous dit Mauduit, à chercher des tuteurs autoritaires. Le modèle rhénan reposait sur la négociation ; le néolibéralisme sur la concurrence régulée par le droit ; le libertarianisme autoritaire, lui, exige la suspension du droit commun là où il entrave – justice, fiscalité, environnement, travail – et s’accommode d’une rhétorique identitaire qui détourne les colères. Il s’agit d’un livre-signal, qui capte un basculement mental avant même qu’il ne soit partout acté. On y lit la cartographie précise d’un « parti de l’ordre » qui change de monture sans changer de but. Et l’on en sort avec cette question, lourde, qui excède la France : jusqu’où le capital accepte-t-il la démocratie quand le cycle des profits se tend ?

Collaborations, Laurent Mauduit
La Découverte, septembre 2025, 320 pages

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« Malanotte » : quand les voix du passé se muent en spectres

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Dans le village de Malanotte, tout semble figé. Ce hameau imaginaire du Sud italien est un lieu qui ne s’oublie pas, même lorsqu’on le fuit. C’est dans ce décor qu’Ernesto, jeune étudiant en journalisme des années 1970, revient poser ses micros. Officiellement, il vient collecter chants, comptines, berceuses et récits populaires pour les préserver de l’oubli. Officieusement, il affronte ses propres fantômes, ceux d’une enfance quittée trop vite et d’un passé familial dont les ombres se glissent subrepticement entre les murs.

Dès son arrivée, Ernesto attire la curiosité : les anciens le reconnaissent comme « le fils d’Alberto », le maire l’accueille avec chaleur, les commères le jaugent comme une anomalie urbaine revenue s’immiscer dans leur quotidien rural. Son magnétophone devient alors une machine à convoquer les âges : des chants en dialecte, des devinettes creuses, des histoires de sorcières. Parmi les voix recueillies, celle d’Evelina, doyenne centenaire, se détache quelque peu. Et surtout, il y a Sarah, sa petite-fille : figure forte et contrainte, restée au village quand d’autres ont choisi la fuite. Entre elle et Ernesto se noue une complicité qui flirte rapidement avec la séduction, comme si deux destins contraires cherchaient une improbable réconciliation.

Mais l’album ne se réduit pas à un ancrage documentaire. Très vite, une tension sourde s’installe. Le récit, inspiré librement de la légende italienne de la Pantafa, fait entrer en scène la part spectrale du folklore. La Pantafa, c’est ce cauchemar personnifié qui s’assoit sur la poitrine des dormeurs, leur ôte le souffle et les condamne à des visions hallucinées. Une malédiction qui, dans Malanotte, s’infiltre dans la lignée d’Ernesto. Le jeune homme devient parasite, intrus, maillon d’une mémoire qu’on ne veut pas exhumer. Les nuits s’assombrissent, et avec elles le vernis rassurant de la communauté se fissure.

Le scénario de Marco Taddei fonctionne comme une stratification : à la surface, une enquête ethnographique et un hommage aux voix paysannes menacées d’extinction ; dessous, un drame intime de filiation et de retour impossible ; au fond, la morsure du fantastique, jamais outrancière, mais assez insistante pour troubler les certitudes. L’horreur ici ne jaillit pas en éclaboussures sanglantes : elle rampe, elle se devine dans l’incompréhension des vieilles dames face à l’enregistreur, dans le silence pesant des ruelles, dans les rêves fiévreux d’Ernesto.

Graphiquement, Laura La Came appuie cette atmosphère avec une maîtrise impressionnante du noir et blanc. Son trait charbonneux, fait de textures épaisses et de clairs-obscurs inquiétants, enveloppe chaque case d’un voile presque tangible. Les scènes nocturnes et les architectures du village semblent littéralement habitées. 

Publié chez Steinkis dans la nouvelle collection « Aux Confins », Malanotte illustre parfaitement l’ambition de ce label : offrir des récits étrangers où le fantastique se mêle à l’intime, où la légende dialogue avec le contemporain. Taddei et La Came livrent un album qui ne se lit pas seulement comme une fable horrifique, mais comme une méditation sur la mémoire : celle qu’on tente de sauver avec des bandes magnétiques, et celle qu’on préférerait enfouir à jamais…

Malanotte, Marco Taddei et La Came
Aux confins, septembre 2025, 144 pages

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3.5

« Baby » (Tome 3) : le jugement dernier selon Chang Sheng

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Dans les ruines d’un monde rongé par la rouille et le sang, Chang Sheng livre la conclusion de sa trilogie dystopique. Spectaculaire, viscéral et parfois d’une poésie inattendue, ce troisième volume rassemble les fils de l’intrigue, dévoile l’énigme d’Alice et convoque la question de la Matrice, cette ombre tentaculaire qui hante toute la série.

Avec ce troisième tome de Baby, publié chez Glénat, le mangaka taïwanais Chang Sheng referme une œuvre qui s’inscrit dans la grande tradition du post-apocalyptique, dont la percée dans la culture populaire n’est plus à démontrer (songeons à The Walking Dead). On connaît désormais le pitch : un parasite inconnu, le Baby, a métamorphosé l’humanité en monstres mécaniques, condamnant les survivants à une lutte incessante. Au centre du récit, Élisa, contaminée sans être transformée, dépositaire malgré elle de cette fragile frontière entre humanité et altérité, chair et acier.

Le tome s’ouvre sur une ambiance claustrophobe : les derniers bastions de vie se terrent dans des bunkers, persuadés d’échapper aux hybrides. Mais la sécurité est une illusion. Ryan et son commando découvrent qu’ils ont été infiltrés par des agents de la Matrice, qui visent Alice, la mystérieuse enfant que l’on dit porteuse d’un secret. La tension éclate en scènes d’action nerveuses, où Chang Sheng excelle – une double page spectaculaire mettra ainsi aux prises résistants et mécanos. Élisa, toujours sur la ligne de crête entre victime et sauveuse, intervient avec une détermination de plus en plus viscérale.

La révélation de l’identité d’Alice, et de ses pouvoirs, constitue le cœur du volume. Le lecteur y trouve une clef, mais aussi une interrogation : qu’est-ce que la Matrice, sinon la personnification d’un monde malade qui cherche à absorber ce qui lui résiste ? Chang Sheng en fait moins une entité technologique que le miroir d’un effondrement généralisé, et c’est dans ce glissement que le récit trouve une part de poésie. Comme cette pluie finale, lavant les scories robotisées pour donner l’illusion d’un recommencement.

On pourrait reprocher à ce dernier opus un certain déséquilibre : si Alice occupe toute la lumière, les autres personnages semblent rester en retrait, quelque peu effacés par la mécanique de résolution. La trahison d’un compagnon, le courage des plus lâches, les dilemmes des survivants : tout cela affleure, mais cède vite la place à l’urgence d’une confrontation globale. Ce choix scénaristique rend la fin moins complexe qu’on ne l’imaginait, mais offre néanmoins une efficacité brute qui sied bien à la veine survival.

Reste la patte de Chang Sheng, à la fois énergique et précise, dont le dessin traduit la brutalité du monde tout en s’accordant des moments d’épure presque lyriques. La lecture de Baby demeure une expérience sensorielle, une plongée dans un chaos où l’on s’émerveille paradoxalement de la beauté des ruines…

Baby (Tome 3), Chang Sheng 
Glénat, septembre 2025, 312 pages

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4

Clamser à Tataouine (ici ou ailleurs…)

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C’est avec une certaine surprise que j’ai découvert ce livre signé Raphaël Quenard. J’ai d’abord imaginé une autobiographie (déjà !?) Finalement non, comme indiqué sur la première de couverture, il s’agit bien d’un roman.

Ce roman est écrit à la première personne du singulier, par un personnage qui rappelle énormément Raphaël Quenard tel que nous le connaissons et apprécions depuis les films Chien de la casse (Jean-Baptiste Durand – 2023) et Yannick (Quentin Dupieux – 2023) : un acteur né, avec un bagout phénoménal, un phrasé très personnel et un goût immodéré pour la provocation et les positions décalées (voir par exemple I love Peru son premier film en tant que coréalisateur, sorti cet été). Bref, on imagine aisément Raphaël Quenard interpréter ce personnage dans une adaptation cinématographique du roman ; il y serait comme un poisson dans l’eau. Il faut donc souligner que le livre, assez court, se lit très bien grâce à un style agréable où l’auteur aligne les bons mots au fil de chapitres de longueurs très raisonnables qui font régulièrement avancer son intrigue.

Oui, mais…

A vrai dire, cette intrigue laisse franchement perplexe. Que l’auteur la commence à Tataouine (Tunisie) pour ensuite nous livrer son histoire sous forme d’un long flashback, pourquoi pas. On sent l’influence du cinéma, ce qui paraît bien naturel. On sent d’ailleurs l’influence des romans et films noirs dont l’auteur doit être friand. Ce qui gêne vraiment, c’est le parcours de son personnage qui passe de suicidaire à tueur en série. Soyons clair, la partie qui met franchement mal à l’aise est précédée d’un avertissement en forme de mise en garde de l’auteur qui précise expressément qu’il est tout sauf un exemple à suivre. Pour ce qui est de l’auteur, il faut comprendre le personnage qui s’exprime au cours du roman. Il n’empêche… J’ai bien repris ce passage pour qu’il n’y ait pas de doute. Il recule au moment de se suicider. Autant dire qu’il n’en a pas le courage, alors qu’il se considère comme sociopathe, autrement dit incapable de s’intégrer à la société. C’est la suite du raisonnement qui laisse pantois. En effet, il décide de faire payer à la société son incapacité à se supprimer. Et pour se faire, il décide de choisir ses victimes au gré de ses rencontres, en faisant en sorte d’éliminer des individus représentatifs des différentes classes sociales de la société dans laquelle il évolue (la nôtre). Le mot individus correspond bien ici, car s’il les étudie avec un certain soin, pour les choisir et décider de comment il passera à l’action, il n’a aucun état d’âme. Ainsi, peu importe qu’il supprime une mère dont l’enfant se verra cruellement privé. Au passage, il présente l’action de tuer comme une action banale qu’il met en œuvre selon son inspiration. Sans compter qu’une fois pris dans cet engrenage, le personnage perd toute inhibition et enchaine les actions avec un naturel qui fait froid dans le dos. Il s’arrange aussi pour nous faire comprendre que celui qui s’en donne les moyens peut enchainer les meurtres sans se voir inquiété. D’autre part, on sent poindre la personnalité de Raphaël Quenard dans un certain nombre de passages qui lui permettent avec le bon sens qu’on lui connaît, de dire ce qu’il pense de l’organisation de la société d’aujourd’hui. C’est appréciable, mais ne justifie pas ce personnage qui exécute des individus par dépit, alors qu’il n’a pas eu le courage de se tuer lui-même (j’insiste).

Impressions contradictoires

L’aspect ambigu du roman, c’est qu’il se lit très bien grâce au style fleuri de son auteur (Raphaël Quenard). Et comme déjà signalé, toutes les absurdités de notre société qu’il dénonce de façon certainement un peu simpliste, mais avec beaucoup de bon sens, s’avèrent convaincantes. On arrive donc à la fin avec la bizarre impression d’avoir lu une histoire qu’on a envie de rejeter, tout en se disant que le personnage dont on suit les pensées a raison sur bien des points. D’ailleurs, il insiste plusieurs fois pour souligner que dans la vie, de nombreuses contradictions apparaissent régulièrement. Au bout du compte, Raphaël Quenard retombe sur ses pattes (il faut reconnaître que pour cela, il est très doué) avec un dernier chapitre qui lui permet de faire en sorte que la morale soit sauve. Il en profite même pour justifier son titre.

Clamser à Tataouine – Raphaël Quenard
Flammarion : sorti le 14 mai 2025
Note des lecteurs1 Note
2.5

The Morning Show : Billy Crudup ou l’art du vertige

À l’aube de la saison 4 de The Morning Show, le chaos médiatique atteint des sommets. Le retour de Cory Ellison, le PDG le plus imprévisible de la télévision, incarné par un Billy Crudup électrisant, promet de nouvelles tempêtes. Entre trahisons, jeux de pouvoir et quête de vérité, la série d’Apple TV+ réaffirme son statut de satire brillante de nos époques troublées. Plongée dans les coulisses d’une œuvre-miroir où le cynisme se mue en une étrange philosophie de vie, plus actuelle que jamais, avec Marion Cotillard en guest star.

Plongée au cœur des coulisses brutales de l’info télévisée, The Morning Show dépeint un monde médiatique en pleine tempête, tiraillé entre scandales, ambitions et quête de vérité. Portée par des performances saisissantes — Jennifer Aniston en présentatrice vulnérable et Reese Witherspoon en journaliste insurgée —, la série explore avec audace et finesse d’écriture les abîmes du pouvoir, du genre et de l’éthique. Dans l’ombre, le génie manipulateur et charismatique de Cory Ellison, incarné par un Billy Crudup électrisant, orchestre chaque rebondissement. Bien plus qu’un drama industriel, c’est un miroir tendu sur nos époques troublées, où chaque vérité dérangeante devient une arme. Une satire implacable, aussi addictive que réflexive.

Et si le manager ultime était aussi un philosophe imprévisible ? Dans The Morning Show, Cory Ellison, le PDG de UBA campé par un Billy Crudup électrisant, dépasse la simple caricature de dirigeant cynique pour incarner une figure paradoxale : à la fois carnassier et loyal, furie capitaliste et poète stoïque. Porté par une interprétation virtuose qui transcende le simple jeu — proche du « total act » grotowskien —, ce personnage nous hypnotise. Il danse avec les chaos, défie l’effondrement avec un humour tranchant, et incarne une forme rare de liberté : celle de rester fervent dans un monde qui s’effrite. Bien plus qu’un rôle, Cory Ellison devient un idéal — celui d’une existence sans duperie, à hauteur de vertige.

Et si nous pouvions, l’espace d’un instant, incarner cette version de nous-mêmes aussi libre que puissante ? Celle qui avance sans trembler, portée par une assurance ferme et une énergie indomptable. Le personnage de Cory Ellison, dans The Morning Show, incarne cette figure à la fois fascinante et insaisissable : un dirigeant au charisme foudroyant, capable de vivre à la crête des exigences sans crainte, de maintenir ses intransigeances avec charisme et une santé féroce. Cory Ellison, alias Billy Crudup dans The Morning Show, c’est s’autoriser des décisions tranchantes, des ambitions exaspérantes et surtout être dans cette énergie brûlante du vouloir, ce stoïcisme aigu de la situation.

Observons-le dans les trois saisons de The Morning Show sur Apple TV (à l’aube de la 4e diffusée à partir du 17 septembre), PDG charismatique et trépidant, capable d’accueillir la plus sale des déveines en rigolant, capable de répondre aux coups les plus vils lui annonçant le démantèlement de son entreprise d’un humour simple et vivifiant : « j’adore cette journée » !

Interné dans l’exaltation du personnage

Regardons-le pour sentir ce que cela fait d’être dans l’euphorie d’un homme de pouvoir, produit du capitalisme mais non-dupe.

Face à l’adversité, il rit. Confronté à la trahison, il manœuvre. Il incarne ce mélange rare d’ambition, de lucidité et d’intégrité — un paradoxe vivant, à la fois fils assumé du capitalisme et homme de principes. Son pouvoir ne réside pas dans la domination, mais dans une forme de liberté intérieure : celle de rester pleinement soi, quels que soient les chaos du monde.

Il ne s’agit pas de glorifier le pouvoir pour le pouvoir, mais d’y puiser une forme d’inspiration : comment avancer sans compromis tout en restant fidèle à ses valeurs ? Comment danser avec les pressions sans perdre son âme ? Cory Ellison — à travers l’incarnation magnétique de Billy Crudup — nous offre une clé : celle d’une existence vouée à la passion d’une exigence, intense, alignée, et résolument vivante.

Jouir à tanguer : The Morning Show

Oui, quoi demander de mieux dans un monde guerrier où l’on se perd de vue à défaut de s’aimer, où la cruauté des intérêts et jugements nous criblent de doutes, où l’on s’assèche et se ruine de défaites narcissiques en frustrations existentielles, quoi espérer de plus névrotiquement aligné que d’être interné dans l’exaltation d’un personnage et le jeu à couper le souffle de Billy Crudup.

Le personnage de Cory Ellison trace encore avec aura la foi sauve, la ferveur droite, l’amour et la fidélité à une mesure: la vie qui mord et tient tête aux tourments, la vie esquintée qui tangue mais ne flanche pas.

L’acteur hanté

Le personnage du post-héros aliéné et assumant cet asile au cœur de sa ferveur, renonçant aux capitulations et accusations, vivant aux extrêmes c’est Cory Ellison. Et Billy Crudup fait plus que l’incarner (à l’image de Joaquin Phoenix pour Joker), il est au-delà d’une interprétation, hanté et incandescent, élégant et étrange, métamorphosant son visage en quelques secondes.

On est bien ici avec le jeu de Billy Crudup dans cette idée grotowskienne d’un acteur qui se révèle comme un  » vaisseau sacré« . Il se libère de ses masques sociaux et psychologiques pour accéder à une vérité humaine par l’expérience corporelle, l’émotion verbale (voir par exemple l’épisode 9 de la saison 3). Ce qu’il fait dans The Morning Show relève du « total act » : l’acteur se donne comme un acte d’amour pur, total, absolu, galvanisant. Cette écriture des personnages ambiguë et fluide, le rythme frénétique et le jeu de haute volée de chacun des acteurs participent à la vitalité et joie de ce brillant Morning Show.

 

Protégé : Pourquoi l’angle du genou influence-t-il l’aérodynamisme en patinage de vitesse ?

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