« Le Lion de Guantánamo » : le castrisme à son crépuscule

Il y a dans Le Lion de Guantánamo (Clément Xavier, Lisa Lugrin, éditions Delcourt) une audace rare : celle de faire dialoguer l’histoire d’un pays meurtri et la crise contemporaine du journalisme, en empruntant les détours du récit d’aventures. 

La trame est improbable, presque picaresque : un grand reporter chevronné, François, accompagné d’une jeune pigiste, Nikita, s’élance à la poursuite d’un lion évadé du zoo de Guantánamo, dans l’espoir d’obtenir en guise de récompense un laissez-passer pour un scoop. Mais sous le vernis du burlesque affleure un arrière-plan autrement plus grave : l’ombre de Castro, les cendres du commandante transportées en secret vers la base américaine, cicatrice coloniale jamais refermée, et cette tension permanente entre indépendance proclamée et volonté persistante de mise sous tutelle. En filigrane, c’est toute l’histoire de Cuba qui se dessine, de l’émancipation contrariée du début du XXe siècle aux résistances contemporaines, avec une attention soutenue à l’éducation, à la culture et à l’inventivité sociale d’un peuple contraint de se réinventer face à l’embargo.

L’une des principales qualités de l’album tient dans son double niveau de lecture. D’un côté, l’immersion documentaire, nourrie par la connaissance intime du terrain et par l’expérience des auteurs, qui ancrent leur récit dans la densité historique et politique. De l’autre, les événements qui amènent François à braver les interdits et les dangers à Cuba afin d’obtenir le scoop qui lui permettrait de relancer une carrière qui bat de l’aile. Et à ce titre, dès l’introduction, une réflexion subtile sur la presse d’aujourd’hui se fait jour. On peut observer le contraste entre le vieux routier du reportage et la pigiste qui découvre un métier précarisé, conditionné par l’instantanéité des chaînes d’info et miné par la concentration aux mains de quelques milliardaires. 

Cette mise en abîme interroge : qu’est-ce que faire du journalisme quand l’espace critique s’érode et que les logiques de spectacle et de l’influence l’emportent sur l’enquête de terrain ? Le roman graphique joue évidemment de ce frottement, même si l’essentiel est ailleurs : dans la présentation d’un pays passé sous les fourches caudines de la dictature, livré à la mafia, puis délivré d’elles par un avocat cubain et un médecin argentin, territoire devenu esseulé après la chute de l’URSS, avant de s’acoquiner avec le Venezuela de Chavez. Le lecteur découvre une île carte postale, figée dans le temps, eldorado pour les abeilles mais exposée à des pénuries de toutes sortes. Une île sur laquelle les Espagnols et les Américains ont exercé leur emprise coloniale, et économique.

Haletant, fort de deux personnages attachants, Le Lion de Guantánamo nous invite à penser, en creux, la fragilité de nos démocraties, ainsi que la puissance intacte de la fiction quand elle s’adosse au réel. Car si Clément Xavier et Lisa Lugrin parviennent à maintenir l’intérêt du lecteur, ce n’est pas à la faveur des péripéties journalistiques de François, mais bien dans le portrait documenté d’un pays complexe et résilient. 

Le Lion de Guantánamo, Clément Xavier et Lisa Lugrin
Delcourt, septembre 2025, 208 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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