« Collaborations » : les noces du capital et de l’extrême droite

Collaborations raconte moins une dérive qu’une mue : celle d’un capitalisme qui, du modèle rhénan au néolibéralisme, glisse vers un libertarianisme autoritaire où la démocratie devient une simple variable d’ajustement. Laurent Mauduit en fait l’anatomie, en nommant acteurs, rites et lieux de passage, et en retraçant la manière dont une fraction du patronat français a cessé de voir l’extrême droite comme un interdit pour la considérer comme un instrument.

Avec un certain sens de la généalogie, Laurent Mauduit remonte les filaments qui relient le capitalisme organisé d’hier – l’ordolibéralisme, la codétermination, l’idéal rhénan de compromis – au néolibéralisme triomphant, puis à cette troisième peau libertarienne qui se rêve sans règles et, partant, sans contre-pouvoirs. Le Brésil de Bolsonaro, l’Argentine de Milei, et plus tôt le laboratoire chilien de Pinochet : autant de prototypes d’un capitalisme qui assume la verticalité politique pour préserver l’horizontalité sans entraves des affaires. 

Dans cette cartographie, Trump joue le rôle d’accélérateur : son magistère séduit nombre de dirigeants de grandes sociétés, notamment dans la tech, où l’éloge de la « liberté » se confond souvent avec l’abolition des normes – et où l’on a pu voir, dans des séquences désormais publiques, les grands patrons rivaliser de flagornerie. La liberté chez certains de ces hérauts (Mauduit rappelle les proclamations de figures du libertarianisme) signifie explicitement la liberté d’accumuler contre la délibération démocratique. Le diagnostic est clair : nous passons d’un capitalisme encastré dans des institutions à un capitalisme qui demande l’allègement, puis l’extinction, du corset démocratique.

L’autre force du livre tient plus précisément à sa radiographie française. Laurent Mauduit décrit un moment de porosités : cercles d’affaires, salons policés, clubs où se tissent des rapprochements. Depuis l’alerte lancée par Laurence Parisot dans Un piège bleu Marine, les digues se sont fissurées puis rompues : l’argument du « il faut bien informer les députés des réalités de l’entreprise » a servi de paravent à la normalisation du RN dans une partie des milieux économiques, tandis que la méfiance se concentre bien davantage sur LFI et, au-delà, le NFP. C’est l’un des paradoxes majeurs que documente l’ouvrage : l’extrême droite a été d’abord tenue pour socialement inassimilable par le grand patronat ; elle se présente aujourd’hui – après l’intermède Zemmour, si utile pour installer un lexique pro-business – comme une force gouvernable, malléable au lobbying. L’en même temps macroniste, jugé erratique, a accéléré le réalignement : déception ici, opportunisme là.

Entrons dans le détail. Vincent Bolloré arbore une conception d’un empire médiatique aligné sur une vision du monde : non plus des médias comme places publiques, mais comme appareils d’hégémonie culturelle – un Gramsci inversé. Pierre-Édouard Stérin ensuite, dont Laurent Mauduit détaille l’offensive idéologique (le projet Périclès) à la croisée d’un catholicisme ultraconservateur et d’un libertarianisme économique qui affectionne les prises de participation ciblées. Autour d’eux, d’autres noms – Charles Beigbeder, Sophie de Menthon – balisent une respectabilité relationnelle, quand la présence de dirigeants d’institutions ou de grands groupes dans ces cénacles accrédite, par simple coprésence, une normalité politique. On retrouve ici une dynamique bien connue : la médiatisation comme catapulte (le cas Zemmour, patiemment promu, en offre un archétype), et la propriété des médias comme levier idéologique – à la façon d’un Bezos aux États-Unis, mais avec une visée moins moderniste et plus ouvertement doctrinale.

La situation n’est cependant pas partout la même. En Allemagne, où l’AfD prospère de plus en plus, les grandes organisations patronales ont gardé leurs distances : pour des raisons morales, certes, mais aussi – et surtout – économiques (besoin structurel de main-d’œuvre, culture de codétermination, mémoire institutionnelle des errements des années 1930). Le capitalisme rhénan n’est pas un paradis ; il demeure pourtant un système où la conflictualité sociale est cadrée, où l’entreprise n’est pas – pas toujours – un État dans l’État. Laurent Mauduit souligne que cette mémoire-là, conjuguée à une droite économique encore structurée, freine la tentation de l’alignement. À Paris, au contraire, la droite libérale s’est délitée, laissant au patronat le face-à-face brutal entre une gauche identifiée à la contrainte redistributive et une extrême droite qui promet l’ordre, les frontières et… la main légère sur le capital.

On lira par ailleurs avec intérêt la mise en perspective historique. Laurent Mauduit convoque Daniel Guérin (Fascisme et grand capital) et Johan Chapoutot (Les Irresponsables) pour rappeler qu’aucun fascisme n’accède seul au pouvoir : il lui faut des capitaux, des relais et des consentements. Les parallèles avec les années 1930 ne sont pas maniéristes chez lui : ils disent moins l’identité des situations que la constance des réflexes de classe. « Plutôt Hitler que le Front populaire » : la formule n’est pas ressuscitée telle quelle, mais l’habitus qu’elle condense – la panique devant un programme social uni, la croyance que l’extrême droite se pilotera par l’entregent – traverse, suggère l’auteur, une partie des élites économiques contemporaines. Là encore, la démonstration gagne à ne pas essentialiser : Laurent Mauduit s’emploie à distinguer militants assumés, convertis prudents et suiveurs mercantiles.

Faut-il chercher des « révélations » ? Collaborations n’en promet pas. Sa valeur est ailleurs : dans l’agrégation de faits publics, de signaux faibles, d’entretiens, qui composent un paysage lisible. L’ouvrage refuse la fable du « grand complot » tout en montrant comment l’addition de micro-décisions, de rendez-vous, de deals et de couvertures médiatiques fabrique, pas à pas, une fenêtre d’Overton où l’extrême droite devient gouvernable, donc gouvernante. C’est une politique des petits gestes : on reçoit, on écoute, on explique, on « informe » – et l’on s’habitue.

Reste l’hypothèse centrale : si le capitalisme entre en crise prolongée, il tend, nous dit Mauduit, à chercher des tuteurs autoritaires. Le modèle rhénan reposait sur la négociation ; le néolibéralisme sur la concurrence régulée par le droit ; le libertarianisme autoritaire, lui, exige la suspension du droit commun là où il entrave – justice, fiscalité, environnement, travail – et s’accommode d’une rhétorique identitaire qui détourne les colères. Il s’agit d’un livre-signal, qui capte un basculement mental avant même qu’il ne soit partout acté. On y lit la cartographie précise d’un « parti de l’ordre » qui change de monture sans changer de but. Et l’on en sort avec cette question, lourde, qui excède la France : jusqu’où le capital accepte-t-il la démocratie quand le cycle des profits se tend ?

Collaborations, Laurent Mauduit
La Découverte, septembre 2025, 320 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?