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De bonne foi : entre cohabitation et culpabilité

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Éprouvant le besoin d’un endroit où se concentrer pour réviser avant ses examens de droit, Judith Chevalier investit une vieille maison de famille dans un endroit perdu au fin fond de la Bretagne, hors saison.

L’action se situe en 1979. Cette année-là, la France est en plein débat sur la peine de mort et le futur garde des sceaux, Robert Badinter, plaide pour son abolition. On a ainsi droit à un extrait particulièrement significatif de son argumentation que Judith entend à la radio. L’avocat considère que la peine de mort est un moyen pour la société d’éliminer des personnes qu’elle considère comme dangereuses et irrécupérables, mais qui constituent la face sombre de cette société, une face que cette société refuse de regarder en face. Badinter considère que cette minorité, la société choisit la solution de facilité en la condamnant à mort, alors que cette frange est néanmoins un produit de cette société. En appliquant la peine de mort, la société montre qu’elle ne veut pas se remettre en question. Un discours parfaitement convainquant mais qui omet à mon avis un détail, c’est qu’aucune société n’est parfaite (de même qu’aucun individu de cette société). D’ailleurs, les effets de l’abolition de la peine de mort en 1981 (un des engagements du candidat François Mitterrand) restent sujets à caution puisque notre société n’est pas moins violente qu’avant et que le débat sur la peine de mort reprend dès qu’un fait grave survient. On peut quand même considérer que la Justice française se montre plus humaine, et qu’avec l’abolition de la peine de mort on évite des erreurs judiciaires irréparables.

Le débat sur la peine de mort

Ici, il revient sur le devant de la scène avec une affaire qui se solde par deux morts dans une agence bancaire, lors d’un hold-up qui a mal tourné. La façon dont les médias présentent l’affaire met en cause trois individus présentés comme des anarchistes particulièrement dangereux que la police traque. Or, ce hold-up sanglant s’est passé non loin de l’endroit où Judith en entend parler aux informations télévisées. Il s’avère que l’un des fuyards vient trouver refuge dans la maison isolée où Judith se croyait tranquille.

Les composantes d’une cohabitation

L’album met essentiellement en scène la confrontation entre Judith et le fuyard nommé Raymond Treillas. Marguerite Boutrolle (scénario, dessin et couleur) s’arrange pour mêler une évidente fantaisie avec une intéressante réflexion sur les thèmes de la cohabitation, de la culpabilité, mais aussi de la lutte des classes et du souvenir notamment. En effet, si Treillas fait irruption dans la maison où Judith recherche le calme, ce n’est pas seulement pour sa situation isolée. En fait, il connaît Judith depuis l’enfance. De plus, entre eux traine une vieille histoire qui les a marqués, même si Judith ne reconnaît pas Treillas lorsqu’il se présente face à elle. Dans un premier temps, elle ne voit que le braqueur recherché qui utilise son arme pour instaurer un rapport de forces. Judith se trouve alors confrontée à de nombreux choix, aider Treillas comme il le veut ou bien faire son possible pour donner les informations dont elle dispose à la police, tout en sachant que Treillas risque la peine capitale. De plus, elle l’écoute donner sa version des faits, ce qui la place dans la position de juré dans un tribunal : qui croire et selon quels principes ? Enfin, elle réalise que son attitude vis-à-vis de Treillas fait ressurgir le passé, puisqu’il lui rappelle quelque chose qui dépasse largement le cadre d’un simple incident. Son attitude d’alors, bien qu’enfouie au plus profond de sa mémoire, ne peut qu’influer sur sa façon d’être de manière générale. Ainsi, elle fait régulièrement des cauchemars, ce qui ne doit rien au hasard. Et, dans cette maison isolée, le moindre bruit la fait réagir. La situation l’incite à un examen de conscience qui ne tourne pas à son avantage. Elle qui fait des études de droit peut se demander ce qui la motive vraiment. Des faits qui remontent à son passé de fillette, une évidence ressort : la lutte des classes la concerne forcément. Oui, mais dans quel camp se situe-t-elle ?

Petit bémol

Marguerite Boutrolle intègre donc bien des éléments intéressants dans son intrigue, ce qui justifie l’épaisseur (239 pages) d’un album au format moyen. Pourtant, celui-ci se lit relativement rapidement, parce que les dialogues ne sont pas du tout envahissants. En fait, même si tous les éléments cités ci-dessus interviennent effectivement, aucun n’est vraiment creusé. C’est au lecteur de s’en imprégner pour comprendre les tenants et aboutissants de ce qu’il découvre au fur et à mesure.

Le traitement graphique

Il peut tout aussi bien déconcerter que séduire. En effet le style de Marguerite Boutrolle vise plutôt la stylisation qu’autre chose. Les silhouettes de ses personnages sont dessinées en quelques traits et les visages ne recherchent pas le réalisme. Ainsi Judith apparaît au premier abord comme une jeune fille presque naïve qui fait preuve de fantaisie dans son comportement. Bien entendu, on la perçoit différemment au fur et à mesure que l’intrigue évolue. La complexité de son personnage émerge et on découvre ses angoisses et sa façon de réagir face à l’imprévu ou bien face au danger. Elle se montre pleine de ressources et pas spécialement perdue dans les paysages bretons. Dans ce cadre, la dessinatrice donne libre cours à son inspiration en jouant avec maestria de la gamme de couleurs choisies (outre le noir et blanc, elle utilise rouge, orangé et jaune). Les paysages jouent un rôle important dans l’album, pour apporter des sensations (et surtout de la tension), des respirations. On n’est pas loin de l’abstraction par moments, avec quelques dessins de grands formats qui viennent enrichir un ensemble où les cadrages, enchainements de dessins de formats très variés, déformations et accentuation du texte dénotent une vraie maîtrise des effets recherchés. Tout cela fonctionne dans cet album où la dessinatrice joue également avec des références musicales, littéraires ou encore issues de la presse. Une étonnante réussite !

De bonne foi – Marguerite Boutrolle
Dargaud : paru le 17 avril 2026

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3.5

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc : une hypothèse

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Avec cet album, les auteurs revisitent le procès de Jeanne d’Arc. Ils s’intéressent plus particulièrement à l’évêque Cauchon qui, le dirigeant, entra dans l’Histoire comme le responsable de la fin atroce de la pucelle d’Orléans. Mais ils ne se contentent pas de mettre en scène ce qu’on sait de ce procès, puisqu’ils travaillent sur une étonnante hypothèse : et si Cauchon avait tenté, in-extremis, de sauver la future icône de l’histoire de France ?

A l’époque, il était question du procès du siècle. Aujourd’hui on pourrait le qualifier de procès du millénaire, puisque Jeanne d’Arc fait désormais partie des figures légendaires de l’Histoire de notre pays, au point que certains tentent de se l’approprier. Il est vrai que son action a fortement contribué à sauver la France de l’époque, menacée de morcellement et pourquoi pas à terme de dissolution dans un ensemble comprenant l’Angleterre et la France. En effet, pendant la guerre de Cent Ans les Anglais dominaient une bonne partie du pays (Rouen, capitale du duché de Normandie était alors une possession anglaise). Jeanne apparut sur le devant de la scène de façon quasiment miraculeuse pour galvaniser les troupes afin de lever le siège d’Orléans et mener le Dauphin à Reims pour qu’il soit couronné roi de France sous le nom de Charles VII. Au début du présent album, Cauchon et les Anglais ne le savent pas encore, mais la fin de cette guerre de Cent Ans approche et à la domination anglaise sur le royaume ne pourra pas se maintenir. Le camp anglais se réjouit que Jeanne d’Arc ait été capturée non loin de Compiègne (ancien évêché de Cauchon). Dans un premier temps, elle est détenue par le comte Jean de Luxembourg.

Les témoins

L’album met donc Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, au centre de l’intrigue, ce qui a le mérite d’apporter un éclairage particulier, puisque les auteurs s’attachent à explorer les relations qu’il entretient avec de nombreux personnages, dont sa mère qui l’influence fortement, les Anglais et leurs alliés, ainsi que tous ceux qui constitueront le jury chargé d’instruire le procès (en sorcellerie, puis pour hérésie) de Jeanne. De plus, le narrateur est son assistant, le jeune moine Isembar. Tous ces personnages appartiennent à l’Histoire. D’autre part, on conserve les minutes du procès de Jeanne. La marge de manœuvre des auteurs s’avère donc particulièrement étroite, puisqu’ils cherchent à respecter les faits historiques tout en apportant des éléments à leur audacieuse hypothèse.

Un face à face pour l’Histoire

Ici, Cauchon apparaît comme un personnage de forte stature (bien mise en valeur sur plusieurs dessins de grande taille) qui joue de son apparence physique et de son habit d’évêque pour impressionner. Né à Reims (ville qu’il quitte la veille du sacre de Charles VII), il a fait de solides études et acquis une belle réputation de négociateur. Il a toujours su choisir son camp au fil des nombreuses intrigues, trahisons, assassinats, etc. N’oublions pas qu’au Moyen-Age, la carrière ecclésiastique fait partie de celles embrassée par les ambitieux. Quelle est celle de Cauchon ? Difficile à dire précisément, même si les auteurs font de lui quelqu’un qui se vante d’être l’homme le mieux informé du royaume, un homme intelligent qui n’hésite pas à manœuvrer en pensant à ses intérêts. Il voit certainement dans la situation la possibilité d’asseoir sa position vis-à-vis des Anglais, car la renommée de Jeanne d’Arc est telle qu’elle fait peur. Pourtant, son action n’a pas duré bien longtemps. On voit néanmoins émerger un thème aussi éternel que moderne : celui de l’homme qui cherche à établir sa réputation au détriment de quelqu’un d’autre. Ce qu’il n’imagine pas vraiment, c’est que face à Jeanne, il va se trouver confronté non à une jeune bergère naïve et inculte, mais à une jeune fille sûre de ce qu’elle défend. Forte de son parcours et des victoires obtenues, elle considère que ses voix la guident imperturbablement sur le chemin de la vérité. D’après ses dires, elle entendrait Sainte Marguerite, Saint Michel et Sainte Catherine. Leurs indications sont suffisamment précises pour qu’elle ait pu convaincre tous ceux qu’elle a rencontrés avant de se trouver face au Dauphin et de mener ses troupes de victoire en victoire. Sa foi est inébranlable. Et si elle reste vêtue en homme, cheveux courts, c’est parce que cela lui permet de combattre dans les meilleures conditions. Visiblement, elle n’est jamais sortie de ce rôle depuis son départ de Domrémy. Alors, quand Cauchon la provoque, elle montre une assurance étonnante.

Comment Jeanne devint Sainte

Le procès occupe donc l’essentiel du scénario. Dans ces conditions, la tentative de Cauchon pour sauver Jeanne du bûcher ne pouvait que devenir presque anecdotique. Elle arrive tardivement et ne convainc pas vraiment puisqu’on la sait vouée à l’échec. Ainsi, bien que Cauchon soit le personnage central de l’album, Jeanne reste la figure qui illumine l’histoire. Outre le calvaire qu’elle a subi (qui contribue largement à sa légende), sa force de conviction la rend inimitable. L’histoire a tellement inspiré (140 films et des milliers de livres et BD, comme l’indique David Glomot (agrégé, docteur en histoire médiévale) dans le dossier historique qui complète l’album, que tout un chacun a son image de Jeanne d’Arc en tête. Sans elle, rien de tout cela n’existerait. Et, comme elle le dit à Cauchon dans leur dernier face à face « Évêque, aujourd’hui je meurs par vous… Et par vous… à tout jamais… je vivrai. » Ce dialogue conclue magnifiquement le scénario cosigné Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Il justifie que, depuis le bûcher, l’un est haï et l’autre vénérée.

Du 23 mai 1430 au 30 mai 1431

Alors, même si l’album ne marquera probablement pas pour la thèse qu’il cherche à illustrer, il constitue une magnifique réussite en nous restituant l’atmosphère du moment de manière parfaitement crédible, avec les relations entre les différents personnages, une mise en scène de qualité qui intègre quelques détails qui impressionnent autant que le travail de Joël Parnotte (dessin et couleurs). Les lieux, les personnages, les situations sont tellement convaincants qu’on reste captivé d’un bout à l’autre d’un album (143 planches pour 7 chapitres et un dossier historique de 8 pages) qui va de l’arrestation à Compiègne au bûcher à Rouen.

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Xavier Dorison et Louis David Delahaye (scénario) ; Joël Parnotte (dessin et couleurs)
Dargaud : sorti le 24 avril 2026
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4

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après Drôle de frimousse et Charade, Voyage à deux suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

L’union et l’amour constituent depuis longtemps une source inépuisable d’inspiration pour le cinéma, car ils touchent à ce qu’il y a, peut-être, de plus universel dans l’expérience humaine. À travers les passions montrées à l’écran, les cinéastes explorent la société, les mœurs, les rêves, les relations intimes, la créativité, l’énergie du quotidien d’un couple, ou encore la difficulté de construire un destin à deux. Si les codes des comédies romantiques sont aujourd’hui connus (humour, découverte, rejet, union, élément perturbateur puis réconciliation finale), on trouve facilement, dans le Hollywood des années 60, des œuvres racées et sophistiquées, à un moment charnière où les représentations du couple commençaient à évoluer. Leur cachet si particulier tient souvent à un mélange subtil d’élégance, de légèreté et de modernité naissante.

Fragment de souvenirs

Avec Voyage à deux, l’idée centrale est assez simple à résumer, même si elle ouvre sur des ramifications complexes : faire dialoguer passé, présent et futur afin de révéler l’évolution et l’érosion d’un couple.

Alors que Charade esquissait l’idéal et les prémices d’une union, Voyage à deux se veut, à bien des égards, plus pragmatique et plus réaliste dans les questions qu’il pose.

La première réplique entre les deux amoureux est instantanément séduisante.

– Ils n’ont pas l’air heureux…
– Il y a de quoi. Ils viennent de se marier.

La triple temporalité du film impose un récit qui ne suit pas une progression linéaire, mais procède par fragments, alternant des périodes différentes. À travers une série de panoramas français, le film juxtapose les moments fondateurs, les instants de complicité, mais aussi les tensions et les désillusions qui s’installent avec le temps.

Ce jeu constant entre passé et présent permet à Stanley Donen de mettre en évidence la progression des sentiments, tout en soulignant l’usure du quotidien et les compromis inhérents à toute relation durable.

Selon le réalisateur, “nous voulions que chaque scène semble se dérouler dans le présent. Aucune scène ne devait être plus réelle que les autres. Aucune époque ne devait être l’époque de référence du film.”

Le couple en tant que fantôme

Peu à peu, le film glisse d’une chronique sentimentale vers une réflexion plus profonde sur la nature même du couple.

Comment tirer les leçons du passé à deux ? Quelles expériences favorisent la pérennité d’une communion amoureuse ? Le couple n’est-il pas, parfois, une illusion qu’il faut percer ? C’est-à-dire un fantôme, une entité tierce dans laquelle les individualités des deux partenaires s’effacent ? Un fantôme qu’on alimente, dans l’espoir, un peu vain, que les choses deviennent éternelles…

Donen semble suggérer que la réponse réside moins dans la perfection du lien que dans la conscience de sa fragilité. La manière dont chacun choisit de participer au couple, en intégrant l’idée que rien n’est jamais acquis, définit l’élan vital et le propos du film.

Douce France

Sur le plan formel, le long-métrage met en scène plusieurs voyages à travers la France, entre espaces ouverts, parfois contemplatifs (garrigue, Côte d’Azur, etc.), et lieux plus resserrés qui privilégient la proximité et les confidences entre les deux protagonistes. Partir à la recherche d’une voiture à deux en faisant du stop évoque la complicité des premiers moments, tandis qu’une chambre d’hôtel inhospitalière suggère l’usure des petites tensions accumulées. Chaque décor, chaque déplacement n’est jamais neutre et accompagne l’évolution de la relation. Le pays apparaît comme le vaste terrain d’une odyssée sentimentale.

Un bon verre de vin

Audrey Hepburn, longiligne, gracile, d’une élégance rare, apporte une dynamique savoureuse à l’écran. Les différentes tenues qu’elle porte, la multitude de coiffures, indiquent une période dans le récit. Ses élans de vie spontanés et sa créativité, alliés à la répartie de son mari, font la signature de ce road-movie atypique. Les dialogues ciselés du scénariste Frederic Raphael, portés par la musique féerique d’Henry Mancini, accompagnent à merveille un bon verre de vin.

– On est mariés ?
– Rappelle-toi… quand faire l’amour cesse d’être drôle.
– Je me souviens.

Les nombreux déplacements en voiture symbolisent l’indépendance que les deux amoureux recherchent. Leur regard sur eux-mêmes guide l’œil du spectateur, avec un mélange de naturalisme et de néoromantisme, où la banalité des situations quotidiennes se teinte d’une poésie discrète du souvenir. C’est un art subtil qui se manifeste, entre tensions, féerie et maturité du regard. On navigue entre légèreté des échanges et fissures progressives du lien.

– Quel genre de gens dînent ensemble sans se parler ?
– Les gens mariés.

Et pourtant, on est liés. On s’attache. On recherche un idéal. À l’heure où les hommes et les femmes se font de plus en plus des produits consommables et jetables l’un pour l’autre, il est bon de regarder, malgré les tumultes, un couple qui essaie de bâtir quelque chose.

L’amour en éclats

Cette quête à deux, marquée par les nuances et les tensions du réel, fait de Voyage à deux une œuvre à la fois désabusée et profondément habitée par la mémoire d’un couple. Par son élégance, son sens du dialogue et sa passion, le film s’impose comme le témoignage sensible d’une odyssée amoureuse, qu’on observe avec l’indélicatesse du spectateur — parfois avec désillusion, parfois avec fougue. On en ressort avec l’intime conviction d’avoir assisté à un déchirant cri d’amour.

Bande-annonce : Voyage à deux

Fiche technique : Voyage à deux

Synopsis : Joanna et Mark forment un vieux couple. Se disputant de plus en plus, ils songent au divorce. En voyage, ils se remémorent quatre trajets sur la même route.

  • Titre original : Two for the Road
  • Réalisation : Stanley Donen
  • Scénario : Frederic Raphael
  • Musique : Henry Mancini
  • Acteurs principaux : Audrey Hepburn, Albert Finney
  • Sociétés de production : Stanley Donen Films
  • Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
  • Genre : comédie dramatique
  • Durée : 111 minutes
  • Sortie : 1967

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4.5

« Colette » : la liberté en héritage

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Avec Colette, publié aux éditions Delcourt, Séverine Vidal et Kim Consigny s’attaquent à une figure littéraire dont la légende menace parfois d’éclipser la complexité. Leur biographie graphique, particulièrement dense, restitue une trajectoire faite de contradictions, d’élans et de fractures. Une vie qui, à force de refuser les cadres, finit par se perdre.

Il y a chez Colette quelque chose d’irréductible. Une manière de dire « je » avant même d’en avoir le droit. La bande dessinée biographique de Séverine Vidal et Kim Consigny l’expose en clerc, et la met en tension avec son époque.

Tout commence loin des salons parisiens, dans une enfance déjà marquée par l’écart à la norme. Sa mère, une femme libre dans un village qui ne le pardonne pas, lui transmet une leçon fondatrice : vivre sans céder. Gabrielle apprend à lire très tôt, elle dévore Kipling, avant de s’éprendre de Balzac. Elle observe, elle absorbe, elle se construit dans une forme de solitude lettrée. Cela transparaît notamment dans une séquence se déroulant à l’école : Colette ne partage pas les mêmes désirs que ses camarades de classe, elle est déjà en avance, ailleurs, dans une dimension plus mature et fondamentalement littéraire.

La planche évoquant Bel-Gazou, sa propre fille, agit en miroir de cette jeunesse indocile. « Elle était abominable d’indépendance. Déchaînée, à courir partout… » Pis : « Les péchés lui fleurissaient sur les joues ! » Ce jugement porté sur l’enfant résonne comme un écho de ce que Colette fut : une liberté précoce, instinctive, incontrôlable. Mais une liberté que cette même Colette ne comprend pas.

Revenons cependant quelques années en arrière. Très tôt, la vie se cabre. La famille Colette s’endette, chute, s’expose aux moqueries. Le père échoue en politique. On vend tout, on part, on recommence. Le mariage avec Henry Gauthier-Villars, loin de stabiliser les choses, fait de Gabrielle un objet d’étude. Dans la bourgeoisie, elle intrigue et détonne. Elle est observée comme une anomalie. Trompée, fragilisée, elle traverse une dépression, mais c’est paradoxalement là que s’ouvre la voie de l’écriture.

Poussée par Willy, elle publie. Le succès est immédiat, et massif. Mais déjà, le ver est dans le fruit : cette voix féminine, libre et sensuelle, dérange. Elle ne demande pas la permission de s’exprimer. Elle est hors cadre. Encore en avance sur son temps. La bande dessinée insiste évidemment sur ce point : Colette ne provoque pas pour choquer, elle vit simplement selon ses propres règles. Ce qui, à l’époque, revient au même.

Les planches consacrées à sa vie intime et artistique dessinent une femme qui explore sans détour : relations amoureuses multiples, expériences homosexuelles, goût du théâtre et du corps exposé. Sur scène, la liberté devient visible, et donc d’autant plus insupportable pour une partie du public.

« Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux sourire à tous les visages aimables et m’écarter des gens laids… Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde : mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté ! » Tout est là. Une exigence vitale. Le corps comme territoire, la scène comme espace d’affirmation.

Le scandale, dès lors, ne cesse de se déplacer : de la page à la scène, de la scène à la vie. Il devient une constante, presque un compagnon de route. Mais la liberté a un coût. Les conflits autour des droits de Claudine, désormais propriété des éditeurs, marquent une rupture profonde avec Willy. Colette découvre l’envers d’un succès qu’elle ne maîtrise pas. Plus intime encore est la relation à sa mère. La bande dessinée n’élude rien : l’éloignement, l’absence, l’impossibilité de répondre à l’appel d’une femme mourante. 

Colette a été une femme libre. Elle a surtout été une femme qui a payé le prix de cette liberté – et qui, malgré tout, n’y a jamais renoncé. Séverine Vidal et Kim Consigny en narrent les aventures humaines et éditoriales, en traduisent les conséquences et nous montrent une personnalité entière, bien que parfois en contradiction avec elle-même. Comme pour George Sand, fille du siècle, leur précédent travail en commun, elles le font dans un noir et blanc travaillé, riche en détails et généreux en anecdotes. 

Colette, Séverine Vidal et Kim Consigny
Delcourt, 9 avril 2026, 240 pages

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4

« Dortmunder » : voler une banque qui n’existe plus

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Avec Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias imaginent un braquage de banque des plus improbables : il ne s’agit pas seulement de rentrer dans les coffres pour les vider, mais bien de repartir avec la banque elle-même, temporairement relogée… dans un mobile-home.

Il faut accepter, d’emblée, que rien ici n’a vraiment de sens. Une banque déplacée dans un mobile-home, le temps de travaux. Un groupe de braqueurs qui ne décide pas de la cambrioler, mais de la voler, littéralement : l’arracher à son ancrage provisoire et l’emporter loin des regards indiscrets. L’idée est à la fois grotesque et d’une logique implacable.

Autour de ce projet insensé gravite une équipe qui n’a rien de virtuoses du crime. Ce sont des artisans du coup moyen, des professionnels du presque, des spécialistes du bricolage un peu trop ambitieux. Ils rêvent d’un grand coup qui les mettrait à l’abri, mais doivent composer avec leurs limites. Il y a ce chauffeur amoureux des itinéraires plus que de la destination, cet ancien agent du FBI trop juvénile pour inspirer confiance, ce perceur de coffres engagé dont les gains ont déjà une destination morale avant même d’être encaissés. Et au centre, Dortmunder, chef malgré lui, stratège funambule d’un équilibre instable : autant de chance que de malchance, comme si les deux forces s’annulaient.

C’est dans cet interstice que le récit trouve sa tonalité comique. Car rien, évidemment, ne se déroule comme prévu. Les obstacles surgissent avec une régularité presque chorégraphiée, le moindre d’entre eux n’étant pas ces flics en attente qui livrent des viennoiseries à ce qu’ils croient être un restaurant alors qu’ils nourrissent, sans le savoir, les tenants d’une banque repeinte en vert. Et d’ailleurs, cette peinture choisie à la hâte ne résiste pas à l’eau, et encore moins aux pluies diluviennes qui s’abattent sur la ville. De quoi reléguer au second plan les plaintes d’une vieille femme affublée d’une minerve qu’elle ne supporte pas – tout ça parce qu’elle espère duper son assurance.

Ces braqueurs-là ne sont ni des génies ni des perdants : ils sont coincés dans une mécanique qui les dépasse et qu’ils alimentent pourtant avec une énergie obstinée. Ils travaillent jusqu’à fabriquer un train de roues pour déplacer leur improbable butin. Ils songent plusieurs fois à abandonner mais ne peuvent tout à fait s’y résoudre. C’est sans compter sur les coups du sort… Le rire naît de ce décalage constant entre l’ampleur des efforts consentis et la fragilité des résultats obtenus, entre la précision supposée du plan et son incapacité patente à survivre au réel.

Jesús Alonso Iglesias inscrit le récit dans une Amérique vintage où chaque rue semble tout droit sortie d’un polar des années 1970. Et le ton fait parfois penser à une parodie feutrée, qui ne s’exprime qu’avec parcimonie. Ici, l’humour est une conséquence, pas une intention. Il surgit des situations, de leur enchaînement logique, de leur absurdité fondamentale.

Rien n’a de sens, vraiment, mais tout fonctionne. On suit attentivement les péripéties des braqueurs, de la composition de leur équipe à leur fuite désespérée, jusqu’au partage tant attendu – et qui vaut le détour à lui seul. Savoureux.

Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias
Dupuis, 10 avril 2026, 128 pages

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4.5

« The Kids » : la révolte des berceaux

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Et si, en une seconde, l’innocence disparaissait du monde, remplacée par une force irrationnelle, incapable même de comprendre ce qu’elle est ? Avec The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic échafaudent une fable apocalyptique aussi grotesque que dérangeante, où la parentalité vacille face à l’inconcevable.

Quelques secondes plus tôt, un bébé gazouillait dans son berceau. C’est désormais un adulte nu et incontrôlable, animé d’une violence primaire, mue par ses besoins et sentiments les plus immédiats. La scène est incompréhensible, presque obscène dans sa soudaineté. Le point de départ de The Kids tient tout entier dans cette transformation brutale, qui fait des nouveau-nés une menace contre laquelle personne n’était préparé.

Le chaos s’étend alors comme une onde de choc. Les rues se remplissent de corps adultes, dénudés, désorientés, incapables de langage ou de contrôle. Une humanité régressive, privée de tout filtre, où les réflexes primaires remplacent la pensée. « Quand même les urgences ne répondent plus, tout ce qu’il reste, c’est… le chaos. » Garth Ennis radiographie une perte totale de repères. Les institutions s’effondrent, l’ennemi est familier mais impossible à cerner.

On suit alors une famille elle-même victime de la mutation de son bébé, ainsi que la voisine quelque peu misanthrope qui les accompagne. Les personnages, au milieu du chaos, s’opposent et se jugent. « La priorité, c’est toujours ce que veulent les gosses, quitte à sacrifier tout le reste… », annonce, lasse, celle que les protagonistes taxaient un peu plus tôt de « sorcière ». Il faut dire que les auteurs font de cette voisine poil à gratter le porte-voix de toutes celles et ceux qui en ont assez de subir les contrecoups des enfants des autres. Quitte à invoquer l’écologie : « Ce qui se passe au final, c’est que vous sacrifiez la planète entière pour le confort de vos chiards. »

Visuellement, Dalibor Talajic accompagne cette descente aux enfers avec une efficacité froide. Son trait capte sans mal l’instant de bascule : des regards figés par la peur, des corps désarticulés, des mouvements chaotiques… L’événement fait de nombreuses victimes, et les vignettes ne nous épargnent rien, ou presque. Haletant, essentiellement dévolu au spectacle, The Kids se lit d’une traite sans jamais s’empeser par son propos.

Il est question de la peur de voir son enfant devenir autre chose. De la perte de contrôle. De l’effondrement du rôle traditionnel de parent. Et puis, il y a ces divergences de vues entre adultes, tous victimes, mais à des degrés et dans des positions qui ne sont pas identiques. Mais tout ça est quand même relégué à l’arrière-plan d’un concept qui se traduit par l’apocalypse le plus inattendu qui soit.

The Kids n’est sans doute pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur. C’est une farce tragique. Une farce qui fonctionne plutôt bien sur le moment, même si l’on sait qu’elle ne prendra pas place aux côtés des magnum opus du genre.

The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic
Delcourt, 9 avril 2026, 48 pages

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3

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l’intuition et le regard.

Ce que Nicolas Saada recueille auprès de cinéastes, techniciens, compositeurs ou acteurs, ce sont des processus, des doutes, des bifurcations. Il sonde des intentions, revient sur des moments-phares, établit des ponts (par exemple entre l’image et le son, la musique étant ici un thème récurrent).

Chez Ennio Morricone, par exemple, cette dernière apparaît comme un territoire instable, traversé de contradictions fécondes. Longtemps, dit-il, son travail pour le cinéma et celui pour le concert ont cohabité sans véritable dialogue, comme deux lignes parallèles. Puis, peu à peu, quelque chose s’est rapproché, via une porosité. Sa manière d’écrire pour Dario Argento, notamment, relève d’une forme d’expérimentation : structures ouvertes, interventions instrumentales laissées à l’initiative des groupes, impossibilité de reproduire exactement un morceau d’une prise à l’autre. Une musique vivante, donc, mais aussi risquée, car trop instable pour certains films, trop déroutante pour un public non préparé.

Cette tension entre le contrôle et le lâcher-prise irrigue d’ailleurs l’ensemble du livre. On la retrouve, déplacée, chez Walter Murch. Chez lui, le cinéma est affaire de transition : passage d’un médium à un autre, d’une époque à une autre. Son récit de l’évolution du montage, de la pellicule au numérique, évite toute nostalgie. Il parle plutôt d’un bouleversement comparable à celui qui, à la Renaissance, fit passer la peinture de la fresque à l’huile : une transformation lente, technique, mais qui reconfigure en profondeur les gestes mêmes de création. 

Cette idée d’un cinéma en mutation permanente trouve un écho particulièrement intéressant chez Douglas Trumbull. Ce qu’il décrit avec son évocation de 2001, ce n’est pas seulement l’invention d’effets spéciaux, mais aussi une manière de penser contre les conventions. L’abandon des lumières stroboscopiques, l’invention du slit-scan pour la séquence du Stargate, tout cela procède d’un même réflexe : ne pas s’arc-bouter sur une solution, accepter de bifurquer quand il le faut.

Ce refus des conventions s’étend jusqu’au langage cinématographique lui-même. La remise en cause du champ-contrechamp, la volonté de privilégier les plans larges, de laisser au spectateur un espace d’interprétation constituent autant de gestes qui déplacent le centre de gravité du cinéma, de la démonstration vers l’expérience. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : faire vivre une expérience.

Morricone parle d’un climat à installer plutôt que d’un accompagnement musical. Murch insiste sur la sensation plutôt que sur la logique du montage. Trumbull évoque la nécessité de dépasser le spectaculaire pour atteindre une forme de perception presque physique. Tous, à leur manière, décrivent un cinéma qui ne se contente pas de montrer, mais qui agit directement sur le spectateur. 

« La musique inspire les images, et les images inspirent la musique », avance Dario Argento, qui perçoit le son comme un organisme symbiotique. Avec Nicolas Cage, il est plutôt question du corps comme terrain d’expression. Lorsqu’il parle du jeu comme d’un usage total du corps (visage, voix, énergie) et revendique une filiation avec le slapstick, il rejoint une conception très physique du cinéma. Et pour rester chevillé aux corps, il faut évoquer David Cronenberg, qui nous parle de tension entre intérieur et extérieur, de fascination pour les déformations, pour ce qui échappe aux normes. Son discours sur la beauté, qu’il décrit comme une forme de domination, voire de fascisme, donne une profondeur supplémentaire à son cinéma. Spike Lee s’épanche quant à lui plus volontiers sur le corps social. Ailleurs, c’est John Carpenter qui évoque la fabrication et ses contraintes. Le passage sur la censure, sur la MPAA, sur les stratégies pour contourner les classifications, ramène le cinéma à sa dimension industrielle. Mais il y a chez lui une forme de pragmatisme inventif : contourner les règles, bricoler avec les moyens, composer avec l’économie…

À rebours des discours trop théoriques, ce nouvel opus de Questions de cinéma fait office de livre de praticiens. On comprend, à la lecture, que le cinéma ne se réduit ni à ses images ni à ses récits, mais qu’il se fabrique dans un entre-deux fragile, fait d’essais, d’erreurs, et parfois d’intuitions fulgurantes. Jane Campion côtoie Abel Ferrara, Tsui Hark dialogue à distance avec Agnès Varda, et c’est tout un art qui se révèle au lecteur. 

Questions de cinéma 2, Nicolas Saada
Carlotta, 23 avril 2026

 

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4

« Le Complot des grenouilles » : sous la surface, l’apprentissage du lien

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Sous ses couleurs tendres et ses silhouettes rondes, l’album de Júlia Rubau Vigara déploie une mécanique émotionnelle d’une grande justesse. Derrière l’aventure enfantine et l’irruption fantasque d’un peuple amphibien, c’est une histoire d’équilibre, entre colère et dialogue, entre nature et humanité, qui affleure avec délicatesse.

Le Complot des grenouilles prend pour cadre ce moment suspendu propre aux vacances, où le temps semble s’étirer jusqu’à devenir matière à invention. Léna et ses amis s’ennuient ferme, mais cet ennui n’est pas stérile. Il ouvre au contraire un espace d’imagination, qui se traduit par des jeux qui convoquent des personnages fantastiques, sans aucune prise avec la réalité.

Du moins jusqu’à l’apparition d’une pierre rose. Car elle agit bel et bien comme un seuil vers un autre monde. Chronique d’enfance et conte écologique, Le Complot des grenouilles voit alors le réel glisser vers le merveilleux, pour mieux porter son message.

Sous la mare, quelque chose gronde. Un monde animal relégué, contraint, et désormais prêt à répondre. Les hommes ont empiété sur le territoire des grenouilles. Et la plus puissante d’entre elles, Mama G., veut répondre : « Elle prévoit de venir à la fête avec une armée d’innombrables grenouilles pour terroriser les villageois et détruire tout ce qu’elle peut. » La vieille grenouille rancunière est une antagoniste mais aussi le symptôme d’un déséquilibre. Les humains ont pris trop de place ; la riposte s’organise.

Face à cette conflictualité, l’album n’abandonne pas l’intime. Car l’aventure extérieure redouble une crise intérieure, celle de Léna elle-même, traversée par le doute et la frustration. « Je suis triste parce que depuis le début ils ne me font pas confiance », confie-t-elle, au sujet de ses deux amis. Júlia Rubau Vigara brode beaucoup d’autour de l’amitié, à hauteur d’enfants, et joue ici sur une émotion enfantine universelle : ce moment où l’on se sent à la fois incompris et injuste, blessé et coupable.

« Tu es en colère et tu ne sais pas comment gérer tes émotions. » Voilà de quoi préciser l’enjeu. « Le dialogue est toujours la première étape pour résoudre les problèmes. » Chemin faisant, le lecteur comprend que l’album évoque l’incommunicabilité sous toutes ses formes : les parents qui refusent d’écouter les fantaisies de leurs enfants, les enfants qui se chamaillent entre eux, les humains et les grenouilles qui peinent à trouver un terrain d’entente.

Le but, au final, n’est plus seulement d’éviter une catastrophe, mais aussi d’inventer une solution qui n’humilie et n’oublie personne. Pourquoi ne pas organiser la fête ailleurs ? Le Complot des grenouilles ouvre la porte au compromis et montre qu’aucun problème n’est insoluble. Cela permet de sortir d’une logique binaire (gagner ou perdre, humains ou grenouilles) pour ouvrir un espace de cohabitation. 

En refermant l’album, ce qui demeure n’est pas tant le souvenir d’une aventure que d’un cheminement. Le Complot des grenouilles prétendait raconter une lutte, il accouche finalement d’une négociation : avec les autres, avec soi-même, avec le monde. C’est évidemment la morale de ce bel album tourné vers l’enfance.

Le Complot des grenouilles, Julia Rubau Vigara
Aventuriers d’ailleurs, 29 avril 2026, 104 pages

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3.5

Le Bronze Coule : Vhagar dans House of the Dragon Saison 2

Née cinquante-deux ans avant qu’Aegon ne foule Westeros, cette montagne de bronze a traversé près de deux siècles, porté six cavaliers légendaires et vu passer guerres, silences et empires. Dernière créature vivante à avoir connu le monde juste après le Fléau de Valyria, elle incarnait à elle seule la mémoire brûlante d’une civilisation éteinte. Dans la saison 2 de House of the Dragon, les directeurs de la photographie la filment avec une révérence presque sacrée : non comme un simple dragon, mais comme un monument vivant, une archive de chair et d’écailles qui respire encore l’ancien temps.

130 après la Conquête, au-dessus du lac Gods Eye, Vhagar tombe. Le plus grand dragon vivant de Westeros s’abîme dans l’eau enlacé à Caraxes, emportant avec lui son cavalier Aemond Targaryen et cent quatre-vingt-un ans de mémoire vivante. Quand les eaux se referment sur les deux dragons, ce n’est pas seulement une créature qui disparaît, c’est la dernière archive directe d’une époque révolue. Vhagar était née cinquante-deux ans avant la Conquête d’Aegon, sur Dragonstone, alors que Valyria venait de s’effondrer dans le Fléau. Elle avait porté Visenya Targaryen pendant soixante-treize ans, brûlé quatre mille hommes au Champ de Feu, attendu trente années sans cavalier, puis servi Baelon, Laena Velaryon et enfin Aemond. Six cavaliers, des dizaines de batailles, un siècle et demi de guerres et de silences. Dans House of the Dragon saison 2, les directeurs de la photographie PJ Dillon, Alejandro Martínez, Catherine Goldschmidt et Vanja Černjul filment ce dragon comme un monument, parce que Vhagar n’est pas une créature fantastique mais la mémoire incarnée d’une civilisation perdue.

L’Héritage des Cendres

Valyria, le Fléau et les Dragons Survivants

Le Fléau a dévoré Valyria environ un siècle avant qu’Aegon ne pose le pied sur Westeros. Les tours de pierre noire se sont effondrées dans le feu, les arènes où les dragons s’affrontaient sous le regard des seigneurs-mages se sont ouvertes comme des plaies, et quatre mille ans de puissance bâtie sur la forge et le soufre ont disparu en une nuit. Les Targaryen avaient fui sur Dragonstone douze ans avant la catastrophe, arrachant cinq dragons à la péninsule condamnée. Balerion la Terreur Noire seul était né dans les volcans de Valyria, seul il avait connu le ciel rougeoyant au-dessus des Quatorze Flammes, les cris des dragons dans les arènes, le fracas des forges qui ne s’éteignaient jamais. Vhagar et les trois autres ont éclos sur le roc gris de Dragonstone, dans l’exil, loin des terres fumantes où leurs ancêtres avaient régné. Quand Aegon débarque pour conquérir les Sept Couronnes en l’an 1, il chevauche Balerion tandis que ses sœurs-épouses Visenya et Rhaenys montent Vhagar et Meraxes. Ces trois dragons portent Valyria dans leurs corps: une taille qui réduit les châteaux à l’échelle des jouets d’enfants, des flammes qui liquéfient l’acier comme de la cire, des écailles forgées dans un monde qui ne reviendra pas. Balerion meurt sous le règne de Viserys Ier, et avec lui s’éteint la dernière créature à avoir respiré l’air de Valyria avant le Fléau. Vhagar demeure, seule archive d’une époque où les dragons étaient encore liés à leur berceau de feu.

La Sédimentation du Temps

Vhagar et ses Six Cavaliers : 181 Années de Mémoire

Cent quatre-vingt-un ans se sont accumulés dans le corps de Vhagar comme des strates géologiques, chaque cavalier déposant une couche de mémoire dans les écailles de bronze. Visenya Targaryen la chevauche pendant soixante-treize années, de la Conquête jusqu’à sa propre mort en 44 après la Conquête, brûlant Dorne lors de la Colère du Dragon, réduisant en cendres les châteaux des seigneurs rebelles durant le soulèvement de la Foi Militante, survolant le Val pour contraindre les Arryn à plier le genou sans verser une goutte de sang. Soixante-treize ans où Visenya et Vhagar ne forment qu’une seule entité guerrière, indissociables comme le fer et le feu. Puis Visenya expire, et Vhagar demeure seule pendant trois décennies, trop volumineuse désormais pour résider dans l’Antre du Dragon, nichant sur les falaises désolées de la mer Étroite où les marchands de Villevieille prétendent entendre son chant mélancolique résonner dans le brouillard. Trente années d’attente qui s’inscrivent dans le dragon comme un silence minéral, une patience qui n’appartient qu’aux créatures ayant déjà traversé un demi-siècle d’existence. Le prince Baelon le Brave finit par la revendiquer, chevauchant Vhagar durant les dernières décennies de sa vie avant de succomber à son tour. Puis Lady Laena Velaryon la monte, jeune femme au sang Targaryen qui s’enorgueillit de chevaucher le plus colossal dragon vivant aux côtés de son époux Daemon et de Caraxes. Mais Laena périt lors d’un accouchement difficile, et plutôt que d’agoniser dans un lit, elle se traîne jusqu’à Vhagar et murmure « Dracarys ». Le dragon hésite, cent soixante-dix ans de mémoire reconnaissent instantanément ce qui est réclamé, non pas un ennemi à consumer mais une mort consentie par compassion. L’hésitation dure quelques secondes interminables avant que Vhagar n’obéisse, fidélité ancienne qui ne reconnaît aucune limite, pas même celle du trépas. Quelques jours après les funérailles de Laena, alors que Vhagar sommeille sur les grèves de Lamarée, Aemond Targaryen, âgé de dix ans seulement, l’approche dans l’obscurité et parvient à la réclamer. Six cavaliers au total, six époques stratifiées dans un corps qui porte désormais le poids ontologique de près de deux siècles.

Sculpter Cent Quatre-Vingt-Un Ans

Comment House of the Dragon Saison 2 Filme Vhagar

Comment filmer cent quatre-vingt-un ans dans un dragon de synthèse? Les directeurs de la photographie de House of the Dragon saison 2 ne traitent pas Vhagar comme une créature fantastique mais comme un monument historique qu’il faut éclairer avec la révérence due aux cathédrales. Vhagar ne vole pas, elle déplace de l’architecture. Ses dimensions ont depuis longtemps dépassé le vivant pour basculer dans le monumental: la gueule ouverte dessine un portail assez vaste pour qu’une charrette y passe, les ailes déployées forment une voûte gothique dont l’envergure plonge des villages entiers dans l’obscurité, le corps massif évoque une montagne de bronze qui aurait appris à respirer. Les écailles ne luisent pas comme celles des dragons juvéniles. Elles absorbent la lumière, surface mate de bronze profondément oxydé où affleurent des reflets vert-bleu semblables à la patine qui dévore les statues exposées aux siècles. Chaque écaille porte l’érosion du temps comme une pierre tombale, texture rugueuse qui témoigne de cent quatre-vingt-un hivers traversés. Le mouvement lui-même trahit le poids des années. Vhagar se meut comme si la gravité s’était multipliée autour d’elle, chaque battement d’ailes arrachant l’air avec un effort visible, chaque atterrissage une chute maîtrisée qui fait trembler le sol et soulève des nuages de poussière. Ce n’est pas de la lenteur, c’est le poids ontologique de près de deux siècles qui ralentit le temps autour du dragon, comme si l’espace devait s’adapter à la présence d’une créature qui a survécu à toute son époque. Le regard aussi porte cette profondeur temporelle. Les yeux de Vhagar brillent d’un vert intense, mais ce vert ne reflète rien du présent. C’est la couleur d’un puits sans fond, un abîme où cent quatre-vingt-un ans se sont accumulés et où six cavaliers ont disparu, où la Conquête elle-même s’est enfoncée dans des strates inaccessibles. Quand Vhagar survole un paysage, son ombre arrive avant elle, transformant le jour en nuit soudaine. Une éclipse vivante qui annonce: la mémoire de Valyria passe au-dessus de vous, et vous êtes infinitésimaux face à elle. Le feu qu’elle souffle ne ressemble pas aux flammes vives des jeunes dragons. C’est un feu orange-rouge d’une densité terrible, assez ardent pour liquéfier instantanément l’acier et cuire un chevalier à l’intérieur de son armure, le dernier écho d’une civilisation qui avait dompté le feu volcanique avant de s’y consumer. Cette magnitude visuelle répond à ce que George R.R. Martin inscrit dans Fire & Blood au moment de décrire la mort de Vhagar:

« Vhagar, the greatest of the Targaryen dragons since the passing of Balerion the Black Dread, had counted one hundred eighty-one years upon the earth. Thus passed the last living creature from the days of Aegon’s Conquest, as dusk and darkness swallowed Black Harren’s accursed seat. »

« Vhagar, le plus grand des dragons Targaryen depuis la disparition de Balerion la Terreur Noire, avait compté cent quatre-vingt-un ans sur terre. Ainsi disparut la dernière créature vivante des jours de la Conquête d’Aegon, alors que le crépuscule et les ténèbres engloutissaient le siège maudit d’Harren le Noir. »

— George R.R. Martin, Fire & Blood

La phrase définit exactement ce que les directeurs de la photographie cherchent à filmer: non pas un dragon parmi d’autres, mais l’ultime archive d’une époque dont la disparition marquera une rupture historique irréversible.

Forge de la Lumière

ARRI Alexa 35 et la Photographie des Dragons

Pour traduire cette présence monumentale à l’écran, les directeurs de la photographie de la saison 2 ont opéré un changement d’équipement technique dicté par une exigence esthétique précise. PJ Dillon, qui établit la palette visuelle de la saison en filmant les épisodes 1 et 4, propose de remplacer les caméras ARRI Alexa 65 et Mini LF de la première saison par l’ARRI Alexa 35, capteur récemment sorti dont la sensibilité exceptionnelle en basse lumière (jusqu’à 6400 ISO en mode Extended Sensitivity) et la capacité inégalée à retenir les détails dans les hautes lumières permettent de filmer des flammes nues sans que celles-ci ne saturent en blanc. Cette propriété technique libère les directeurs de la photographie d’une contrainte qui paralysait la photographie digitale depuis deux décennies. Vanja Černjul le formule avec précision:

« Depuis le passage au numérique, nous avons été tenus en otage par le point le plus brillant du cadre, ce qui rendait l’éclairage par sources très difficile. »

— Vanja Černjul, ASC

Avec l’Alexa 35, les flambeaux et brasiers qui éclairent le monde médiéval de Westeros peuvent enfin brûler à l’écran avec leur intensité réelle, leurs oranges profonds et leurs noirs qui lèchent les pierres, conférant aux scènes une authenticité visuelle qui ancre les dragons dans un univers tangible plutôt que dans l’abstraction de la fantasy numérique. Les objectifs anamorphiques ARRI Alfa V1 et V2, choisis pour leurs bords légèrement adoucis et leur rendu organique, accentuent cette impression de texture ancienne: le léger flou aux extrémités du cadre évoque les aberrations optiques des anamorphiques Panavision Ultra ou des objectifs Super Technirama 70 qui filmaient Lawrence of Arabia ou Ben-Hur, ces épopées historiques en 70mm dont la patine visuelle inspire aujourd’hui le traitement de Vhagar, créant une distance esthétique qui fait basculer le dragon du côté du monument filmé avec la révérence due aux vestiges archéologiques. Pour les plans où Vhagar doit saisir Meleys entre ses mâchoires ou où le sang doit ruisseler entre les écailles, l’équipe bascule sur les Master Anamorphics ARRI, objectifs sans distortion qui facilitent le travail de compositing des blessures et des simulations fluides. Le tournage des scènes où les cavaliers chevauchent les dragons s’effectue dans ce que Dillon nomme un « volume LED semi »: trois murs d’écrans LED plus un plafond, complétés par des panneaux flottants additionnels montés sur grues Manitou, créent un environnement lumineux interactif autour des acteurs harnachés sur un vérin hydraulique qui bascule, plonge et se cabre selon les données de vol du dragon calculées par le logiciel Cyclops de Third Floor. Ces écrans ne servent pas de fond vert sophistiqué mais de sources lumineuses dynamiques qui réagissent aux déplacements du cavalier, projetant sur l’acier des armures et la peau des visages les reflets changeants d’un ciel en mouvement, bleu glacier qui vire à l’orange crépusculaire quand le dragon pique vers le sol, simulant l’immersion dans un espace aérien dont la lumière fluctue selon l’altitude et la météorologie. Catherine Goldschmidt résume la philosophie qui gouverne ces choix techniques:

« Un spectacle de fantasy, mais nous aimons y penser davantage comme une épopée historique. »

— Catherine Goldschmidt, BSC

Une distinction qui explique pourquoi Vhagar, créature numérique composée de millions de polygones et de simulations Houdini pour les blessures cutanées et les écoulements sanguins entre les écailles, apparaît à l’écran avec la présence matérielle d’une cathédrale de bronze filmée à la lumière des chandelles.

Mâchoires de l’Histoire

La Bataille de Rook’s Rest : Vhagar contre Meleys

À Rook’s Rest, lors de l’épisode 4 de la saison 2, Vhagar combat pour la dernière fois avant sa propre mort au lac Gods Eye. La bataille révèle ce que signifie affronter cent quatre-vingt-un ans de mémoire guerrière incarnée dans un corps de bronze. Rhaenys Targaryen arrive sur Meleys, dragon écarlate aux cornes de cuivre, réputée pour sa vélocité supérieure à celle de tous les autres dragons vivants. Elle brûle l’armée des Verts commandée par Ser Criston Cole, puis affronte Sunfyre, le dragon doré du roi Aegon. Mais Aemond et Vhagar attendaient, dissimulés dans la forêt environnante, que le piège se referme. Lorsque Vhagar émerge et attaque, la différence d’échelle temporelle devient immédiatement visible: Meleys mesure un cinquième de la taille de Vhagar, et ses quelques décennies d’existence se heurtent à près de deux siècles d’expérience accumulée dans les écailles de bronze. Les deux dragons s’affrontent dans les airs, crachant des flammes, s’agrippant avec leurs serres, tournoyant dans une spirale mortelle qui les envoie s’écraser au sol. Vhagar percute le champ de bataille avec une violence telle que des centaines de soldats sont écrasés instantanément sous son poids, leurs corps pulvérisés comme des figurines de bois, l’impact assommant Criston Cole lui-même tandis que des nuages de cendres et de terre explosent autour du dragon au ralenti, obscurcissant le soleil. Puis Vhagar se relève, piétinant d’autres hommes qui fuient, et reprend son envol. Meleys parvient à s’échapper et survole le château, cherchant son adversaire. Mais Vhagar ne combat pas avec l’impétuosité des jeunes dragons. Elle se dissimule derrière les murs de Rook’s Rest, attendant le moment précis, puis surgit par en-dessous, attaque qui a déjà tué le prince Lucerys et Arrax lors de la tempête au-dessus de Peyredragon. Ses mâchoires titanesques se referment sur le cou de Meleys. L’équipe d’effets visuels de Pixomondo a consacré des semaines à perfectionner ce moment, sculptant le timing exact des clignements d’yeux de Meleys, les simulations de peau qui se déchire, le sang qui ruisselle entre les écailles tandis que Vhagar resserre inexorablement sa prise. Rhaenys et Meleys échangent un dernier regard, la cavalière de cinquante-cinq ans et sa monture partageant une acceptation silencieuse de ce qui vient. Puis Vhagar écrase définitivement, la nuque de Meleys se brise, et le dragon relâche le corps inerte qui s’abîme sur les remparts de Rook’s Rest dans une explosion de feu. Pour les spectateurs, la scène frappe avec la brutalité d’un événement nucléaire localisé, selon les termes du réalisateur Alan Taylor. Ce n’est pas seulement la mort d’un dragon, c’est la confrontation physique entre deux strates temporelles: la mémoire vivante de Valyria, de la Conquête, de soixante-treize ans aux côtés de Visenya, contre quelques décennies d’existence. Cent quatre-vingt-un ans de batailles se condensent dans le geste calculé de l’embuscade, dans la patience prédatrice, dans la force qui broie sans hésitation. Les soldats au sol, infinitésimaux sous l’ombre de Vhagar, assistent à ce que signifie vraiment la puissance d’un dragon ayant traversé près de deux siècles. Mais cette victoire à Rook’s Rest sera la dernière. Quelques semaines plus tard, au-dessus du lac Gods Eye, ces mêmes mâchoires qui ont écrasé Meleys se refermeront sur le vide, et cent quatre-vingt-un ans de mémoire sombreront définitivement dans l’eau noire.

Extinction

La Mort de Vhagar au Lac Gods Eye

130 après la Conquête, au-dessus du lac Gods Eye, Vhagar s’engloutit dans l’eau enlacée à Caraxes comme une montagne de bronze foudroyée en plein vol. Aemond Targaryen n’avait que vingt ans. Vingt années ont suffi pour pulvériser cent quatre-vingt-un ans de mémoire vivante, disproportion si vertigineuse qu’elle confine à l’obscénité: celui qui chevauchait l’archive la plus ancienne du monde ne concevait probablement pas la magnitude de ce qu’il anéantissait en la précipitant au combat. Le bronze plonge, dense et irréversible. L’eau noire du lac Gods Eye se referme sur les deux titans, avalant d’un coup ce qui avait survécu aux quatre millénaires de Valyria, à l’exil, à la Conquête, aux guerres de succession. Vhagar s’efface deux fois: une première lorsque ses ailes titanesques se taisent et qu’elle bascule dans l’abîme, une seconde dans l’impossibilité perpétuelle de jamais exhumer son cadavre, de jamais exhiber la preuve matérielle qu’un dragon de cette stature a réellement existé. Les mestres qui consigneront sa chute ne disposeront d’aucune carcasse à arpenter, d’aucune écaille à peser, d’aucun crâne à mesurer pour vérifier ce que leurs textes affirment. L’archive la plus tangible de Valyria bascule dans la légende le jour même de sa mort, arrachée non seulement au monde des vivants mais aussi au domaine du vérifiable. Ne subsiste que le silence glacé des chroniques rédigées par ceux qui n’ont jamais posé la main sur ces écailles, et la béance qu’elle creuse dans un ciel désormais sevré de son ultime témoin direct. Au fond du lac, dans les profondeurs opaques, Aemond repose attaché à sa selle. L’épée Dark Sister le transperce à travers l’orbite. Il demeure lié à l’archive qu’il a détruite. Vhagar ne brûle plus, tornade de feu et de mémoire consumée par l’eau noire, et nul ne saura jamais ce que signifiait vraiment de voir s’embraser la dernière braise vivante de Valyria.

L’esthétique du suspense à l’écran, des thrillers aux mécaniques de jeu

Le suspense est un ressort narratif majeur, aussi efficace dans les thrillers que dans certains divertissements interactifs. Entre montage, musique et rythme des actions, les œuvres audiovisuelles ont codifié une grammaire de la tension facilement reconnaissable. Cette même grammaire se retrouve parfois dans des interfaces de jeux en ligne conçues pour dramatiser l’attente, comme celles qu’on trouve sur betscore.

Au cinéma et à la télévision, la tension se construit par une succession de micro-attentes : un plan qui dure, une porte qui grince, un regard qui échappe. Les spectateurs apprennent à anticiper les ruptures de rythme, car la mise en scène leur fournit des indices. Dans certains jeux numériques, l’expérience repose également sur cette gestion des attentes, via des animations, des sons et des transitions d’écran qui évoquent des codes familiers.

Comment le thriller fabrique l’attente

Les thrillers jouent sur une combinaison précise de procédés formels : alternance des plans, restriction d’information, et mise en avant de détails apparemment secondaires. Le montage peut accélérer pour donner une sensation d’urgence, puis ralentir brusquement afin de forcer l’attention sur un geste ou un objet. La musique, quand elle est utilisée, souligne souvent davantage la progression d’un danger que sa présence explicite.

Le son participe tout autant à la tension : silences, respirations, bruits d’environnement ou motifs répétitifs deviennent des signaux dramatiques. La lumière et les contrastes jouent aussi un rôle d’orientation émotionnelle, surtout lorsque l’action se déroule dans des espaces clos où chaque recoin peut devenir un point de menace. L’efficacité du genre tient ainsi à une mise en scène qui transforme l’incertitude en moteur narratif.

Du langage visuel aux interfaces interactives

Les divertissements interactifs reprennent parfois cette mécanique de l’attente, en la traduisant en retours visuels et sonores. Une animation qui se déclenche, un écran qui « retient » le résultat, ou un effet d’éclairage qui annonce un événement sont autant d’outils qui rappellent les codes de la mise en scène. L’objectif n’est pas de raconter une intrigue complète, mais de créer une sensation de progression dramatique à l’intérieur d’une séquence courte.

Cette logique se retrouve surtout dans les moments où l’interface isole un événement et lui donne un statut de scène : un son qui se met en avant, une cadence qui change, une focalisation sur un élément central. La perception du temps est alors guidée comme dans un film, avec une montée de tension et des marqueurs de suspense. Par exemple, certaines interfaces visibles sur des plateformes de ce type démontrent cette approche. Ce parallèle illustre la manière dont le langage du cinéma peut influencer la conception de certains écrans et de leurs transitions.

Quand la mise en scène devient un format de divertissement

Dans le spectacle télévisé, la tension naît aussi d’une mise en scène du direct : réactions en plateau, alternance des caméras, et orchestration des silences. Les émissions de compétition, les jeux et certains formats de téléréalité s’appuient sur des mécaniques proches du thriller, en dosant l’information et en calibrant les révélations. La réalisation devient alors un outil narratif à part entière, capable de transformer une action simple en moment d’attente.

Ce goût pour la dramaturgie se prolonge naturellement dans les loisirs numériques, où la scénographie d’écran peut simuler une bascule, une « pause » ou une intensification. Qu’il s’agisse d’un film, d’un show ou d’une interface interactive, les mêmes principes structurent l’expérience : rythme, focalisation, et signaux sensoriels. Le suspense s’impose ainsi comme une esthétique transversale du divertissement contemporain, façonnée par des codes partagés et continuellement réinterprétés.

Guest Post

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d’alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de Bohemian Rhapsody aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n’est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l’attendait.

Who’s Bad ? Le film… 

Comment résumer une coquille vide ? Pourquoi ne pas se contenter d’une phrase et basta ? Le film d’Antoine Fuqua est un clip de deux heures, reprenant les chansons les plus connues et cultes de Michael Jackson en haute définition, sans y insuffler une pointe d’âme ou d’identité. Voilà. Dans l’idée, on pourrait s’arrêter là. Mais la réalité est plus complexe et intéressante. Le film existe, parce qu’Universal sait qu’il va cartonner au box-office. Pourquoi faire des efforts pour le reste ? On s’en fiche du cinéma, le public sera en furie devant les reprises de Thriller ou de Billie Jean. Raconter une histoire ? Jamais de la vie, pauvres fous ! Vous savez le temps que ça prendrait d’écrire un bon script sur ce type ?! Michael existe, parce que quand Bohemian Rhapsody est arrivé, les gens n’ont pas vu le film, ils ont vu un clip géant et étaient contents. Michael existe, parce que le fan service en 2026, c’est plus important que le cinéma. Michael existe, parce que TikTok va s’en emparer. Michael existe, parce que les fans le voulaient.

Et, in fine, on se retrouve inévitablement face à un produit marketing, non pas devant un film. On se retrouve dans un assemblage de scènes, non pas devant une histoire. Dommage, car dans l’idée, c’est super de raconter l’émancipation d’un enfant qui n’a jamais pu grandir face à son père tyrannique. Dans les faits, tout ce que le film pouvait taire, il l’a tû. Tout ce qu’il pouvait survoler, il l’expédie en une ligne, ou une scène. Les frères de Michael ? On ne peut même pas affirmer qu’ils aient chacun « une » ligne de dialogue. Pas de bol, quand l’arc narratif principal de l’œuvre tourne autour des Jackson 5. Alors, oui, une seconde partie arrive. Cependant, deux heures pour ne rien raconter d’autre que papa Jackson était une ordure et que Michael était un ange d’humanité et de gentillesse (non, sérieusement, il n’a pas une once de vice durant l’intégralité du film), c’est long. Dommage, les quinze premières minutes se tiennent très bien, avec Juliano Krue Valdi qui campe un jeune prodige très convaincant. Malheureusement, dès que Jaafar Jackson prend le relais, tout s’écroule ou presque, et le talent hors norme de J.J. ne peut rien sauver.

They don’t care about him

Finalement, on se dit que le centre du film, ce n’est pas Michael, mais son père. Pourquoi pas ? L’idée aurait été fascinante et surprenante, dans une ère où les biopics se ressemblent tous. On ne demande pas au projet de réinterpréter les morceaux, comme l’a fait Rocketman, ni d’avoir la force d’introspection et l’inventivité de Better Man. On lui demande d’être un film, un bon, si possible. Mais Antoine Fuqua faiblit bien vite face à l’ampleur du projet. Chaque reprise se veut moins inventive et moins bien filmée — ironique, quand on essaie de reproduire au plan près des émissions filmées ou les clips officiels — et le reste du film se limite au champ/contre-champ, avec un petit travelling par-ci, un petit travelling par-là. Et, quand il essaie de faire autre chose, il semble paniquer et se met à tout faire. Le montage en souffre, la réalisation ne lui laissant aucune chance de trouver la moindre cohérence.

Tout va trop vite, tout le temps. Michael ne se pose jamais. On enchaîne les scènes en studio, sans jamais comprendre ce que notre protagoniste chante. Oui, le film ne prend même pas la peine de sous-titrer les paroles des chansons. Quel est le sens des tubes Thriller ou Billie Jean ? On s’en fout, parce que vous comprenez, il faut pas montrer que Michael recevait des courriers menaçants de femmes l’accusant d’être le père de leur enfant. On a vu Elton John composer Your Song et on a compris pourquoi. On a vu Robbie Williams chanter Angel et on a compris pourquoi. On voit Michael chanter ses chansons les plus cultes, et personne dans toute l’équipe du film ne s’est dit que l’histoire derrière les textes de l’artiste méritait d’être racontée. Non, parce que tant que le film montre Jaafar Jackson maquillé en zombie pour une reprise en moins bien de Thriller, les gens seront heureux. Enfin bon, il danse comme un dieu, alors comme dirait l’autre : Oh, ça va, c’est pas si mal.

Michael – bande-annonce

Michael – fiche technique

Réalisation : Antoine Fuqua
Scénario : John Logan
Interprètes : Jaafar Jackson, Nia Long, Laura Harrier, Juliano Krue Valdi, Miles Teller, Colman Domingo
Photographie : Dion Beebe
Décors : Barbara Ling
Costumes : Marci Rodgers
Montage : John Ottman, Harry Yoon
Musique : Lior Rosner
Producteurs : John Branca, John McClain, Graham King
Producteur délégué : David B. Householter
Sociétés de production : Lionsgate, GK Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Universal Pictures
Durée : 2h08
Genre : Drame, Biopic, Musical
Date de sortie : 22 avril 2026

1.5

Nous l’Orchestre & Drunken Noodles : l’orchestre en fusion et le silence sensuel

Deux expériences sonores radicales au cinéma : Nous l’Orchestre de Philippe Béziat nous immerge dans la matière vivante d’un orchestre symphonique, tandis que la partition sparse de Drunken Noodles épouse avec finesse le récit non-linéaire et sensuel de Lucio Castro.

Imaginez le souffle rauque d’un chef qui transpire sous les projecteurs, les archets qui claquent tout près de votre oreille, les cuivres qui vous percutent la poitrine tandis que les cordes murmurent à l’autre bout de la salle. Puis, d’un seul coup, le silence moite d’un été new-yorkais : une note isolée qui flotte, un souffle retenu, le froissement discret d’un drap, le vide chargé entre deux corps qui se frôlent sans oser tout dire. Cette semaine, deux films nous plongent au cœur même de l’écoute : l’un nous immerge dans la chair vibrante et collective de l’orchestre symphonique, l’autre effleure avec une sensualité discrète et fragmentée les silences du désir.

Nous l’Orchestre : documenter la musique vivante

Philippe Béziat installe quatre-vingt-dix micros dans les recoins de la Philharmonie de Paris pendant une année complète de tournage, il les dissémine entre les pupitres des violons et sous les archets des contrebassistes, il en accroche aux pupitres de cuivres et aux partitions posées devant les hautboïstes, il transforme toute la salle de répétition en une grille d’enregistrement qui capte non pas ce que le public entend depuis les gradins mais ce que chaque musicien perçoit depuis sa chaise quand l’orchestre joue Stravinsky ou Rimski-Korsakov. Le réalisateur filme Klaus Mäkelä qui transpire abondamment pendant qu’il dirige les cent-vingt musiciens de l’Orchestre de Paris dans les Ballets russes en ciné-concert au Stadium de Vitrolles, le jeune chef finlandais de vingt-neuf ans flamboyant habité presque possédé par la partition, et à la fin de la répétition un musicien commente la scène avec une admiration mêlée d’ironie, « Hé ben, il n’est pas venu faire de la figuration, celui-là! »

Sortie : 22 avril 2026
Réalisation : Philippe Béziat
Avec : Klaus Mäkelä, Orchestre de Paris
Durée : 1h30
Prix : Fipadoc 2026 Grand Prix Documentaire Musical

Béziat refuse de construire son documentaire autour d’une chronologie classique qui suivrait la préparation d’un concert unique du début jusqu’à la première devant le public, il atomise plutôt son récit en fragments qui sautent d’une œuvre à l’autre sans prévenir, Stravinsky cède la place à Bruckner qui laisse surgir Bartók avant que Chostakovitch n’arrive puis Mahler puis de nouveau Stravinsky dans un tourbillon volontairement désorienté. Les chefs se succèdent aussi sans hiérarchie narrative, Klaus Mäkelä avec sa fougue juvénile cède la baguette à Élim Chan dont les mains agiles dessinent d’autres trajectoires dans l’air, puis Herbert Blomstedt le doyen apporte sa précision calme et méthodique acquise pendant des décennies de direction. Le film s’arrête brutalement au milieu d’une répétition haletante pour montrer un moment de vie ordinaire, l’orchestre choisit collectivement son deuxième violon dans une scène qui révèle les tensions politiques qui traversent n’importe quel groupe de cent-vingt personnes travaillant ensemble pendant des années.

La prise de son devient le véritable parti pris musical du documentaire parce qu’elle inverse complètement ce que nous entendons habituellement quand nous assistons à un concert symphonique. Depuis les gradins de la Philharmonie nous percevons un ensemble fusionné où les instruments se mélangent dans une texture globale orchestrée par le chef, mais depuis le pupitre d’un trompettiste assis au fond de l’orchestre la musique résonne différemment, les cuivres dominent tout tandis que les cordes arrivent comme un murmure lointain presque inaudible sous la masse sonore qui entoure chaque musicien. Béziat monte ces différents points de vue auditifs pour nous faire comprendre comment chaque instrumentiste doit à la fois jouer sa partition personnelle tout en écoutant attentivement ce que font ses voisins immédiats, attentif aussi aux indications gestuelles du chef qui se tient à quinze mètres de distance et dont les mouvements de baguette doivent compenser les décalages acoustiques naturels créés par la distance entre les pupitres.

Le réalisateur pose la question centrale qui traverse tout son film sans jamais y répondre de manière définitive, comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse quand votre instrument n’est qu’un cent-vingtième de la texture finale que le public viendra entendre. Nous l’Orchestre documente la musique live dans ce qu’elle a de plus collectif et de plus fragmenté simultanément, chaque musicien garde une individualité technique et émotionnelle que le film révèle en donnant la parole tour à tour aux différents pupitres, tout en participant à une entité qui les dépasse tous et qui n’existe que lorsqu’ils acceptent de fusionner leurs personnalités divergentes dans un son commun. Béziat a précédemment filmé des opéras comme Traviata et nous ou Indes Galantes qui proposaient des scénarios balisés par les étapes de création d’un spectacle, mais ici il refuse cette structure rassurante pour adopter une forme chorale éclatée qui mime dans son montage même l’expérience polyphonique de l’orchestre.

À écouter : Klaus Mäkelä & Orchestre de Paris

Stravinsky : Le Sacre du printemps & L’Oiseau de feu — L’album enregistré en 2023 par Klaus Mäkelä avec l’Orchestre de Paris capture exactement le type de répertoire russe que le documentaire filme en répétition. Le Sacre du printemps révèle la manière dont Mäkelä construit la tension à partir de motifs courts répétés, tandis que L’Oiseau de feu montre son approche des couleurs orchestrales chatoyantes qui caractérise l’école française de jeu symphonique.

Drunken Noodles : partition clairsemée pour récit non-linéaire

Robert Lombardo et Yegang Yoo composent une partition que Variety décrit comme « sparse, irregular » pour accompagner le troisième long métrage de Lucio Castro qui raconte en ordre inversé les rencontres érotiques et artistiques d’Adnan, jeune étudiant en art passant l’été à New York entre un stage dans une galerie de Chinatown et des nuits de cruising dans les parcs de Brooklyn. Le cinéaste argentin tourne son film dans son propre appartement new-yorkais avec un budget minuscule et une équipe réduite, il monte lui-même les quatre-vingt-deux minutes qui sautent du présent vers le passé puis reviennent vers un autre fragment de passé dans une construction temporelle qui refuse toute linéarité narrative classique.

Sortie : 22 avril 2026
Réalisation : Lucio Castro
Musique : Robert Lombardo, Yegang Yoo
Avec : Laith Khalifeh, Joél Isaac, Ezriel Kornel, Matthew Risch
Durée : 1h21
Sélection : Cannes 2025 ACID

Castro s’est inspiré du travail de Sal Salandra, artiste autodidacte de quatre-vingts ans qui crée des broderies érotiques explicites mélangeant naïveté enfantine et fantasmes sexuels adultes, pour construire un film qui adopte la même approche artisanale directe sans filtre moralisateur. Le réalisateur déclare dans une interview à Cannes que « to me, the most radical thing is connection » et toute sa mise en scène travaille effectivement à capturer ces moments de connexion fugace entre des corps et des sensibilités qui se croisent pendant un été moite. La musique de Lombardo et Yoo suit cette logique de l’irrégularité et de la rareté, elle n’accompagne pas systématiquement chaque scène comme le ferait une partition conventionnelle qui souligne dramatiquement chaque émotion, elle surgit plutôt par touches espacées qui laissent de longs silences habités seulement par les bruits diégétiques de la ville et des appartements.

Le directeur de la photographie Barton Cortright filme avec des objectifs Zeiss Super Speeds vintage qui donnent une texture légèrement rugueuse à l’image, il utilise la lumière naturelle qui traverse les fenêtres des appartements de Brooklyn et les feuillages des parcs upstate dans des cadres au format académique qui resserrent l’attention sur les visages et les corps. Yegang Yoo travaille également comme costumière sur le film et cette double casquette lui permet d’aligner subtilement les choix vestimentaires des personnages avec les moments musicaux rares qu’elle compose en collaboration avec Lombardo, créant une cohérence esthétique qui fonctionne par petites touches accumulées plutôt que par grands gestes démonstratifs. Castro explique à Variety que « ‘Drunken Noodles’ explores how casual encounters can profoundly reshape our lives » et la partition clairsemée accompagne cette exploration en évitant de dramatiser artificiellement des rencontres que le film présente avec une légèreté assumée.

Le récit non-linéaire permet à Castro de placer les différentes facettes de la vie d’Adnan en angles décalés les unes par rapport aux autres, comme des sculptures disposées dans un jardin dont les juxtapositions produisent des perspectives nouvelles sur la vie urbaine contemporaine et sur les relations queer non-monogames définies selon le cinéaste par un équilibre précaire entre liberté et solitude. La musique n’intervient jamais pour résoudre cette tension ou pour guider émotionnellement le spectateur vers une interprétation particulière des scènes, elle maintient au contraire une distance respectueuse qui laisse chaque rencontre garder son ambiguïté fondamentale. Lombardo et Yoo composent pour un film qui mélange réalisme magique et observation documentaire du quotidien new-yorkais, leur partition irrégulière épouse cette dualité en refusant de choisir entre accompagnement illustratif et distance critique.

Note sur la musique

La bande originale de Drunken Noodles n’a pas fait l’objet d’une sortie commerciale sur les plateformes de streaming, conformément à l’approche artisanale micro-budget du film où Yegang Yoo et Robert Lombardo ont composé la partition spécifiquement pour accompagner la structure narrative non-linéaire sans viser une diffusion séparée du métrage.