De bonne foi : entre cohabitation et culpabilité

Éprouvant le besoin d’un endroit où se concentrer pour réviser avant ses examens de droit, Judith Chevalier investit une vieille maison de famille dans un endroit perdu au fin fond de la Bretagne, hors saison.

L’action se situe en 1979. Cette année-là, la France est en plein débat sur la peine de mort et le futur garde des sceaux, Robert Badinter, plaide pour son abolition. On a ainsi droit à un extrait particulièrement significatif de son argumentation que Judith entend à la radio. L’avocat considère que la peine de mort est un moyen pour la société d’éliminer des personnes qu’elle considère comme dangereuses et irrécupérables, mais qui constituent la face sombre de cette société, une face que cette société refuse de regarder en face. Badinter considère que cette minorité, la société choisit la solution de facilité en la condamnant à mort, alors que cette frange est néanmoins un produit de cette société. En appliquant la peine de mort, la société montre qu’elle ne veut pas se remettre en question. Un discours parfaitement convainquant mais qui omet à mon avis un détail, c’est qu’aucune société n’est parfaite (de même qu’aucun individu de cette société). D’ailleurs, les effets de l’abolition de la peine de mort en 1981 (un des engagements du candidat François Mitterrand) restent sujets à caution puisque notre société n’est pas moins violente qu’avant et que le débat sur la peine de mort reprend dès qu’un fait grave survient. On peut quand même considérer que la Justice française se montre plus humaine, et qu’avec l’abolition de la peine de mort on évite des erreurs judiciaires irréparables.

Le débat sur la peine de mort

Ici, il revient sur le devant de la scène avec une affaire qui se solde par deux morts dans une agence bancaire, lors d’un hold-up qui a mal tourné. La façon dont les médias présentent l’affaire met en cause trois individus présentés comme des anarchistes particulièrement dangereux que la police traque. Or, ce hold-up sanglant s’est passé non loin de l’endroit où Judith en entend parler aux informations télévisées. Il s’avère que l’un des fuyards vient trouver refuge dans la maison isolée où Judith se croyait tranquille.

Les composantes d’une cohabitation

L’album met essentiellement en scène la confrontation entre Judith et le fuyard nommé Raymond Treillas. Marguerite Boutrolle (scénario, dessin et couleur) s’arrange pour mêler une évidente fantaisie avec une intéressante réflexion sur les thèmes de la cohabitation, de la culpabilité, mais aussi de la lutte des classes et du souvenir notamment. En effet, si Treillas fait irruption dans la maison où Judith recherche le calme, ce n’est pas seulement pour sa situation isolée. En fait, il connaît Judith depuis l’enfance. De plus, entre eux traine une vieille histoire qui les a marqués, même si Judith ne reconnaît pas Treillas lorsqu’il se présente face à elle. Dans un premier temps, elle ne voit que le braqueur recherché qui utilise son arme pour instaurer un rapport de forces. Judith se trouve alors confrontée à de nombreux choix, aider Treillas comme il le veut ou bien faire son possible pour donner les informations dont elle dispose à la police, tout en sachant que Treillas risque la peine capitale. De plus, elle l’écoute donner sa version des faits, ce qui la place dans la position de juré dans un tribunal : qui croire et selon quels principes ? Enfin, elle réalise que son attitude vis-à-vis de Treillas fait ressurgir le passé, puisqu’il lui rappelle quelque chose qui dépasse largement le cadre d’un simple incident. Son attitude d’alors, bien qu’enfouie au plus profond de sa mémoire, ne peut qu’influer sur sa façon d’être de manière générale. Ainsi, elle fait régulièrement des cauchemars, ce qui ne doit rien au hasard. Et, dans cette maison isolée, le moindre bruit la fait réagir. La situation l’incite à un examen de conscience qui ne tourne pas à son avantage. Elle qui fait des études de droit peut se demander ce qui la motive vraiment. Des faits qui remontent à son passé de fillette, une évidence ressort : la lutte des classes la concerne forcément. Oui, mais dans quel camp se situe-t-elle ?

Petit bémol

Marguerite Boutrolle intègre donc bien des éléments intéressants dans son intrigue, ce qui justifie l’épaisseur (239 pages) d’un album au format moyen. Pourtant, celui-ci se lit relativement rapidement, parce que les dialogues ne sont pas du tout envahissants. En fait, même si tous les éléments cités ci-dessus interviennent effectivement, aucun n’est vraiment creusé. C’est au lecteur de s’en imprégner pour comprendre les tenants et aboutissants de ce qu’il découvre au fur et à mesure.

Le traitement graphique

Il peut tout aussi bien déconcerter que séduire. En effet le style de Marguerite Boutrolle vise plutôt la stylisation qu’autre chose. Les silhouettes de ses personnages sont dessinées en quelques traits et les visages ne recherchent pas le réalisme. Ainsi Judith apparaît au premier abord comme une jeune fille presque naïve qui fait preuve de fantaisie dans son comportement. Bien entendu, on la perçoit différemment au fur et à mesure que l’intrigue évolue. La complexité de son personnage émerge et on découvre ses angoisses et sa façon de réagir face à l’imprévu ou bien face au danger. Elle se montre pleine de ressources et pas spécialement perdue dans les paysages bretons. Dans ce cadre, la dessinatrice donne libre cours à son inspiration en jouant avec maestria de la gamme de couleurs choisies (outre le noir et blanc, elle utilise rouge, orangé et jaune). Les paysages jouent un rôle important dans l’album, pour apporter des sensations (et surtout de la tension), des respirations. On n’est pas loin de l’abstraction par moments, avec quelques dessins de grands formats qui viennent enrichir un ensemble où les cadrages, enchainements de dessins de formats très variés, déformations et accentuation du texte dénotent une vraie maîtrise des effets recherchés. Tout cela fonctionne dans cet album où la dessinatrice joue également avec des références musicales, littéraires ou encore issues de la presse. Une étonnante réussite !

De bonne foi – Marguerite Boutrolle
Dargaud : paru le 17 avril 2026

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Wildwood, ou le vertige de la démesure

Depuis "Coraline" en 2009, LAIKA n’a cessé de repousser les limites de l’animation en volume. Présenté au Festival Lumière 2026, "Wildwood : La Prophétie de la forêt" pousse cette ambition à son paroxysme. Si son scénario peine parfois à convaincre, sa prouesse plastique témoigne d’un savoir-faire assez exceptionnel, porté par le travail du chef opérateur Caleb Deschanel qui était présent à Lyon.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.