« Dortmunder » : voler une banque qui n’existe plus

Avec Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias imaginent un braquage de banque des plus improbables : il ne s’agit pas seulement de rentrer dans les coffres pour les vider, mais bien de repartir avec la banque elle-même, temporairement relogée… dans un mobile-home.

Il faut accepter, d’emblée, que rien ici n’a vraiment de sens. Une banque déplacée dans un mobile-home, le temps de travaux. Un groupe de braqueurs qui ne décide pas de la cambrioler, mais de la voler, littéralement : l’arracher à son ancrage provisoire et l’emporter loin des regards indiscrets. L’idée est à la fois grotesque et d’une logique implacable.

Autour de ce projet insensé gravite une équipe qui n’a rien de virtuoses du crime. Ce sont des artisans du coup moyen, des professionnels du presque, des spécialistes du bricolage un peu trop ambitieux. Ils rêvent d’un grand coup qui les mettrait à l’abri, mais doivent composer avec leurs limites. Il y a ce chauffeur amoureux des itinéraires plus que de la destination, cet ancien agent du FBI trop juvénile pour inspirer confiance, ce perceur de coffres engagé dont les gains ont déjà une destination morale avant même d’être encaissés. Et au centre, Dortmunder, chef malgré lui, stratège funambule d’un équilibre instable : autant de chance que de malchance, comme si les deux forces s’annulaient.

C’est dans cet interstice que le récit trouve sa tonalité comique. Car rien, évidemment, ne se déroule comme prévu. Les obstacles surgissent avec une régularité presque chorégraphiée, le moindre d’entre eux n’étant pas ces flics en attente qui livrent des viennoiseries à ce qu’ils croient être un restaurant alors qu’ils nourrissent, sans le savoir, les tenants d’une banque repeinte en vert. Et d’ailleurs, cette peinture choisie à la hâte ne résiste pas à l’eau, et encore moins aux pluies diluviennes qui s’abattent sur la ville. De quoi reléguer au second plan les plaintes d’une vieille femme affublée d’une minerve qu’elle ne supporte pas – tout ça parce qu’elle espère duper son assurance.

Ces braqueurs-là ne sont ni des génies ni des perdants : ils sont coincés dans une mécanique qui les dépasse et qu’ils alimentent pourtant avec une énergie obstinée. Ils travaillent jusqu’à fabriquer un train de roues pour déplacer leur improbable butin. Ils songent plusieurs fois à abandonner mais ne peuvent tout à fait s’y résoudre. C’est sans compter sur les coups du sort… Le rire naît de ce décalage constant entre l’ampleur des efforts consentis et la fragilité des résultats obtenus, entre la précision supposée du plan et son incapacité patente à survivre au réel.

Jesús Alonso Iglesias inscrit le récit dans une Amérique vintage où chaque rue semble tout droit sortie d’un polar des années 1970. Et le ton fait parfois penser à une parodie feutrée, qui ne s’exprime qu’avec parcimonie. Ici, l’humour est une conséquence, pas une intention. Il surgit des situations, de leur enchaînement logique, de leur absurdité fondamentale.

Rien n’a de sens, vraiment, mais tout fonctionne. On suit attentivement les péripéties des braqueurs, de la composition de leur équipe à leur fuite désespérée, jusqu’au partage tant attendu – et qui vaut le détour à lui seul. Savoureux.

Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias
Dupuis, 10 avril 2026, 128 pages

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4.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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