« The Kids » : la révolte des berceaux

Et si, en une seconde, l’innocence disparaissait du monde, remplacée par une force irrationnelle, incapable même de comprendre ce qu’elle est ? Avec The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic échafaudent une fable apocalyptique aussi grotesque que dérangeante, où la parentalité vacille face à l’inconcevable.

Quelques secondes plus tôt, un bébé gazouillait dans son berceau. C’est désormais un adulte nu et incontrôlable, animé d’une violence primaire, mue par ses besoins et sentiments les plus immédiats. La scène est incompréhensible, presque obscène dans sa soudaineté. Le point de départ de The Kids tient tout entier dans cette transformation brutale, qui fait des nouveau-nés une menace contre laquelle personne n’était préparé.

Le chaos s’étend alors comme une onde de choc. Les rues se remplissent de corps adultes, dénudés, désorientés, incapables de langage ou de contrôle. Une humanité régressive, privée de tout filtre, où les réflexes primaires remplacent la pensée. « Quand même les urgences ne répondent plus, tout ce qu’il reste, c’est… le chaos. » Garth Ennis radiographie une perte totale de repères. Les institutions s’effondrent, l’ennemi est familier mais impossible à cerner.

On suit alors une famille elle-même victime de la mutation de son bébé, ainsi que la voisine quelque peu misanthrope qui les accompagne. Les personnages, au milieu du chaos, s’opposent et se jugent. « La priorité, c’est toujours ce que veulent les gosses, quitte à sacrifier tout le reste… », annonce, lasse, celle que les protagonistes taxaient un peu plus tôt de « sorcière ». Il faut dire que les auteurs font de cette voisine poil à gratter le porte-voix de toutes celles et ceux qui en ont assez de subir les contrecoups des enfants des autres. Quitte à invoquer l’écologie : « Ce qui se passe au final, c’est que vous sacrifiez la planète entière pour le confort de vos chiards. »

Visuellement, Dalibor Talajic accompagne cette descente aux enfers avec une efficacité froide. Son trait capte sans mal l’instant de bascule : des regards figés par la peur, des corps désarticulés, des mouvements chaotiques… L’événement fait de nombreuses victimes, et les vignettes ne nous épargnent rien, ou presque. Haletant, essentiellement dévolu au spectacle, The Kids se lit d’une traite sans jamais s’empeser par son propos.

Il est question de la peur de voir son enfant devenir autre chose. De la perte de contrôle. De l’effondrement du rôle traditionnel de parent. Et puis, il y a ces divergences de vues entre adultes, tous victimes, mais à des degrés et dans des positions qui ne sont pas identiques. Mais tout ça est quand même relégué à l’arrière-plan d’un concept qui se traduit par l’apocalypse le plus inattendu qui soit.

The Kids n’est sans doute pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur. C’est une farce tragique. Une farce qui fonctionne plutôt bien sur le moment, même si l’on sait qu’elle ne prendra pas place aux côtés des magnum opus du genre.

The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic
Delcourt, 9 avril 2026, 48 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.