My Cousin Rachel, un film de Roger Michell : Critique

Loin de la bluette façon Coup de foudre à Notting Hill, le cinéaste Roger Michell livre avec son dernier opus, My Cousin Rachel, un film en apparence linéaire et innocent, mais qui, malgré quelques maladresses, décrit en filigrane le parcours d’une femme qui ne veut pas être réduite à une position dichotomique de bourreau ou de victime.

Synopsis : Angleterre, début du XIXème siècle. Philip, un jeune noble anglais, apprend la mort mystérieuse de son cousin en Italie, survenue peu après son mariage secret avec la jeune et jolie veuve Rachel. Il n’a qu’une idée en tête : découvrir les véritables raisons de sa mort afin de le venger par tous les moyens. Mais la visite inattendue de cette nouvelle cousine va tout bouleverser…

La confusion des sentiments

Adapté par Alfred Hitchcock par trois fois (Rebecca, les Oiseaux, l’Auberge de la Jamaïque), c’est dire si son œuvre suscite certaines passions, l’écrivaine britannique Daphné du Maurier est une sorte de descendante directe des sœurs Brontë ou de Jane Austen pour le côté romantico-gothique de son œuvre. L’Auberge de la Jamaïque, son roman le plus célèbre, n’est pas sans rappeler les turpitudes des Hauts de Hurlevent, ne serait-ce que pour les Landes qui y sont décrites avec force et beauté, ou encore par le caractère ombrageux du maître des lieux.

My Cousin Rachel, un roman un peu moins connu de l’auteure, est de la même veine en apparence. Gothique par le (semblant de) mystère qui le caractérise, gothique par la présence de cette grande demeure aux alcôves spectrales. Une adaptation qui aurait pu avoir la même destinée que ses « sœurs ». Là où le bât blesse, c’est que Roger Michell, qui n’est certes pas Hitchcock, a non seulement choisi cette histoire dont la fin était ouverte, mais surtout il tue son film dans l’œuf, en annonçant dès la première ligne de dialogue (Did she? Didn’t she? Who was to blame?) que si mystère il y a, il ne sera peut-être pas résolu à la fin du film, que le doute est peut-être définitif, un parti pris de narration autant décevant que frustrant.

« She », c’est elle, la cousine Rachel (Rachel Weisz). Celle de Philip (Sam Claflin), le narrateur de l’histoire, mais aussi celle d’Ambrose, son tuteur, un autre cousin qui l’a pris en charge après le décès de ses parents. Ressemblant comme deux gouttes d’eau (joués d’ailleurs par le même Sam Claflin ), Philip et Ambrose ont dû être séparés lorsque la santé fragile du dernier l’oblige à aller vivre sous les cieux de l’Italie autrement plus cléments que ceux de sa Cornouaille natale. Ambrose, célibataire endurci et vieillissant, y fait la rencontre de Rachel, l’adule, l’épouse, pour finir par envoyer à Philip des appels au secours contre elle, rebaptisée « mon tourment », et meurt.

Philip ressent une haine immédiate pour cette veuve qu’il ne connaît pas, qu’il soupçonne d’avoir empoisonné son tuteur. Puis, une passion immédiate dès qu’il pose les yeux sur elle. Roger Michell montre ses excès presque enfantins avec beaucoup de justesse, et d’ailleurs il s’emploie à le dépeindre comme un enfant, torse nu le plus souvent, insouciant et inconscient jusqu’à la naïveté, ou la bêtise, selon le degré d’empathie du spectateur.

Et c’est là que le film gagne tout son intérêt : l’attraction aveugle de Philip pour Rachel, une femme plus âgée que lui, a quelque chose de touchant quand on se rappelle qu’il n’a jamais connu aucune femme, ni mère, ni tante ni même une servante d’aucune sorte car tous sont des hommes au château (« les seules femmes autorisées dans la maison étaient les chiennes » dira le narrateur). La seule femme qu’il connaît, la jeune Louise, est un garçon manqué…On pourrait paraphraser Zweig et affirmer que la confusion des sentiments est à l’œuvre à l’écran, et que Freud veille sur cette relation où Rachel dit de Philip qu’il « ressemble à un chiot à la recherche de sa mère » …

Le chef opérateur Mike Eley est plutôt convaincant dans sa manière de décrire cette Angleterre de carte postale, les landes, les falaises et tutti quanti, où la plèbe industrieuse et déférente, mais où les grands bourgeois sont vaguement décadents, ce qui donne un côté un peu ébouriffé à un récit par ailleurs bien lisse et plutôt classique.

Sam Claflin est aussi insipide que sur l’affiche d’ Avant toi, cette boursouflure croisée partout sur les sites de cinéma et dont la seule vue incite à ne pas aller voir le film. Il colle parfaitement à son rôle, un jeune homme un peu benêt que seule la culpabilité rendra enfin grave à la fin du film. Rachel Weisz est parfaite dans un rôle trouble, ambigu, on pourrait presque dire féministe avant l’heure, même si on la préfère dans des rôles plus punchy comme dans Youth de Paolo Sorrentino, ou The Lobster de Yorgos Lanthimos. Par ailleurs, dans le genre film en costumes dans une Angleterre d’aristos, on a également nettement préféré The Young Lady de William Oldroyd, ou Love and Friendship de Whit Stillman. Mais malgré nos réticences, et surtout malgré une fin frustrante qui laisse le spectateur sur sa faim, le tout lié directement au choix même de ce livre, My Cousin Rachel est un beau film bien rythmé et bien mis en scène qu’on suit sans déplaisir.

My Cousin Rachel : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=gZKRb0mwRoo

My Cousin Rachel : Fiche technique

Titre original : My cousin Rachel
Réalisateur : Roger Michell
Scénario : Roger Michell, d’après le roman de Daphne du Maurier, My cousin Rachel
Interprétation : Sam Claflin (Philip), Iain Glen (Nick Kendall), Rachel Weisz (Rachel Ashley), Holliday Grainger (Louise Kendall), Poppy Lee Friar (Mary Pascoe), Andrew Knott (Joshua), Pierfrancesco Favino (Rinaldi)
Musique : Rael Jones
Photographie : Mike Eley
Montage : Kristina Hetherington
Producteur : Kevin Loader, Coproductrice : Anita Overland
Maisons de production : Fox Searchlight Pictures, Free Range Films
Distribution (France) : Sophie Dulac Distribution
Durée : 106 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 Juillet 2017
Royaume-Uni, Etats-Unis – 2017

[irp]

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.