Un chant d’amour (1950) : Charmes de la poésie délinquante

Parce qu’il est rare et donc précieux, attardons-nous aujourd’hui sur Un chant d’amour, l’unique film que réalisa Jean Genet. Tourné en 1950 avant d’être censuré pendant 25 ans, ce court métrage silencieux est une puissante combinaison de brutalité et de poésie, encensant l’amour vrai ou fantasmé d’un prisonnier pour un autre, et dans laquelle résonne l’univers littéraire de l’écrivain.

Unique et subversif. Tels sont les deux mots qui nous viennent à l’esprit lorsqu’on évoque Un chant d’amour. Logique, d’ailleurs, puisque l’un ne va pas sans l’autre chez Genet, tout est uniquement subversif ou subversivement unique, c’est au choix, son film ne pouvait pas en être autrement. On peut dès lors préférer l’unicité qu’il évoque, la seule incursion d’un homme de plume derrière la caméra, la dimension singulière d’une esthétique librement inspirée de Cocteau ; ou, plutôt, ne retenir que la charge subversive qu’il contient, cette audace folle qui consiste à accoupler les interdits, la sexualisation explicite et l’amour homosexuel, nous rappelant qu’en France l’homosexualité fut longtemps considérée comme une déviance dangereuse. La censure évidemment a sévi, interdisant l’accès au film pendant un quart de siècle, légitimant d’une certaine façon sa place à part au sein du cinéma français.

L’histoire, fort simple, rend compte des mêmes obsessions qui traversent Notre-Dame-des-Fleurs et, surtout, Miracle de la rose : la prison, les détenus condamnés pour meurtre, l’autoérotisme dans le cloisonnement, le retour du refoulé, etc. Des cellules bien alignées, deux prisonniers qui communiquent par un petit trou dans le mur, un gardien curieux… De fantasmes en envolées surréalistes, le désir gronde chez le geôlier à mesure que l’exultation enfle chez les captifs.

Œuvre muette, faut-il le rappeler, Un chant d’amour déploie une vision des amours homosexuelles inédite, dans laquelle s’associent avec audace la pornographie avec la douceur, la canaillerie avec le raffinement, le lyrisme avec le cliché. Ces derniers, d’ailleurs, déroutent bien souvent de par leur simplicité apparente : cette paille introduite à travers l’orifice d’un mur, mettant ainsi en relation les deux détenus, a tout de la métaphore un peu trop limpide de l’acte charnel ; de même, la représentation qui nous est faite de la masculinité, avec ces corps musclés ou ces torses velus, semble reprendre de manière insistante les stéréotypes gays. Mais, si les clichés sont là, c’est parce qu’ils font partie intégrante de Genet, de son imagerie artistique parsemée de beaux voyous, de prisons, de braguettes lourdes et de virilité exaltée ! Tout le talent de Genet, justement, sera de les transcender, de les porter loin de l’apparence première, du sordide ou du scabreux qu’ils incarnent, afin de composer un poème visuel évoluant constamment entre désir et fantasme, songe et réalité, entre démarche introspective et expression sensible.

À travers ses écrits, il s’est souvent adjugé le rôle du provocateur, bousculant la bien-pensance tout en dévoilant une personnalité complexe, pleine d’ambivalence, de paradoxe et de tourment. Et c’est exactement ce qui ressort de son film où les antagonismes se croisent, s’opposent, se répondent sans cesse jusqu’à octroyer aux images muettes une parole nouvelle : les corps expriment à eux seuls la complexité de l’être, sa volupté et sa souffrance (les bras que l’on embrasse, les ongles que l’on arrache…), sa beauté et sa laideur (les corps jeunes et musclés, les visages suintant, les pieds crasseux…), son désir et sa désespérance (cette bouche qui s’offre, ce corps qui se replie sur lui-même, cette silhouette qui erre dans les couloirs…). Un langage corporel qui trouvera son summum dans le rapport au sexe, faisant de l’onanisme l’ultime moyen d’expression de l’homme, pour crier sa plénitude ou sa détresse (en prolongeant le plaisir de la danse, en annonçant la pression sur la gâchette).

Bien sûr, homme de plume avant tout, Genet n’évite pas quelques ratés, notamment dans la gestion du rythme ou dans l’étirement parfois inutile de certaines séquences. Mais pour le reste, Un chant d’amour demeure un superbe concentré de son univers artistique, de sa poésie singulière, de son aisance à illustrer désir et fantasme homosexuel. Un chant d’amour constitue également un subtil exercice d’introspection au cours duquel Genet tente l’esquisse de son propre portrait, à travers l’évocation de cet amour homosexuel naissant derrière la porte d’une prison, en sondant ses propres désirs ou représentations grâce à un récit mêlant habilement songe et réalité.

Et pour y parvenir, notre homme n’est pas à court d’idées, s’appropriant l’expressivité du cinéma muet pour donner forme à sa grammaire sauvage. Il met en application ce qu’il écrivit quelques années plus tôt : « Le cinéma est en effet essentiellement impudique. Puisqu’il a cette faculté de grossir les gestes, servons-nous d’elle. La caméra peut ouvrir une braguette et en fouiller les secrets. ». On appréciera ainsi cet esthétisme soigné, ce subtil travail sur le N&B ou le clair-obscur (en collaboration avec Cocteau à la photographie) qui vient sublimer ce qui pouvait être sordide. On appréciera également ces trouvailles visuelles qui suggèrent érotisme et fantasme avec une délicatesse absolument remarquable, comme cette grappe de fleurs que les prisonniers tentent de cueillir, ou ces corps nus qui s’enlacent avec sensualité… mais son plus grand tour de force, c’est d’avoir su donner à l’anodin une belle portée métaphorique. Ainsi, pour évoquer une idylle naissante entre deux personnes au trou, il fait du trou un puissant révélateur. En effet, c’est à travers ce trou qui perce tout, aussi bien le mur, la porte de la cellule que la chaussette du prisonnier, que nous allons apercevoir l’homme tel qu’il est : crasseux comme un pied de bagnard et pervers comme l’œil d’un maton ! Un être qui serait en tout point ignoble si, pour l’autre, il n’était pas capable de se dénuder, de se laver, et de s’élever loin de cette médiocrité ambiante comme ces deux amants qui vivent aveuglément leur amour… Le souffle ou la fumée, en passant à travers ce trou, se charge alors d’un air connu, d’une mélodie entendue au-delà des murs et qui est celui d’un amour à l’air libre.

Synopsis : Un prisonnier d’âge mûr cherche à créer un contact corporel avec son voisin de cellule, un jeune et beau condamné à mort.

Un chant d’amour : Bande-Annonce

Un chant d’amour : Fiche technique

Réalisation : Jean Genet
Scénario : Jean Genet
Photographie : Jacques Natteau, Jean Cocteau (non crédité)
Production : Argos Films (France)
Genre : cinéma expérimental
Durée : 25 min 23 s
Date de sortie : 1975 (France)

Note des lecteurs4 Notes
3.7

Festival

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