Les Glaneurs et la glaneuse, glaner selon Varda

Dans le documentaire Les Glaneurs et la glaneuse (2000), Agnès Varda part à la rencontre de paysans, flâne, chine, erre et devient, par la collecte d’images et de fragments de sa propre vieillesse, la « glaneuse » du titre. Un émouvant autoportrait continuellement nourri par la curiosité amusée de la pionnière de la Nouvelle Vague, qui invite le spectateur à sortir des définitions, des étiquettes et des formats. 

Synopsis : Des pommes de terre en forme de cœur. Des camions sur l’autoroute qu’une main tente d’attraper. Des personnes âgées démunies qui se penchent vers le sol après le marché du matin. Des traces de la vieillesse chez la cinéaste elle-même. De jeunes sans-abris qui racontent leur choix de vie. Des allers-retours entre la campagne et Paris...

Réalisé par Agnès Varda, le documentaire Les Glaneurs et la glaneuse (2000) se présente sous la forme d’une réflexion poétique à partir du terme « glanage », qui en est le point de départ. Selon la compagne de route de la Nouvelle Vague, « le film est né de plusieurs circonstances. D’émotions liées au vu de la précarité, du nouvel usage des petites caméras numériques et du désir de filmer ce que je vois de moi. Tout cela devait se répondre et s’imbriquer dans le film sans trahir le sujet de société que je souhaitais aborder : le gâchis et les déchets ».

Chez Varda, le documentaire est sujet. Ici, elle traite le problème du gaspillage sous la forme d’un essai cinématographique à la forme très maîtrisée, reposant sur l’expression spontanée de sa subjectivité. Son itinéraire insolite entraîne le spectateur au cœur des milieux ruraux et urbains, dans l’observation du geste pour lui-même. En effet, la cinéaste sillonne la France pour interroger ces glaneurs qui, par nécessité, plaisir ou choix de vie, vivent en parallèle de la société de consommation. Le charme du film se loge dans ce regard singulier porté sur le phénomène peu connu du glanage, sujet qui n’avait pas été abordé au cinéma jusqu’ici, faisant du documentaire de création une école de modestie et de réflexion sur la vie.

Ainsi, Les Glaneurs et la glaneuse illustre les mécanismes mêmes de la pratique documentaire : tel un enquêteur, le documentariste est au centre de l’œuvre, il crée des formes, décrit les gestes et les situations sur le terrain, in situ et in vivo. Il montre comment élaborer un processus qui évolue dans le temps (celui du tournage), propose une vision personnelle, engagée et ne refuse pas l’accident. Agnès Varda s’amuse enfin à évoquer la matérialité du corps dissimulé derrière l’œuvre, qui énonce, commente, réfléchit.

Le film s’ouvre sur un chat, fidèle compagnon de Varda et fil conducteur du voyage, également animal fétiche de Chris Marker (La Jetée, Le Joli Mai, Sans Soleil). Dès le premier plan, le spectateur pénètre dans l’univers et l’espace intime de la réalisatrice ; il peut, comme le glaneur, cueillir les images qu’elle a semées. De même, le dictionnaire l’invite à prendre place dans le dispositif, à partager une expérience symbolisée par le voyage à la fois formel, sociologique, initiatique. Le raisonnement par analogie et association visuelle – esquissé par les célèbres Glaneuses de Millet exposées au Musée d’Orsay –, façonne la structure enchevêtrée du montage.

Varda sublime l’acte de filmer au présent. S’ils ne sont ni des acteurs ni des personnages de fiction, les corps filmés deviennent pensants ; ils trouvent leur place dans le cadre, sortent de leur anonymat. Dispositif frontal et découpage hasardeux accompagnent cette constante recherche du contact où l’improvisation devient matériau, tandis que la mise en scène de la parole est soumise à la spontanéité des échanges. Ainsi compilés, les témoignages se complètent et créent la complexité du monde que donne à voir Les Glaneurs et la glaneuse.

Parsemé de jeux de mots et de traits d’esprit, le commentaire didactique conduit le récit ou le bouscule, et interpelle le spectateur. La voix-off de Varda est, comme un filtre, le moyen d’accès à l’image, à sa dialectique. La musique extra-diégétique accompagne quant à elle ce journal intime construit par les astuces narratives et autres ellipses dans lesquelles s’insèrent et s’intercalent les toiles des maîtres du Réalisme.

En outre, ruralité et monde urbain s’opposent et se répondent : la campagne, vue de jour, reste paisible et déserte contrairement à la ville et à son tumulte, représentés par la nuit. Le périple opéré par la caméra subjective est parfois entrecoupé par le simple désir de filmer un paysage ou un détail. L’appareil, ici instrument au service du geste tendre et malicieux d’Agnès Varda, se faufile, s’attarde sur un chien ou un oiseau avant de revenir sans transition sur les personnages principaux : les glaneurs. Cette mise en scène décousue de l’espace crée une digression, source de poésie elle aussi.

Narratrice omnisciente, Agnès Varda profite de son expédition pour brosser avec humour un autoportrait. Son visage se reflète d’ailleurs dans une horloge récupérée sur les trottoirs parisiens. Ici, l’artifice du décor s’efface complètement au profit de la plasticité de l’objet. Figé, le corps s’inscrit dans le paysage, tout comme le reflet de la cinéaste dans le rétroviseur ; ils font partie intégrante du décor et trouvent leur matérialité dans le jeu d’écho permis par le miroir. La vie est là : elle interrompt le récit solide et vertical, auquel Varda préfère un scénario « liquide ». La réalisatrice juxtapose tout au long du documentaire des bribes de « morceaux vécus », s’autorise des maladresses, des distractions, des diversions (avec par exemple un gros plan sur sa main s’amusant à attraper les camions ou la séquence inattendue du bouchon d’objectif dansant) et scrute la moindre « usure » de son corps vieillissant.

Les Glaneurs et la glaneuse illustre donc la démarche artistique et ludique d’Agnès Varda : à partir du réel, elle amène le spectateur à constater qu’il y a toujours une prise de vue alternative. Cinéaste citoyenne, femme résolument moderne qui aime filmer la précarité, la marginalité (Sans toi ni loi) et rendre compte de l’altérité (Mur Murs, Daguerréotypes), elle compare la mécanique du glanage à celle du souvenir tout en interrogeant l’opulence de nos sociétés avec pertinence. De la banalité à la poésie, ce cinéma du réel met en scène le filmage comme un glanage, un lien social, en se penchant sur le contact des protagonistes avec les restes, les débris, les déchets, des autres. Aujourd’hui encore, ce documentaire d’auteur résonne en nous de par ses qualités formelles nous permettant d’effectuer ce voyage profondément humain.

Sévan Lesaffre

Les Glaneurs et la glaneuse – Extrait

Les Glaneurs et la glaneuse – Fiche technique

Réalisation et scénario : Agnès Varda
Interprètes : Agnès Varda, Edouard Loubet, Michel Legendre, Raymond Dessaud, Bodan Litnansky, Louis Pons, Alain Gendron, Jérôme-Noël Bouton.
Image : Stéphane Krausz, Didier Rouget, Didier Doussin, Pascal Sautelet, Agnès Varda.
Son : Emmanuel Soland, Nathalie Vidal
Montage : Agnès Varda, Laurent Pineau
Musique : Joanna Bruzdowicz
Production : Ciné Tamaris
Durée : 1h18
Genre : Documentaire
Date de sortie : 7 juillet 2000

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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