L’Arnaqueur : The Loser Strikes Back

Scénariste réputé pour Warner, Fox et Paramount, Robert Rossen est vite devenu un réalisateur de talent (Johnny O’Clock, Body and Soul, Lilith). En 1961, avec L’Arnaqueur, il signe moins un film sur le billard qu’une métaphore singulière de la société américaine, doublée d’une belle étude psychologique. Un film âpre et bouleversant qui offre à Paul Newman l’un de ses plus beaux rôles.

Synopsis : Le talentueux et autodestructeur « Fast » Eddie Felson (Paul Newman) gagne sa vie en arnaquant des amateurs de billards. Son obsession est de battre le champion Minnesota Fats (Jackie Gleason), dont le manager est le tout-puissant Bert Gordon (George C. Scott). Après avoir été vaincu par Fats à la suite d’une partie de plus d’une journée, Eddie cherche à rassembler une forte somme d’argent pour de nouveau jouer contre son adversaire. Dans un bar, il fait la connaissance de Sarah Packard (Piper Laurie), une jeune alcoolique boiteuse, qui devient sa petite amie. S’étant fait briser les doigts par des joueurs n’appréciant pas ses méthodes, l’arnaqueur Eddie se rapproche de plus en plus de Sarah. Une fois guéri, le jeune homme décide de s’associer au redoutable Bert Gordon pour s’améliorer, malgré les mises en garde de Sarah.

Alors qu’il n’est pas rare d’utiliser le sport pour illustrer le rêve américain et le mythe du self-made-man, Robert Rossen préfère se montrer plus critique sur le sujet et s’interroge : si les valeurs du sport sont nobles, la noblesse de l’Homme existe-t-elle encore au contact de ce dieu dollar qui corrompt les cœurs et transforme les rêves en quête de futile, de frime ou de fric ? Après avoir été victime du maccarthysme, Rossen revient à ses premières amours et notamment à la critique du système capitaliste. Pour ce faire, il se sert du livre de Walter S. Tevis, The Hustler, pour établir une relecture de son fameux Sang et or, sortie en 1947. Dans ce film, un jeune boxeur en venait à renier ses valeurs morales, en s’associant à un manager véreux, afin de pouvoir goûter aux joies du succès et du luxe. Il devenait champion grâce à l’argent et non à son talent. Avec L’Arnaqueur, on retrouve la même thématique, l’univers du billard servant cette fois-ci de décor à une réflexion autour des notions de réussite et d’échec, que l’on peut résumer ainsi : argent ou honneur, comment mesure-t-on l’étoffe d’un champion ?

Tout est d’ailleurs parfaitement résumé dans une séquence introductive qui a le mérite de jouer sur nos attentes, dissimulant son propos amer derrière des dehors légers et badins. Eddie Felson (Paul Newman, dans l’un de ses meilleurs rôles), brillant joueur de billard, monte un petit numéro dans le seul but de soutirer de l’argent aux nigauds. Le sourire qu’il esquisse à la vue des billets facilement gagnés en dit long sur sa moralité : il vient de réussir son arnaque, mais est-il un champion pour autant ? Le ton enjoué de la séquence laisse vite la place à un univers bien plus sombre, comme dans les films noirs, comme dans Sang et or, annonçant le destin tragique de celui qui se retrouve broyé par le système capitaliste.

Cette dimension tragique, Rossen la matérialise tout de suite à l’écran à travers le premier duel opposant Fast Eddie à Minnesota Fats, la légende vivante du billard. On remarquera d’ailleurs que les surnoms donnés aux joueurs ont une vraie dimension symbolique : « fats » renvoyant, il est vrai, au surpoids du personnage mais surtout à son épaisseur morale. Il a des principes, des valeurs, une dignité, et c’est pour cela qu’il est champion. Tandis que « fast » renvoie à l’idée de rapidité, légèreté, et finalement d’inconsistance. Et c’est bien sur le plan moral que la partie va se jouer. Tandis que les heures passent, le duel s’éternise, les billets s’entassent et la gloriole monte à la tête du jeune loup qui révèle son vrai visage : ce n’est pas la victoire qui l’intéresse mais l’argent, et il en veut toujours plus. Foncièrement indécent, il ne comprend pas ce qui fait la noblesse d’un homme tel que Minnesota Fats. Il n’a ni vertu ni principe, il n’est qu’un arnaqueur, un perdant. D’ailleurs, lorsqu’on lui fait remarquer qu’il est un « loser », la baudruche se dégonfle et perd inévitablement la partie.

Bien sûr, on pourra reprocher au film une certaine facilité dans son approche allégorique ou dans sa façon d’expliciter son contenu. Mais Rossen semble avoir retenu les leçons de Sang et or, et fait preuve ici de bien plus de rigueur et de finesse. Et même si les écueils demeurent (les discours autour des notions de « winner » et de « loser », comme lors du final), Rossen investit bien mieux l’image et le regard pour soutenir son propos.

Ainsi, pour illustrer le perdant, il filme Eddie perdu dans la ville, perdu dans sa vie. Le N&B et la musique jazzy font briller les couleurs de la détresse, tandis que la largeur du cinémascope lui permet de souligner la perdition de son personnage : petit, isolé dans un coin du cadre, Eddie n’est qu’une silhouette insignifiante cherchant sa véritable place. Et il va la trouver non pas autour d’une table de jeu mais dans le regard de l’autre. C’est dans le regard de Bert Gordon, le manager de Minnesota Fats, l’archétype du capitaliste froid et cynique, qu’il se voit comme un « loser ». Mais c’est dans le regard de Sarah (étonnante Piper Laurie), une paumée comme lui, son âme sœur, qu’il découvre sa propre beauté.

La relation entre Eddie et Sarah représente le cœur de L’Arnaqueur et Rossen lui donne toute son importance en la filmant comme une partie de billard, suffocante par son aspect en huis clos, passionnante par ses rebondissements. Mais si on peut la voir comme une partie de billard, celle-ci s’avère un peu particulière car les joueurs cherchent moins à s’affronter qu’à s’entraider. On retrouve ainsi le propos politique de Sang et or mais que Rossen délivre de manière un peu plus subtile. Comme dans son film précédent, la femme sert de soutien moral, ou plus précisément de révélateur moral : c’est à son contact qu’Eddie va développer sa conscience morale, comme l’atteste la séquence du pique-nique – incontestablement la plus belle du film – dans laquelle il ouvre son cœur et exprime son attirance pour les valeurs humanistes.

Rossen exhorte alors ses congénères à la résistance dans un dernier acte où prédomine son sens du tragique. Tragique car nous sommes dans un film noir, tragique car la confrontation avec le système capitaliste sera impitoyable. Bert Gordon, à l’instar du manager véreux dans Sang et or, est un personnage peu nuancé, incarnant un système capitaliste diabolique qui assujettit le prolétaire. Il exploite ainsi Eddie sans vergogne, exigeant 75% de ses gains, contrôlant sa vie comme ses mains (Sarah qu’il écarte, les pouces d’Eddie qu’il fait briser). Comme ce fut le cas pour le boxeur incarné par John Garfield, la survie d’Eddie passe par sa capacité à résister et à sortir du système. C’est ce qu’exprime l’ultime séquence, au cours de laquelle Eddie est chassé du monde du billard tout en gagnant l’estime de Minnesota Fats.

Si la conclusion peut paraître un peu facile, on retiendra néanmoins la description pour le moins cinglante qui nous est faite du système américain et qui se trouve résumée par les mots écrits par Sarah : « Perverted, twisted, crippled ». Un propos amer qui donne toute sa force à L’Arnaqueur, contrairement à la suite que proposera Scorsese dans les années 80 (The Color of Money) qui sera insipide et sans grand intérêt.

L’Arnaqueur : Bande-Annonce

L’Arnaqueur : Fiche Technique

Réalisation : Robert Rossen
Scénario : Sidney Carroll et R. Rossen, d’après le roman de Walter Tevis paru en 1959
Photographie : Eugen Schüfftan
Musique : Kenyon Hopkins
Production : Robert Rossen
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 12 janvier 1962 (France)

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3.8

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