La prostitution selon « The Deuce »

Parmi les représentations dans les séries, la prostitution est souvent dépeinte artificiellement et en intrigue secondaire. The Deuce (2017- 2019), en trois saisons, a réussi à saisir le milieu de la prostitution dans un drame original et intelligent. C’est en partie grâce à la patte de David Simon, créateur de The Wire, mais aussi à la diversité des personnages féminins, dont Maggie Gyllenhaal dans le rôle de Candy, que l’ensemble de la série représente.

Synopsis : New York, 1971. La 42ème rue est un microcosme au sein duquel tout le monde se connaît et s’observe. Les agents de police connaissent chaque prostituée par son prénom, les prostituées connaissent les patrons de bar où elles trouvent quelques minutes de repos, les patrons de bar connaissent les mafieux locaux, qui travaillent avec les proxénètes et les dealers du quartier. Un monde en circuit fermé dans une ville cosmopolite où tout est possible. Aux premières loges : Vincent Martino (James Franco), lequel jongle entre plusieurs boulots pendant que son frère jumeau, Frankie, accumule les dettes de jeu, Candy (Maggie Gyllenhaal), une prostituée insoumise sans proxénète, Lori (Emily Mead), fraîchement débarquée de son Amérique profonde, ou encore Abby, une étudiante en quête de frissons.

The Deuce revisite la vision fantasmé de la prostitution dans les séries

Avant la sortie d’une série comme The Deuce, l’univers sériel avait rarement saisi la prostitution et son milieu comme sujets, et encore moins la prostitution de rue. De plus, ces représentations sont souvent passées par des visions fantasmées, et proches de la littérature érotique. Des séries comme Secret Diary of a Call Girl (2007-2010), qui donne une vision très marginale d’une fille qui se prostitue par plaisir, par amour du sexe et de l’argent. Une représentation qui s’exempte de considération morale ou de la réalité du trafic humain. Pareil en 2016, The Girlfriend experience, la série adaptée du film de Steven Soderbergh, pose son intrigue également du point de vue d’une call girl qui prend plaisir dans son métier.

En comparaison, The Deuce effectue un véritable travail de représentation. Parler de prostitution n’est pas juste parler de sexe ou montrer des filles dans la rue. Pour montrer sérieusement la prostitution, il faut aussi s’attarder sur tous les types de personnages existant dans le milieu. Que ce soient les patrons des bars, les maquereaux, les prostituées mais aussi les flics et les journalistes qui gravitent autour du milieu, chaque personnage, même secondaire, fait partie du système et a son importance. C’est en ça qu’on retrouve un peu de The Wire dans cette série, en adoptant chaque point de vue, même celui des personnages les plus détestables.

En tant que spectateur, David Simon nous rend aussi conscients de ce commerce du sexe qui est avant tout violent et misogyne. Au cours de l’histoire, certaines filles se font rouer de coups par leur mac ou des clients, et même disparaissent et meurent mystérieusement. La série montre aussi qu’à cette époque – et encore actuellement -, la vie ou la mort des prostituées importait peu aux yeux des policiers. De la même manière que dans The Wire, on assiste à la dure réalité de ces oubliées de la rue.

Une diversité de personnages féminins et féministes

Le show offre différents points de vues sur le milieu de la prostitution, des macs violents aux clients bizarres, des flics véreux aux gérants des bars gays, mais surtout une vision unique de ces travailleuses du sexe. Elles ont toutes leur parcours et leurs motivations pour rester, nuit après nuit, dans la rue en quête de clients : certaines travaillent pour leur vie, car elles sont dépendantes d’un mac pour leur offrir des clients. D’autres travailleuses du sexe, comme Candy, sont “indépendantes”, travaillent pour elles-mêmes et fixent elles-mêmes les règles, pour le frisson et pour l’argent. Surtout pour l’argent, par nécessité. Pour chacune de ces femmes, rien n’est dépeint comme étant tout rose, ni tout noir. 

Candy (Maggie Gyllenhaal)

Candy a un rapport spécial avec son job : malgré les abus sexuels qu’elles subit au quotidien, sa vie lui permet aussi une liberté qu’aucune femme de son époque ne connaît. Elle se considère avant tout comme artiste. Son vrai job est la réalisation, de films pornos, mais d’un point de vue unique et féminin. De cette manière, son personnage travaille au sein même d’une misogynie intériorisée, l’industrie du porno et la prostitution, tout en réussissant à s’épanouir. Candy est motivée d’excitation dès qu’elle se retrouve derrière la caméra à diriger ses acteurs, sur les positions à avoir, le rythme à adopter, pour rendre les scènes sexuelles encore plus authentiques et jouissives pour les spectateurs. Car son job, c’est avant tout d’exciter. Rendre son client satisfait, mais aussi nous, spectateurs.

Dans l’évolution de l’histoire, il est intéressant de voir que le personnage de Candy s’empare de sa condition pour s’émanciper. Son rêve est de réaliser des films pornographiques et que ça lui rapporte. Elle se bat pour faire reconnaître son métier, plutôt que de s’en détourner. Son évolution passe de la prostitution à la pornographie. En rendant son business plus profitable et plus reconnu, elle s’élève à sa manière vers une sphère publique. Le revers de la médaille, au final, sera le jugement de ses proches. Son fils et ses parents qui ont honte de son travail, malgré son succès. Mais aussi dans ses relations amoureuses, où il est dur d’associer ce genre de travail avec une relation stable et de confiance.

Abby (Margarita Levieva)

The Deuce offre une perspective féministe sur le milieu de la prostitution à travers principalement le personnage d’Abby. Étudiante issue d’un milieu aisé et prise d’ennui, elle veut goûter au danger du milieu. Pour elle, la prostitution est une expérience fascinante. Très rapidement, elle finit par combattre l’exploitation humaine. Elle vient d’un milieu élevé, a reçu une éducation supérieure et porte en elle de fortes convictions féministes. Elle s’affranchit du milieu en tentant d’aider celles qui veulent aussi quitter la prostitution.

Lori (Emily Meade)

Jeune, jolie et naïve, elle débarque à New York pour devenir connue. Par chance (ou pas), elle tombe sous le charme de C.C., proxénète charismatique qui la lance dans la prostitution et lui promet monts et merveilles. Très vite, elle perd de sa naïveté face aux autres filles et comprend comment rentrer dans les faveurs de C.C. pour en tirer le plus d’avantages. Elle s’élève comme partenaire de son mac et finit par devenir actrice pour films d’adultes aux commandes de Candy. Son évolution est intéressante à observer, car elle finit réellement par devenir connue comme elle l’espérait mais dans le milieu des films pornos. En saison 3, elle tourne même à Los Angeles mais son étiquette d’actrice porno l’empêche d’obtenir des rôles plus importants. D’une certaine manière, son évolution comme star du porno, lui permet de s’émanciper de C.C. et du milieu de la rue. Mais en réalité, même dans l’univers pailleté du cinéma, son personnage souffre toujours de n’être utilisé et aimé que pour son corps et sa sexualité.

Enfin, autour de ces personnages féminins, il y a aussi des hommes, de tous types. Entre les gentils et les mauvais, entre les macs et les flics, la frontière est brouillée. Il y a ceux qui gèrent l’argent ou les peeps shows. Ceux qui dirigent, derrière un bar ou derrière une caméra. Ceux qui complotent, qui attaquent, qui menacent, qui tuent ou se font tuer. Ceux qui se vengent, ceux qui réclament justice et représentent la loi. Et l’on voit que même ces hommes subissent les conséquences violentes de la prostitution. Ainsi, la série est loin d’encenser uniquement le sexe, mais elle dépeint la réalité de ce commerce humain.

La réalisation de la série autour de la prostitution

En réalité, la série voulait aborder de prime abord la montée de la pornographie dans les années 70. La saison 1, qui aborde le milieu de la prostitution n’est en réalité qu’une introduction au marché du sexe dans les rues de New York. La saison 2 fait un bon de 5 ans pour mieux explorer l’évolution de nos personnages vers le milieu plus cinématographique du sexe.

C’est aussi essentiellement au cours de la saison 1 que David Simon est lui-même à l’écriture des épisodes. Pour l’accompagner, il s’entoure de scénaristes avec qui il avait déjà travaillé pour The Wire, dont le créateur de The Night Of, Richard Price. Pour la réalisation, il fait appel aussi à Alex Hall, qui a bossé sur Treme et True Detective. Comme scénaristes connus, on retrouve aussi pour The Deuce, Michelle MacLaren (Breaking Bad, Game of Thrones, Lie To Me) et James Franco, lui-même. Une équipe technique qui a déjà fait ses preuves auprès de drames à la fois sombres et intelligents pour revenir de manière autant sociologique sur la prostitution dans The Deuce.

La série de HBO The Deuce réussit avec brio à renouveler la représentation de la prostitution dans l’univers sériel. Et c’est avant tout à travers les différents regards de ces personnages si bien écrits. Une série qui d’autant plus évolue en trois saisons pour aborder aussi les débuts de la pornographie. En regardant cette série, à notre époque, on est frappés par les similitudes persistantes autour du tabou sur le sexe que la série parvient à nous dévoiler. C’est par son efficacité que la série ne perd jamais le spectateur en détours scénaristiques faciles, mais c’est aussi grâce à la profondeur de ses personnages, et particulièrement la figure de Candy, interprétée par Maggie Gyllenhaal. On s’attache au développement des protagonistes sans les juger. Plus qu’une série HBO, une fiction sociologique de la prostitution.

Bande Annonce : The Deuce (saison 1)

 

 

 

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