La demi-bonnette, témoin esthétique d’une paranoïa du cinéma américain

Déjà présente dans des films comme Citizen Kane, c’est pourtant plus tardivement, durant le nouvel Hollywood, que la demi-bonnette a trouvé son essor. Un courant très particulier dans l’histoire du cinéma, très influencé par les traumatismes de son pays. Cette paranoïa ambiante du cinéma américain se reflète ainsi parfaitement à travers les possibilités esthétiques d’un outil permettant de multiplier les points de vue.

Précisions techniques

Une demi-bonnette est une forme particulière de bonnette, plus précisément une demi-lentille convergente. Celle-ci se place sur l’objectif photographique, et le couvre ainsi sur une moitié. L’intérêt d’un tel objet est qu’il permet de créer deux profondeurs de champ au sein d’une même image. En temps normal, il est impossible de réaliser un tel effet, l’objectif de la caméra ne pouvant effectuer une mise au point que sur un seul objet. Bien que complexe à mettre en place, cet effet de mise en scène est une alternative efficace de mise en scène d’un dialogue entre deux personnages, et permet d’éviter les traditionnels champs-contrechamps.

Un effet de style inévitablement lié au nouvel Hollywood

On associe souvent l’utilisation de la demi-bonnette avec le grand Vilmos Zsigmond, directeur de la photographie. Il a en effet photographié plusieurs films du nouvel Hollywood, comme Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino. La technique est devenue récurrente pendant cette période particulière de l’histoire du cinéma Américain. Ce mouvement, qui s’étale de la fin des années 60 jusqu’aux années 80, permet à une nouvelle génération de cinéastes d’aborder de manières plus radicales divers sujets de société bouleversant le pays. Il permet également à ces mêmes cinéastes d’expérimenter, aussi bien d’un point narratif qu’esthétique, comme avec la demi-bonnette.

De nos jours, l’effet n’est que très rarement utilisé, et paraît presque être le témoin d’une époque révolue. Souvent, les longs-métrages modernes en font l’usage avec pour volonté de rendre hommage, ou de donner un aspect « old school » à leur film. C’est le cas dans plusieurs films de Quentin Tarantino, dont l’œuvre ne cesse de rendre hommage aux films qui l’ont bercé.

L’esthétique au service des maux d’un pays

Lorsque l’on analyse de plus près les longs métrages faisant usage de la technique, les récurrences de genres et thématiques sont évidentes. Ce sont très souvent des films pessimistes, allant du thriller à l’horreur. Deux genres prépondérants durant cette période. Tout sauf un hasard, tant les États-Unis était dans une période sombre. Le pays était tourmenté, entre autres, par la guerre au Vietnam et divers combats sociaux. Ainsi, parmi les films faisant usage du procédé, on trouve Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula, relatant le scandale du Watergate. Mais également Outrages ou Né un 4 Juillet, qui abordent le Vietnam, mais encore Robocop de Paul Verhoeven, satire de l’autoritarisme américain.

Mais le point de bascule de cette montée paranoïaque intervient peut-être auparavant, le 22 Novembre 1963. L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy a traumatisé toute une génération de citoyens Américains. Parmi eux figurent évidemment des jeunes cinéastes en devenir comme Francis Ford Coppola, Steven Spielberg ou Brian de Palma. C’est peut-être ce traumatisme qui a permis à ces légendes d’aborder de tels thèmes. Et c’est probablement grâce à la demi-bonnette, notamment, qu’ils ont réussi à retranscrire l’atmosphère de leur pays.

D’un point de vue purement esthétique, la demi-bonnette est l’outil parfait pour retranscrire toutes formes de paranoïa. L’œil du spectateur n’est pas habitué à voir une image avec deux zones de netteté. Une sensation d’étrangeté se dégage alors automatiquement de l’image. Les cinéastes l’utilisent alors pour illustrer cette étrangeté, ou même la créer lorsque le récit ne la fait pas apparaître. Deux profondeurs de champ impliquent deux points de vue. L’image paraît alors envahie par un corps étranger, qui vient s’immiscer dans la matière filmique pour nous donner à voir quelque chose de normalement impossible à voir. Quoi de plus terrifiant, à une époque ou un pays est toujours convalescent du meurtre d’un président, dont l’assassin est aujourd’hui encore, inconnu.

Prenons comme exemple cette scène extraite de Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula. Le personnage de Robert Redford est au premier plan, positionné sur la droite du cadre. Il passe un appel téléphonique pour obtenir des renseignements afin de dévoiler au grand jour le scandale du Watergate. La demi-bonnette est ici cachée dans l’image par la colonne et les lumières au centre du cadre. Alors, l’arrière-plan est net, et nous donne à voir tous les journalistes du Washington Post se regroupant devant la télévision. Dans le même temps que le personnage de Redford enquête, un politicien fait une intervention officielle pour masquer le scandale.

En convoquant deux points de vue grâce au procédé, Alan J. Pakula décuple la tension de son film. Le long-métrage est une grande enquête journalistique, dans laquelle sont plongés deux journalistes obsédés par l’histoire. Montrer aux spectateurs deux zones de netteté renforce la dimension paranoïaque du récit. Au premier plan, le personnage de Redford tentant de dévoiler un scandale. Mais derrière lui, on voit la tentative de masquer cette enquête. Le protagoniste ne le sait pas, mais le spectateur le voit grâce à la demi-bonnette. Comme si celle-ci étouffait Robert Redford, coincé au premier plan.

Brian De Palma, cinéaste de la paranoïa

Sur le tournage d’Obsession, Brian de Palma découvre la demi-bonnette grâce à Vilmos Zsigmond. Dès lors, il utilisera la technique en permanence dans sa filmographie. Tout sauf une anomalie, tant son œuvre est infusée de sa virtuosité technique. De Palma est un grand admirateur d’Alfred Hitchcock. Une grande partie de sa filmographie est composée de thriller pouvant être vus comme des hommages à son maître. Ainsi, ses films ont très souvent cet aspect paranoïaque, ou l’étrangeté du récit est décuplée par les divers effets de mise en scène qu’il déploie.

Avec la demi-bonnette, il convoque plusieurs sentiments. Dans Carrie, elle renforce l’étrangeté et la folie qui entourent le personnage éponyme. Et dans Mission Impossible, elle permet de décupler la tension de certaines scènes, comme la fameuse scène d’infiltration ou Ethan Hunt est suspendu à un fil. Mais c’est avec Blow Out qu’il utilise l’outil de la meilleure manière. L’assassinat de JFK a grandement marqué De Palma. Avec ce film, ou un homme tente de résoudre le meurtre d’un politicien, il essaie de retranscrire la volonté d’obtenir une réponse du pays suite à la mort du président.

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Le film contient de nombreux plans en demi-bonnette, 15 pour être précis. Chacun d’eux, au-delà de témoigner de la virtuosité du film, sert l’histoire. Dans ce plan, le personnage de John Travolta est au premier plan, en train d’écouter des enregistrements sonores. Brian de Palma va alors utiliser la demi-bonnette pour associer à l’écran le protagoniste, et l’image de ce qu’il écoute en arrière-plan. Ici, l’outil donne une dimension presque surréaliste au plan, puisque ici, la voiture est une mise en image d’une projection mentale du protagoniste. Bien que présent lors de l’accident, il n’aurait pu le voir avec une telle précision. Ce plan en demi-bonnette ne devient alors que la mise en image de la paranoïa d’un homme, et au vu du sous-texte du film, de tout un pays.

Une obsolescence post-nouvel Hollywood

Comme dit auparavant, la demi-bonnette est devenue rare après les années 80. Le règne des auteurs est alors terminé, et les questionnements du nouvel Hollywood sont progressivement mis de côté. Ce qui était une des figures de style majeures à cette époque a rapidement semblé être tombée en désuétude. Malgré tout, Brian De Palma a fait perdurer son utilisation, et la vague des thrillers politiques des années 90 a notamment permis à Wolfgang Petersen d’en faire usage avec Dans la Ligne de Mire. Les autres films américains ayant eu recours à la technique semblent n’avoir capté que sa dimension esthétique, alors que la demi-bonnette à permis à des cinéastes de transcender les enjeux et le propos de leurs récits.

Aujourd’hui, on pourrait se poser la question d’une résurgence de la demi-bonnette aux États-Unis. Le pays est bouleversé par le racisme, la remise en cause des droits des femmes, et encore traumatisé par le mandat de Donald Trump. Certains cinéastes pourraient réinventer cette figure de style, et remettre au goût du jour sa capacité de témoin esthétique de la paranoïa de leur pays.

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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