Together : l’amour qui nous transforme

L’amour est fait d’incertitudes, d’inconforts, de maladresses. Il évolue, se déforme, parfois se fissure, et pourtant il persiste, tenace, souvent absurde. Pour son premier long-métrage, l’Australien Michael Shanks s’attaque à ce matériau glissant à travers un film de genre à la fois réjouissant et inégal, où l’horreur physique se mêle à la tendresse d’un couple en crise. Together prend le pari audacieux de raconter une histoire d’amour à travers la fusion littérale des corps – et dans une certaine mesure, des âmes. Une métaphore filée avec plus d’énergie que de finesse, mais dont le résultat mérite notre attention.

Tim et Millie (Dave Franco et Alison Brie), en couple depuis plusieurs années, décident de tout quitter pour s’installer à la campagne. Ce qui devait être un nouveau départ tourne rapidement au cauchemar lorsqu’une force surnaturelle les oblige à vivre littéralement collés l’un à l’autre, dans un huis clos de plus en plus oppressant.

Derrière cette intrigue volontairement saugrenue se cache une allégorie évidente de la vie conjugale, de la dépendance affective, et de l’envie parfois confuse de se fondre dans l’autre. Franco et Brie, qui forment un couple marié, insufflent à leurs personnages une justesse fragile, entre complicité affective et agacement larvé. Leurs personnalités contrastées (lui, musicien à la dérive ; elle, institutrice affirmée) font naître une dynamique crédible, bien qu’un peu archétypale. Leur alchimie ne fait cependant aucun doute.

Le duo, que l’on avait déjà vu réuni à l’écran dans The Disaster Artist ou Somebody I Used to Know, retrouve ici une forme de confort, mais aussi une prise de risque : ils produisent, incarnent, et en quelque sorte mettent à nu leur propre rapport à la fiction de couple. Dave Franco, en particulier, semble poursuivre ici une exploration du genre entamée avec The Rental (2020), son premier long-métrage en tant que réalisateur. Ce thriller de home invasion, à la mise en scène soignée mais au scénario convenu, posait déjà les bases d’un cinéma de l’intime sous tension. Avec Together, il délaisse la froideur du contrôle formel pour se recentrer sur l’acting, et se prêter à une dynamique plus grotesque, plus organique et plus viscéralement humaine.

Le grand saut

Il faut le reconnaître : le scénario de Together ne brille pas par sa complexité. Le développement des péripéties suit un schéma assez classique, avec une montée en tension convenue et des révélations téléphonées. Certaines scènes explicatives, un peu expédiées, peinent à maintenir la cohérence de l’univers surnaturel. L’exposition est rapide, et même si cela permet de rentrer vite dans le vif du sujet, on sent que l’écriture a sacrifié un certain ancrage émotionnel pour mieux servir le dispositif formel.

Mais c’est précisément dans sa mise en scène que le film se démarque. Michael Shanks, fort de son expérience dans le court-métrage et les effets visuels, exploite habilement le huis clos. Il joue des angles, du hors-champ, et injecte une tension organique à travers le body horror, sans jamais verser dans l’horreur gratuite. Le film trouve un certain équilibre dans cette tension entre esthétique crasse et mise à distance comique. L’horreur ne cherche jamais à faire peur frontalement ; elle sert plutôt de levier au récit intime d’un couple qui tente de se reconnecter par tous les moyens, y compris les plus absurdes. C’est là que Together compense ses faiblesses narratives : dans une énergie visuelle maîtrisée, dans un plaisir de cinéaste palpable. Le grotesque devient vecteur d’émotion, la chair un langage affectif.

La vie à deux

Le véritable enjeu du film n’est pas tant le surnaturel que ce qu’il symbolise : la codépendance, la perte d’identité dans le couple, l’usure des sentiments et le fantasme d’un amour « fusionnel ». N’y a-t-il pas là une forme de « transaction » qui se dessine autour d’eux, comme le suggère Celine Song avec Materialists ? Pas totalement. À mesure que leurs corps se rapprochent jusqu’à la limite du tolérable, Tim et Millie sont contraints de faire face à eux-mêmes, à leurs rancunes, leurs renoncements, leurs désirs contradictoires.

Le film propose ainsi une relecture grotesque et touchante de la fameuse quête de sa « moitié », dans une perspective quasi platonicienne, mais avec l’aide d’une scie sauteuse et de fluides corporels peu ragoûtants. La chair parle, hurle parfois. Et sous cette surface visqueuse, c’est tout un discours sur l’amour, dans sa dimension à la fois spirituelle et charnelle, qui émerge. La chair, ici, n’est pas qu’un outil de choc : elle devient le théâtre même du conflit amoureux 

Cœurs en fusion

Together assume une tonalité hybride : parfois comique, parfois tragique, souvent grotesque. Des séquences cocasses – comme des retrouvailles dans les toilettes d’une école – viennent régulièrement désamorcer la tension, au risque toutefois d’affaiblir l’impact émotionnel de certaines scènes. Le film flirte alors avec la parodie, sans jamais y plonger totalement. On pense parfois à un « Cronenberg sous acide », comme si The Thing rencontrait Marriage Story. Ce mélange instable est à la fois ce qui rend Together attachant, et ce qui peut dérouter. Ce n’est ni vraiment une comédie romantique, ni un vrai film d’horreur. Mais ce flou identitaire fait aussi écho à celui de ses personnages.

Par ailleurs, le film peut être lu comme l’antithèse de The Substance. Là où le film de Coralie Fargeat s’ancre dans la dissociation, le rejet de soi et la décomposition de l’identité féminine dans une société cannibale, Together part du principe inverse : celui d’une recherche presque naïve d’unité, d’une volonté de « ne faire qu’un » avec l’autre – quitte à en perdre ses propres contours. Les deux œuvres partagent pourtant un goût commun pour le body horror et l’humour noir, une manière de faire passer l’intime par le grotesque, le viscéral. Mais là où The Substance déconstruit, Together tente de recoller les morceaux. L’un dissèque, l’autre panse. Ce regard inversé donne à Together un certain charme paradoxal : il veut croire que la fusion, même monstrueuse, peut sauver l’amour.

Jusqu’à ce que la chair les sépare

Together n’est pas un film sans défauts. Il souffre de longueurs, d’une écriture parfois trop appuyée, et d’un traitement narratif parfois trop prévisible pour surprendre réellement. Mais il possède une singularité, une audace même, qui le distinguent dans un paysage cinématographique du bis souvent trop lisse.

Michael Shanks y déploie un vrai sens du rythme visuel, et Franco comme Brie y trouvent un terrain de jeu à la fois intime et cathartique. En s’inscrivant dans la lignée de ces couples hollywoodiens qui ont transposé leurs relations à l’écran (Bogart/Bacall, Kidman/Cruise, Pitt/Jolie), ils offrent ici un regard drôle, cru, et finalement tendre sur ce que signifie « faire couple » – malgré les blessures, les fusions et les écarts.

En somme, Together est un objet hybride, souvent bancal mais étrangement touchant, où l’horreur sert de miroir déformant aux tourments du lien amoureux. À travers des corps qui se rapprochent, se mélangent et se repoussent, Michael Shanks signe une œuvre inégale mais pleine d’élan, où la forme prend parfois le pas sur le fond pour mieux en révéler la texture. Une expérience singulière, à regarder en duo, si tant est que l’on accepte de rire, de grimacer, et peut-être de se reconnaître dans ce grand écart permanent entre fusion et solitude.

Together – bande-annonce

Together – fiche technique

Réalisation et scénario : Michael Shanks
Interprètes : Dave Franco, Alison Brie, Damon Herriman
Image : Germain McMicking
Décors : Nicholas Dare
Costumes : Maria Pattison
Montage : Sean Lahiff
Musique : Cornel Wilczek
Producteurs : Dave Franco, Alison Brie, Mike Cowap, Andrew Mittman, Erik Feig, Max Silva, Julia Hammer et Tim Headington
Production : 30West, Tango Entertainment, Picturestart, 1.21, Princess Pictures
Pays de production : États-Unis
Distribution internationale : Neon
Distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h42
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 13 août 2025

Together : l’amour qui nous transforme
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3.5

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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