The program, un film de Stephen Frears : critique

Comme son nom l’indique, The Program n’est pas à proprement parler une biographie de Lance Armstrong, mais se consacre essentiellement à son programme d’entraînement et de dopage.

Synopsis : Coureur de classiques, champion du monde en 1993, Lance Armstrong semble pouvoir dire adieu à sa carrière de cycliste quand il est frappé d’un cancer des testicules. Il va pourtant revenir et devenir non seulement l’un des plus grands champions de l’histoire du cyclisme, mais aussi une figure politique et caritative importante. Une histoire trop belle pour être vraie, que le travail acharné d’un journaliste changera en celle d’une mystification.

Bras de fer avec Armstrong

Lance Armstrong est en effet pionnier sur deux niveaux : dans son côté lumineux, il participe à une plus grande rationalisation des techniques d’entraînement, s’entoure de lieutenants talentueux ayant à accomplir une tâche précise. Le tout visant à créer un héros de volonté, qui s’est donné les moyens de revenir à son meilleur niveau, se dépasse pour rester au sommet, et atteint des performances qui semblaient impossibles.

Dans son côté obscur, le programme est né d’un constat simple : alors que le peloton commence à utiliser l’EPO, un coureur non dopé n’a aucune chance de réussite. Pour Lance Armstrong le défi est le suivant : se doper de la manière la plus efficace possible, pour rattraper et dépasser ses concurrents, et ce de manière totalement invisible. Les autorités sont en effet aux aguets, comme en témoignent les extraits de journaux télévisés consacrés à l’affaire Festina. La rencontre avec le docteur Ferrari sera déterminante : théoricien de l’usage de l’EPO, il va l’aider à l’utiliser au mieux et lui indiquera les moyens d’échapper aux contrôles anti-dopages : transfusion de sang avant contrôle, faux échantillons prêts, dates précises de prise de produit pour être éliminé avant la course, rien n’est laissé au hasard.

De sorte que, dans ses aspects légaux et illégaux, le programme fascine par sa rencontre entre l’athlète à la volonté de fer qui ne vit que pour gagner, et les techniques d’entraînement les plus efficaces à défaut d’être les plus morales.

Il est toutefois peu imaginable de réaliser un film qui glorifierait le dopage. The program oppose donc un deuxième point de vue à celui de Lance Armstrong : celui du journaliste britannique David Walsh qui va se battre pendant des années pour découvrir la vérité, malgré les menaces qui pèsent sur lui. Le programme se caractérise en effet par des pressions systématiques sur ceux qui menacent d’écorner l’image du héros de l’US Postal: coureurs dubitatifs, coéquipiers qui n’assument plus, journalistes et même institutions : tous ceux qui doutent doivent être contrôlés et mis hors d’état de nuire. On a beau savoir que le tableau parfait va peu à peu à se fissurer, on ne peut s’empêcher de craindre le pire pour le deuxième personnage principal, d’autant plus qu’il est incarné par le toujours très sympathique Chris O’Dowd (The IT crowd, Mes meilleures amies).

Un film qui privilégie l’efficacité à l’audace

Tout ceci est très intéressant, mais est-ce du cinéma ? Et la réponse à la question est : tout dépend de ce que vous recherchez. Stephen Frears n’est pas le premier venu, et une grande part de l’attention portée à ce film tient à son réalisateur. Avec les années, il a su développer un cinéma direct et efficace. Le film n’a visuellement rien d’extraordinaire : les seules fantaisies que s’autorise l’Irlandais se trouvent dans les scènes de vélo du début, filmées au ras du bitume, et qui combinées à une bande son bien rock’n’roll (Blitzkrieg Bop des Ramones, une bonne idée pour les arrivées au sprint du prochain tour sur France 2), se révèlent assez énergiques.

Toutes les qualités du film se trouvent dans son écriture et dans son interprétation : les acteurs sont tous excellents, Ben Foster en tête, qui, s’il ne ressemble pas physiquement à Lance Armstrong, arrive à en retrouver les mimiques sans tomber dans le piège du jeu d’acteur musée Grévin. Les seconds rôles ne sont pas en reste, que ce soit le toujours sympathique Denis Ménochet dans le rôle du directeur sportif Johan Bruyneel ou surtout Guillaume Canet en docteur Ferrari, dans une performance gentiment cabotine, toute en légèreté.

L’écriture quant à elle est très rythmée : elle arrive à placer les événements attendus, qui ont été par la suite relatés dans des témoignages, comme l’aveu du dopage à l’hôpital devant un coéquipier, ou l’anecdote de la kinésithérapeute qui l’a aidé, sans s’appesantir dessus, et aborde certains points importants de ce qu’a pu représenter Lance Armstrong, en le montrant lever des fonds, rendre visite à des enfants à l’hôpital, ou donner des cours de motivation à des chefs d’entreprise. Toutefois, la visée du film est essentiellement informative. Adapté d’un livre de journaliste, centré sur les événements, peu enclin à interroger la psychologie des personnages, The program est une mécanique qui fonctionne bien, qui se laisse regarder sans problème, mais qui une fois sorti de la salle laisse en bouche un goût d’inachevé.

Le problème est en effet de savoir à qui s’adresse le film : s’il s’agit de fans de sports, ceux-ci n’y apprendront rien qu’ils ne connaissent déjà, et certains silences les laisseront dubitatifs : le film insiste beaucoup sur le combat solitaire du héros, mais occulte qu’il a coécrit ses livres avec Pierre Ballester (spécialiste des problèmes du dopage, et qui a récemment publié un livre sur le sujet dans le milieu du rugby), ainsi que le fait que le journal l’Equipe était devenu peu à peu un ennemi très puissant de Lance Armstrong. Surtout, le fait est que, alors que l’Union cycliste internationale voulait se servir de Lance Armstrong comme étendard de la lutte anti-dopage (ce qui est bien rendu dans le film), celui-ci n’était pas le seul à discréditer son sport. On pense notamment à Jan Ullrich, l’un de ses grands concurrents, ou à Ivan Basso, concernés par l’affaire Puerto. Cela n’innocente bien sûr pas l’américain, mais il aurait été bon de rappeler qu’il n’était pas le seul mouton noir dans un sport propre. Si son cas est emblématique, il participe d’un mouvement de décrédibilisation constant de ce sport, qui, de Indurain à Floyd Landis (qui se révèle assez touchant dans le film) en passant par Bjarne Riis, est incapable de fournir un champion qui respecte les règles, expliquant en partie le scepticisme quant aux performances actuelles du vainqueur du tour Christopher Froome (dont David Walsh est, ironiquement, un fervent supporteur en plus d’en être la caution).

Mais le vrai problème n’est pas tant de savoir s’il diabolise Lance Armstrong : l’espoir qu’il a déçu, le mensonge quant à l’image qu’il donnait est tel qu’il mérite tous les coups de bâton qu’il peut recevoir. Le souci est que le film, peut-être par peur d’un procès ou de reproches d’inexactitude, se raccroche désespéramment aux faits, et ne cherche pas à aller plus loin. Si comme on l’a vu la personnalité de Lance Armstrong est abordée, ainsi que son action en dehors des courses, ce n’est que par la bande, ce qui risque de décevoir les spectateurs peu intéressés par le cyclisme. Il y a pourtant là un portrait particulièrement intéressant à tirer : celui du menteur qui sait qu’il triche mais dont l’image va être suffisamment puissante pour le préserver des soucis. Comment arrive-t-on à vivre dans ce mensonge ? Que se passait-il dans la tête de Lance Armstrong ? Plus que de savoir s’il a triché, ce qui est de notoriété publique, et par quels moyens, ce qui n’est pas universel, on a envie de savoir comment il a vécu son rôle de modèle, géré son action caritative, construit une image d’athlète immaculé dont la victoire est celle de la volonté, alors même qu’il savait que tout cela était faux, s’il a eu des doutes ou s’il ne s’est jamais considéré comme un escroc ?

Et si l’on comprend que Stephen Frears ait eu peur d’aborder l’histoire sur le versant psychologique, Lance Armstrong restant une personnalité difficile à comprendre, le film manque un peu de suspens. On comprend mais on ne ressent pas vraiment le jeu du chat et de la souris entre le coureur et le journaliste, on n’a ni peur pour le cycliste quand les contrôles anti-dopages arrivent, car ils sont présentés sur un mode humoristique, ni pour le journaliste, qui risque pourtant d’être écrasé par le poids médiatique de Lance Armstrong.

Un film à inscrire à votre programme ?

The program est loin d’être un mauvais film, mais il n’est pas complètement enthousiasmant pour autant. Les amateurs de cyclisme n’y apprendront pas grand chose, et le film n’arrive pas vraiment à dépasser son côté factuel pour devenir plus qu’un biopic ou qu’un très bon épisode de Faites entrer l’accusé, comme avait su le faire The social network. Reste que Stephen Frears est un réalisateur qui a du métier : si le rythme du film est bon et les acteurs aussi, le résultat est loin d’être inoubliable. On prendra donc le film pour ce qu’il est, une petite réussite, en se rappelant qu’il n’est pas possible de ne faire que des chefs d’oeuvre.

The program : bande annonce

The program : fiche technique

Titre original : The program
Date de sortie : 16/09/2015
Nationalité : Angleterre, France
Réalisation : Stephen Frears
Scénario : John Hodge, d’après le livre de David Walsh
Interprétation : Ben Foster (Lance Armstrong), Chris O’Dowd (David Walsh), Guillaume Canet (Michele Ferrari), Denis Ménochet (Johan Bruyneel), Jesse Plemons (Floyd Landis)
Musique : Alex Heffes
Photographie : Danny Cohen
Décors : Alan MacDonald
Montage : Valerio Bonelli
Production : Tim Bevan , Eric Fellner , Tracey Seaward , Kate Solomon
Sociétés de production : Anton Capital Entertainment (ACE), StudioCanal, Working Title Films
Sociétés de distribution : StudioCanal
Budget : Non disponible
Genre : Biopic, film sportif
Durée : 01h44
Récompense(s) : Pas encore de récompense.

 

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Benjamin S.
Benjamin S.https://www.lemagducine.fr/
Cinéphile et bédéphile, j'ai grandi dans le regret de ne pas avoir vécu l'époque Starfix. J'aime tous les types de films, bons comme très mauvais, mais je ne supporte pas la tiédeur.

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