Saules aveugles, femme endormie : le point de rupture

Qu’est-ce que la création si ce n’est un amalgame plus ou moins perceptible de notre imaginaire ? Saules aveugles, femme endormie y répond et Pierre Földes interroge le fond de l’humanité à travers une animation, toute aussi imparfaite, où gravitent des personnes ordinaires, qui ont en commun cette rupture avec leur réalité et leur quotidien routinier.

Peintre, compositeur et à présent auteur-réalisateur, le fils de Peter Földes, déjà connu dans l’animation, injecte le mouvement à sa narration décousue et pourtant d’une richesse infinie dans sa lecture. Pierre Földes nous propose alors un enchevêtrement astucieux de six nouvelles d’Haruki Murakami, dont ses romans ont également fait l’objet de sublimes adaptations, comme tout récemment avec Burning et Drive My Car. Il n’est donc pas si étonnant que le jury d’Annecy 2022 soit tombé sous le charme et on comprend rapidement les raisons après une telle expérience hypnotique.

Le moment de se séparer

Un effondrement le long d’un corridor obscur extirpe soudainement Komamura de son sommeil. Cette accroche catalyse tout ce qui va suivre, dans une fausse linéarité, où l’imaginaire des personnages servira de boussole dans leur tentative d’évasion. Dans la pièce d’à côté, sa femme Kyoko est affalée dans un canapé, tournée vers les désastres du tsunami qui frappe le Japon, la veille du printemps 2011. Un peu plus tard, c’est au tour de l’agent de banque Katagiri de ressentir les mêmes vibrations, celles qui nous empêchent de dormir et celles qui nous font prendre conscience du vide qui les consume.

Le tremblement de terre se révèle donc être le déclencheur pour ces trois individus, qui convoque leur imaginaire dans le but de mieux appréhender leur réalité. Komamura, confortable dans une routine où rien ne le stimule, va voyager. Kyoko, perdue dans ses souvenirs et ses amours, va briser les chaînes de sa destinée. Katagiri attend une forme de gratification après tant d’années d’efforts individuels. On trouve ainsi suffisamment de raisons pour que leur aventure introspective les pousse à fuir.

Quand une grenouille ninja géante, annonciateur d’un fléau, s’introduit dans le foyer de son présumé sauveur, il faut y reconnaître un alter ego et se laisser porter par tout ce que le protagoniste suggère, sous peine d’être relégué au rang de spectres, dont la transparence est à la fois un outil de narration à l’écran et une métaphore de la solitude. C’est pourquoi Földes peint par-dessus ses comédiens, jusqu’à atteindre l’expressionnisme souhaité.

Le moment de se retrouver

Une fois que l’on a les contours, il faut s’intéresser au contenu et c’est dans la seconde moitié du récit que l’on vient étudier les caractéristiques d’une « bulle d’air », lisse à l’extérieur, vide à l’intérieur. L’ambiance fantastique aide énormément l’intrigue chorale, qui ne lâche pas d’une semelle les conflits intérieurs des personnages, en les confrontant à leur passé ou leur fantasme. Le visuel joue de ses couleurs atypiques, que ce soit pour un chat ou de simples décors, que l’on ne surcharge en aucun cas, afin de faire transpirer cette sensation de malaise que partagent les héros.

De même, la partition de Földes gagne à amplifier les élans épiques ou bien à redonner du souffle au spectateur, investi et engagé dans ce labyrinthe mental. Chacun des personnages s’éloignera donc suffisamment loin de l’épicentre de leur mal-être pour enfin trouver la paix intérieure et pleinement l’accepter. Il suffit d’une rencontre, d’une retrouvaille ou bien d’une opportunité pour conjurer le sort, celui qui les avait autrefois aveuglé ou bâillonné dans une forme de capitulation qui leur convenait. Ces derniers finissent par s’accrocher à des branches qui ne les élèvent pas, bien au contraire, mais qui les ramènent vers la raison.

« Les blessures émotionnelles représentent le prix à payer pour être soi-même ». Haruki Murakami touche une vérité universelle dans ces mots, pleine de grâces et de sagesses. C’est ainsi que Saules aveugles, femme endormie nous apparaît, sans début ni fin pour encapsuler la maestria qui opère sous nos yeux. Il s’agit de les ouvrir entièrement, afin de les diriger vers soi et de prendre conscience d’un nouveau chapitre qui s’ouvre, avec ou sans point de chute.

Bande-annonce : Saules aveugles, femme endormie

Fiche technique : Saules aveugles, femme endormie

Réalisation & Scénario : Pierre Földes
Auteur de l’œuvre originale : Haruki Murakami
Création graphique : Pierre Földes
Direction artistique : Julien De Man
Supervision de l’animation : Julien Maret
Supervision du compositing : Mathieu Tremblay
Montage : Kara Blake
Sound design : Matthew Földes
Mixage : Michel Schillings
Musique originale : Pierre Földes
Production : Cinéma Defacto, Miyu Production
Pays de production : France, Luxembourg, Pays-Bas, Canada
Distribution France : Gebeka Films
Durée : 1h49
Genre : Animation
Date de sortie : 22 mars 2023

Synopsis : Un chat perdu, une grenouille géante volubile et un tsunami aident un attaché commercial sans ambition, sa femme frustrée et un comptable schizophrène à sauver Tokyo d’un tremblement de terre et à redonner un sens à leurs vies.

Saules aveugles, femme endormie : le point de rupture
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.