Qu’Allah bénisse la France, un film d’Abd Al Malik : Critique

 [Critique] Qu’Allah bénisse la France 

Synopsis : Le parcours de Régis, un enfant d’immigrés congolais et élevé par sa mère catholique avec ses deux frères dans une cité strasbourgeoise. A travers la lecture, l’école, le hip-hop, l’islam puis l’amour, il va s’éloigner de l’influence néfaste de ses amis et de la violence urbaine, pour devenir un rappeur célèbre.

Un essai intimiste sur l’émancipation et la tolérance

Dix ans après la sortie de son roman autobiographique, le rappeur Abd Al Malik a réuni un budget conséquent et une équipe technique solide (avec notamment Pierre Aïm, le chef opérateur de La haine notamment, qui reproduit ici un splendide noir et blanc), afin d’adapter au cinéma cette chronique personnelle, dont l’intrigue se veut a contrario universaliste.

Rimes en Noirs et Blancs

La première spécificité du long-métrage est de se situer dans la cité du Neuhof, à Strasbourg, une ville éloignée des stéréotypes limitant les enjeux liés à l’immigration aux banlieues parisiennes ou marseillaises. Le contexte est modernisé, n’ayant pas lieu dans les années 80 durant lesquelles a grandi le réalisateur, mais bien de nos jours. Le quotidien, au cœur de ces cités HLM, du jeune Régis, est partagé entre sa scolarité (où il apparaît comme non seulement comme le seul noir, mais aussi comme un surdoué) et la petite délinquance. Sans vouloir rentrer dans le statut de révolté irréfléchi qui caractérise son frère ni, encore moins, de toxicomane, Régis est présenté comme un spécialiste du vol à la tire et du trafic de marijuana, cherchant malgré tout à se rattacher à des valeurs morales qu’auraient abandonnées ses amis. Une exposition qui, à trop vouloir donner une bonne image de son héros, en vient à stigmatiser son entourage, au point de sembler illustrative des arguments d’un élu FN local.

Heureusement, plutôt que de continuer à offrir un état des lieux alarmiste de la cité où il a grandi, Abd Al Malik a préféré concentrer la dramaturgie de la première partie de son scénario sur l’évolution individuelle de son alter-ego. Celle-ci passe par l’antagonisme entre les influences de ses amis et de son frère, et celles de trois femmes : sa mère, une catholique pratiquante dévouée au bien-être de ses fils, sa professeure de lettres qui lui apporte culture et confiance en soi, et sa voisine Nawel dont il est éperdument amoureux. La volonté de monter un groupe de rap apparait de plus comme l’unique moteur de son émancipation.

Le point de bascule scénaristique se fait lors de la confession du héros à l’islam, qui va dès lors devenir son principal vecteur psychologique. Cependant, celle-ci est mal amenée car peu justifiée. On voit Régis décider d’effectuer son rituel initiatique suite à la mort de l’un de ses amis d’enfance. Or, celui-ci ayant été caractérisé plus tôt comme un traître à qui Régis ne fait plus confiance, la scène de l’enterrement se voit affubler d’une surdose tragique en annonçant le sort funeste et prochain de plusieurs de ses participants. Plus que le deuil et le traumatisme de voir ses amis d’enfance tomber l’un après l’autre, l’influence de Nawel, au centre de la motivation de Régis de se trouver dans la pratique du soufisme une nouvelle identité spirituelle, aurait mérité un meilleur traitement.

Dès lors, la seconde moitié est plus axée sur les affres de la création artistique et la recherche de reconnaissance. Les obstacles que rencontrera Régis, qui se fait à présent appeler Abd Al Malik, et son groupe, seront essentiellement leur absence de moyens financiers et de la frilosité des majors, mais aussi l’islamophobie des médias de masse, la difficulté de mêler dévotion religieuse et ambition professionnelle (la question de la place de la musique dans l’islam, selon l’interprétation faite du Coran, sera d’ailleurs posée par son meilleur ami), mais aussi la résurgence d’anciennes affaires criminelles.

Voir ainsi Abd Al Malik être le seul parmi ses amis à éviter toutes ces embuches du destin pour atteindre le statut de star n’a pas du plaire à l’ancien groupe NAP, grâce à qui le rappeur s’est fait connaitre, bien avant de se lancer dans une carrière solo.

Au-delà de cet écart par rapport à la réalité, qui frôle le nombrilisme, la conclusion parvenue et son message prônant l’intégration républicaine et pluriethnique semblent être le summum de l’écriture terriblement littéraire et démagogique qui caractérise l’ensemble du scénario. Ponctué par des touches de poésie, via les paroles des chansons mais aussi par une voix-off pesante, le script est en effet tiraillé entre une volonté de sincérité touchante et un classicisme académique flagrant. Le résultat est une narration trop linéaire (hormis le premier plan) et un moralisme dénué de subtilité.

Ce que l’on retiendra finalement de meilleur dans l’écriture de Qu’Allah bénisse la France, est sans nul doute la prose avec laquelle Abd Al Malik écrit ses chansons mêlant argot local et références littéraires. Le film redonne ses lettres de noblesse à cet art en voie de disparition qu’est le rap conscient (les posters d’Assassin et de Raekwon aperçus dans la chambre de Régis lui font d’ailleurs un bel hommage).

D’un point de vue purement formel, on saluera la façon dont les images sont magnifiées par un noir et blanc de toute beauté, source de mélancolie et de délicatesse romantique. On ne s’étonne néanmoins pas de constater que la mise en scène du réalisateur soit parfois approximative, et que les cadrages, d’une maladresse qui prouve un certain amateurisme. Le couple d’acteurs, le jeune Marc Zinga (vu cette année dans Les Rayures du zèbre) et la rayonnante Sabrina Ouazani (aperçue dans Le passé d’Asghar Farhadi), comme tous les interprètes du film, majoritairement non-professionnels, réussissent à être parfaitement convaincants.

On ressort de ce film avec la tête pleine de bon sentiments et de tolérance mais aussi la certitude d’avoir assisté à une première expérience cinématographique d’un artiste qui n’en maîtrise pas le potentiel suggestif, et a signé par défaut, un pamphlet qui traite frontalement chacun des thèmes qu’il aborde. Du fait de la vacuité actuelle du marché français de films socialement engagés, Qu’Allah bénisse la France de par son traitement intimiste de l’islamisation des jeunes, devient, malgré ses maladresses, une œuvre singulière qui espérons-le, inspirera de jeunes cinéastes, de tous horizons, pour s’élever contre les propos racistes qui gangrènent de plus en plus notre pays.

Qu’Allah bénisse la France : Bande Annonce

Qu’Allah bénisse la France: Fiche technique

Réalisateur : Abd Al Malik
Interprètes : Marc Zinga (Régis / Abd Al Malik), Sabrina Ouazani (Sabrina Ouazani), Larouci Didi (Samir)
Scénario : Abd Al Malik
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Kako Kelber
Musique : Abd Al Malik
Sociétés de production : G!braltar Films, Ad Vitam, France 2 Cinéma
Durée : 96 minutes
Genre : Chronique sociale
Date de sortie : 10 décembre 2014

France – 2014

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.