Locke de Steven Knight : Critique du film

Locke de Steven Knight : Une vie en voiture

Et si toute une vie pouvait se décider en une fraction de seconde, en une décision prise au dernier moment ? Tout n’est que question de choix, au fond. Mais certains choix ont plus d’impact que d’autres. La pilule bleue ou la pilule rouge ? Sophie ou Émilie ? À droite ou à gauche ? Pour Ivan Locke, tout va basculer à un feu rouge, dès les premières secondes du film. Engagé dans la voie de gauche, celle qui doit le ramener chez lui après une longue journée de travail, il va finalement choisir de partir à droite. Le spectateur ne le sait pas encore, mais ce brusque changement de voie va dicter les événements des quatre-vingt-dix prochaines minutes.

Un homme et sa voiture

Le principe de Locke est à la fois d’une simplicité parfaite, et d’une extrême complexité. Exposer toute la vie d’un homme, et les changements qu’il va subir, en gardant une unité de temps et de lieu. Le temps est celui qu’il mettra pour relier son point de départ et l’hôpital de Londres, soit environ une heure et demie. La durée du film, donc, à laquelle il fera régulièrement référence par de petites indications. Le lieu est sa voiture, dans laquelle il restera tout au long de l’histoire, avec le spectateur.

Tom Hardy tient le film sur ses seules épaules. Lui seul apparaît à l’écran. Les autres personnages sont résumés à deux dimensions : leur nom, qui apparaît sur l’écran de bord de sa voiture tandis qu’il les appelle (en main libre, la sécurité avant tout) et leur voix à travers son oreillette. Aucune apparition, aucune présence autre que vocale. Un one-man show, en somme, dans lequel l’acteur qui incarnait Bane dans le Dark Knight Rises fait une nouvelle fois preuve d’une présence proprement hallucinante. Par sa seule voix, par ses seules expressions, il parvient à faire passer l’image d’un homme simple, dont la vie a basculé suite à une seule erreur. Un homme banal, confronté à une situation qui ne l’est pas moins.

Dialogues de haute volée

Pour tenir l’exploit sur la distance, bien sûr, un acteur, aussi charismatique soit-il, ne suffit pas. Il faut aussi une mise en scène qui tienne la route. Sans effets spéciaux, sans mouvements de malade, avec seulement une poignée de valeurs de plans différentes, Steven Knight obtient un long-métrage au rythme lent, presque hypnotique, traversé de moments de beauté intense. Quiconque a déjà pris la route la nuit connaît bien cet éclairage si particulier obtenu par un mélange des lampadaires et des phares des automobilistes. Bercé par le bruit du moteur, le spectateur se retrouve embarqué dans cette aventure, comme un passager clandestin.

Mais là où Knight brille, c’est par son sens des dialogues. Raconter une vie n’est pas chose aisée. Brosser ainsi le portrait d’un personnage en quelques phrases, le rendre crédible, et faire ressentir l’intensité du basculement que sa vie vient de prendre tient de la gageure. Le réalisateur/scénariste y parvient avec une maîtrise qui force l’admiration, suspendant le spectateur à des phrases d’une banalité telle, d’une simplicité si réaliste, qu’on croirait presque entendre son voisin de café.

Rentrer dans cet univers particulier n’est pas donné à tout le monde, et certains se retrouveront rapidement abandonnés au bord de la route. Mais, pour qui aura la curiosité d’aller jusqu’au bout de cet ovni cinématographique, l’expérience vaut d’être vécue.

Synopsis : Ivan Locke a tout pour être heureux : une famille unie, un job de rêve… Mais la veille de ce qui devrait être le couronnement de sa carrière, un coup de téléphone fait tout basculer…

Fiche Technique – Locke

Britannique, Américain
Réalisateur : Steven Knight
Scénariste : Steven Knight
Genre : Thriller
Distribution : Tom Hardy (Ivan Locke), Olivia Colman, Ruth Wilson, Andrew Scott, Ben Daniels, Tom Holland, Bill Milner, Danny Webb, Alice Lowe, Silas Carson, Lee Ross, Kirsty Dillon…
Directeur de la photographie : Haris Zambarloukos
Monteuse : Justine Wright
Producteurs : Paul Webster, Guy Heeley
Production : IM Global, Shoebox Films
Distributeur : Metropolitan Filmexport

Auteur de la critique : Mikaël Yung

 

 

 

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.