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La Mission, de Paul Greengrass : douloureuse reconstruction

Sorti en salles aux Etats-Unis dans les derniers jours de 2020, La Mission est distribuée dans le reste du monde par Netflix depuis le 10 février dernier, pour les raisons sanitaires que l’on connaît. Western atypique dont l’action est située dans une période historique tourmentée où le futur s’invite déjà dans un passé qui ne passe pas, l’œuvre est d’une sobriété émouvante. Paul Greengrass y retrouve Tom Hanks, comédien-caméléon qui n’a pas son pareil pour imposer les qualités humaines de ses personnages, quels qu’ils soient. La Mission assume ses choix narratifs originaux et finit de convaincre grâce à son casting et à ses qualités esthétiques indéniables. Une vraie bonne surprise.

Synopsis : En 1870, le capitaine texan Jefferson Kyle Kidd se rend de ville en ville pour informer les populations locales reculées. Il leur transmet les informations parues dans les journaux en les lisant à haute voix. Un jour, il rencontre par hasard une petite fille âgée de dix ans. Elle a été enlevée par des Indiens qui l’ont élevée pendant quatre ans. Kidd se charge de la ramener à sa famille.

Les premières scènes de La Mission inscrivent indubitablement le film dans la tradition du western crépusculaire : un patelin texan (Wichita Falls) filmé de nuit, la pluie et la boue, les mines renfrognées, un héros solitaire chez lequel on devine immédiatement un passé douloureux porté dignement. Le cahier des charges s’agrémente pourtant rapidement de nuances inattendues. D’abord via cet éclairage naturel et minimaliste des intérieurs, d’abord utilisé pour accentuer l’isolement du protagoniste et l’austérité des lieux, et revêtant ensuite une fonction totalement différente puisqu’il souligne le caractère intimiste d’une salle où les habitants se sont regroupés pour une activité collective qui réchauffe les cœurs. Notre héros, le capitaine Jefferson Kyle Kidd (Tom Hanks), a en effet quitté sa triste chambre, non pour rendre une justice expéditive à quelques crapules du coin comme la mise en scène pourrait le laisser croire… mais afin de réciter le journal à voix haute devant la population de ce bled paumé ! Ancien officier confédéré, Kidd s’est, une fois la guerre de Sécession achevée, reconverti en une espèce de crieur public de l’Ouest américain, voyageant de ville en ville afin de partager les « nouvelles du monde » (News of the World est le titre original du film) à des communautés isolées et majoritairement illettrées.

La première originalité du film (et du roman de Paulette Jiles qu’il adapte) est donc la mise en évidence d’un métier jamais montré dans un western, exercé par un protagoniste qui n’est, à l’évidence, pas un justicier implacable, mais plutôt une espèce de clown triste qui intériorise ses blessures et qui n’est nulle part chez lui. Son existence va prendre un tournant inattendu lorsqu’il découvre par hasard, sur son chemin, une fillette âgée de dix ans, dont les parents ont été massacrés par les Indiens Kiowas qui l’ont élevée comme l’une des leurs pendant quatre ans. A moitié sauvage et ne parlant pas anglais, Johanna (la jeune comédienne allemande Helena Zengel, tout à fait convaincante) est prise en charge par Kidd qui décide de l’amener chez sa seule famille restante. Une longue route parsemée de dangers les attend…

La période dans laquelle se situe l’action pose un contexte particulièrement intéressant. Nous sommes en effet au Texas en 1870. La guerre de Sécession a beau s’être conclue cinq ans auparavant, elle est toujours omniprésente dans ce sud vaincu et ruiné. C’est le temps de la Reconstruction, qui voit la réintégration difficile des Etats confédérés dans l’Union. Le film parvient à faire ressentir l’atmosphère électrique qui règne alors au Texas, un immense Etat qui se rendit tardivement (l’U.S. Army ne l’investit qu’en juin 1865, deux mois après la fin de la guerre) et qui adopta dès 1866 son « black code » destiné à limiter les droits civiques des Noirs. Subissant mille vexations, sa fière population brisée et humiliée n’attend que l’étincelle pour (re)mettre le feu aux poudres… Dans ce contexte général, 1870 est une année charnière. Les tensions accumulées depuis la fin du conflit se concentrent désormais sur la rivalité politique entre Edmund Davis et Andrew Hamilton. L’année précédente, Davis, un ancien général unioniste, a été élu de justesse comme le nouveau gouverneur du Texas, à l’issue d’un scrutin notoirement entaché de fraude. Ferme défenseur des droits des Afro-Américains, il ratifie le XIIIe amendement (le Texas fut l’un des derniers Etats à le faire) abolissant l’esclavage, accentuant encore l’hostilité d’une large majorité de la population texane à son égard. Dans le film, de nombreux éléments permettent de mesurer les sentiments en ébullition qui dominent à l’époque : les « tuniques bleues » surveillant le moindre regroupement de population, les habitants s’érigeant contre les droits accordés aux Noirs, et la tentative de sécession d’un despote local qui rêve de régner sur son propre royaume filmé tel une Babylone à la veille de l’Apocalypse… On aurait apprécié davantage d’objectivité dans la représentation des relations entre vainqueurs et vaincus – les sudistes étant peu à leur avantage – mais Paul Greengrass a malgré tout bien dépeint cette période où l’affirmation de l’appartenance à un camp ou à un autre revêtait une importance capitale. Kidd lui-même se présente toujours en accompagnant son nom de l’indication de son grade d’officier dans l’ancienne armée confédérée, un gage de sécurité en ces lieux où les Nordistes sont considérés comme des envahisseurs.

La période décrite ne l’est pas que sous l’angle tragique de la guerre fratricide américaine. Greengrass en profite pour décrire un monde en pleine mutation. Deux temporalités se chevauchent dans La Mission. Si l’imaginaire du western est convoqué par le biais d’une photographie très réussie (superbes paysages), la topographie comme lieu clé de l’action (la classique fusillade, ici filmée dans un décor de rochers) et des figures familières (le héros solitaire, la bande de criminels, le cheval, le pionnier, l’Indien), il est ici greffé à une modernité conflictuelle incarnée par la guerre civile, considérée comme le premier conflit « moderne » annonçant la grande boucherie européenne de 14-18. Cette juxtaposition temporelle reflète en fait la simple réalité historique. En Europe, nous avons ainsi tendance à oublier que les guerres indiennes aux Etats-Unis, associées à une ère lointaine, ne se sont achevées qu’en 1924. Le film utilise d’ailleurs la figure de l’Indien de manière très originale, comme une espèce de spectre du passé, un anachronisme central dans l’intrigue (Johanna a été enlevée par les Kiowas) mais qui s’efface derrière ce décor d’après-guerre civile qui domine les passions humaines. Ainsi, alors qu’on s’attend à tout moment à voir les Indiens surgir en hurlant afin de récupérer la fillette, ce sont au contraire de fieffées crapules texanes, chez lesquelles la guerre a annihilé les reliques d’humanité, qui tentent de s’en emparer afin de la vendre comme prostituée. Des intentions criminelles qui n’ont plus rien à voir avec les conflits élémentaires (territoire, race, coutumes, religion) opposant les Indiens aux colons, auxquels il est par ailleurs régulièrement fait référence dans le film. Les Kiowas n’apparaîtront que deux fois à l’écran, littéralement comme des fantômes : d’abord dans une apparition lointaine et onirique, ensuite dans une étonnante séquence de tempête de sable. Leur caractère spectral annonce déjà leur annihilation par une nation moderne que rien ne peut empêcher de réaliser sa « destinée manifeste »…

Un dernier trait original de l’œuvre est son pacifisme, qui s’impose dans une ère sombre et tragique. Cette inclination est surtout incarnée par le personnage de Kidd, un homme saoulé par toute la souffrance dont il a été le témoin et qu’il a lui-même infligée. Sa nouvelle profession ne doit rien au hasard : elle lui permet de ne faire que traverser des communautés humaines où la violence est en permanence prête à exploser, en ne s’y arrêtant jamais, en refusant de revivre des expériences traumatiques. Le personnage a des allures de prêtre et ses lectures ressemblent à des sermons, à des moments rares où tous ces individus meurtris peuvent oublier temporairement un passé sanglant et un présent dégradant. Les armes à feu, tellement indissociables du western, sont ironiquement peu présentes dans le film… car elles ont été confisquées à la population du Sud en ces années de Reconstruction !

Pour incarner l’ancien officier confédéré qui ne recourt à la violence qu’en cas d’extrême nécessité, Greengrass a fait le bon choix de retravailler avec Tom Hanks – après Capitaine Phillips (2013). Le comédien a beau avoir perdu son allure juvénile qu’on croyait jadis éternelle, sa bonté paternelle et son charisme apportent beaucoup à ce héros atypique dans le cadre d’un western. L’humanité dans son regard parvient encore à nous serrer le cœur lors d’une dernière scène certes attendue, mais que Hanks fait sonner si juste… Il faut aussi souligner la capacité d’adaptation du metteur en scène britannique qui, après s’être spécialisé dans les films d’action nerveux et bien troussés (les trois volets de Jason Bourne, Green Zone), se glisse ici avec talent dans un genre et un rythme dans lesquels on ne l’imaginait pas forcément si à l’aise. On peut certes reprocher à La Mission quelques lenteurs et une représentation peu flatteuse de la population sudiste, mais ces défauts sont plus que compensés par le détournement des codes du genre, un casting impeccable, une photographie magnifique et une sensibilité sans mièvrerie. Une belle surprise de ce premier trimestre 2021 !

La Mission : Bande-annonce

La Mission : Fiche technique

Titre original : News of the World
Réalisateur : Paul Greengrass
Scénario : Paul Greengrass et Luke Davies, basé sur le roman News of the World de Paulette Jiles
Interprétation : Tom Hanks (Capitaine Jefferson Kyle Kidd), Helena Zengel (Johanna Leonberger/Cicada)
Photographie : Dariusz Wolski
Montage : William Goldenberg
Musique : James Newton Howard
Producteurs : Gary Goetzman, Gail Mutrux et Gregory Goodman
Sociétés de production : Perfect World Pictures, Playtone et Pretty Pictures
Durée : 118 min.
Genre : Western/Drame
Date de sortie : 10 février 2021 (Netflix)
États-Unis – 2020

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