Critique : Une famille heureuse, un film de Simon Groß & Nana Ekvtimishvili

Co-réalisé par l’allemand Simon Groß et la géorgienne Nana Ekvtimishvili, Une famille Heureuse réunit un film intimiste et un pas dans la culture géorgienne, réunit la délicatesse d’une femme et la force d’une famille. Un beau film qui montre plutôt qu’il ne démontre

Synopsis : Professeure dans un lycée de Tbilissi, Manana est mariée depuis 25 ans à Soso. Ensemble, ils partagent leur appartement avec les parents de Manana, leurs deux enfants et leur gendre. Une famille en apparence heureuse et soudée jusqu’à ce qu’à la surprise de tous, Manana annonce au soir de son 52e anniversaire sa décision de quitter le domicile conjugal pour s’installer seule…

Depuis que Manana est partie

Une famille heureuse. Voilà un titre a priori très ironique. Car dès son début, le film de Nana Ekvtimishvili et de Simon Groß montre que l’effervescence qu’on y voit ne s’accompagne pas forcément de la joie de vivre qu’elle pourrait supposer. 3 générations vivent sous le même toit, apparemment celui de Lamara et Otar, les grands-parents : ces derniers vivent en effet avec Manana leur fille, la cinquantaine, Soso le gendre, Lasha le petit-fils, Nino la fille et Vakho le petit-gendre.

Ce serait plutôt l’agacement qui serait le maître-mot de l’ambiance familiale, entre une matriarche vaguement totalitaire dans une société pourtant très patriarcale, un père de famille affublé d’un groupe d’amis envahissants, des enfants indolents. Et, au centre, la mère, Manana, la référence matricielle sollicitée par tous, invectivée, questionnée, harcelée même un soir d’anniversaire où elle n’avait qu’une envie, celle d’être seule ; certainement aimée de tous mais considérée par personne.

Filmé en plans moyens qui englobent plusieurs personnages, Une famille heureuse rend d’emblée compte de la promiscuité, pour ne pas parler de l’étouffement qui est le quotidien de cette famille. La mise en scène apporte ainsi en filigrane une vision sociale de la Géorgie, cet ancien pays soviétique qui vivote, qui prospère très doucement, où cette cohabitation multi-générationnelle est autant d’ordre culturel qu’économique. Même si à Tbilissi, et malgré cette promiscuité, la famille de Soso semble vivre plutôt mieux que les statistiques nationales ne le montrent. Une famille plutôt heureuse donc, pour le coup, vue sous cet angle.

Le vrai propos du film n’est donc pas ce portrait social. Il est centré sur Manana, qui est de tous les plans. Sans qu’on ne sache pourquoi, et sans que vraisemblablement elle-même ne sache, Manana décide un jour de quitter sa famille, et de la quitter pour de bon. Elle n’est ni heureuse, ni malheureuse : son mari est attentionné, « ne boit pas trop » comme dit Lamara sa mère, une expression qui en dit long sur l’unité de mesure du bonheur. Le sujet est donc Manana, et la mise en scène par empilement de petites scènes de sa vie quotidienne permet de la découvrir, telle une véritable sculpture cinématographique qui prend forme sous les yeux du spectateur subjugué par le mal-être qui émane d’elle. La tension intérieure de la protagoniste est palpable, et son départ est un soulagement pour ce dernier.

La caméra de Tudor Vladimir Panduru suit la projection de Manana. Calme et assez peu mouvante en la filmant à son nouvel appartement, saccadée quand elle filme l’ancien et ses habitants. Elle vit véritablement au rythme de Manana, qui elle-même fait penser à une athlète à bout de souffle qui aurait couru un 100 mètres et qui, petit à petit, reprendrait son souffle. La fenêtre de son minuscule appartement est ouverte en permanence sur l’extérieur, avec une légère brise qui semble la revivifier, lui rendre littéralement la vie. Et plus elle se retrouve, plus elle arrive à puiser de la force en elle même, moins elle comprend cette société géorgienne rétrograde qui en est encore aux qu’en-dira-t-on, vaguement égoïste, un peu sexiste, une société où les jeunes femmes se considèrent et sont considérées inutiles si elles n’ont pas enfanté à à peine 20 ans…

Il est doux de suivre l’éclosion de cette femme d’un âge déjà mûr et pourtant semblant à la découverte ou plutôt à la redécouverte de la vie, surtout celle de petits plaisirs et bonheurs perdus de vue depuis tellement longtemps : dîner d’une part de gâteau ou au contraire se faire à manger pour soi toute seule, lire un livre ou écouter sa musique préférée, rire et s’enivrer de retrouvailles amicales. L ‘écriture de Nana Ekvtimishvili est précise, et parle d’un vécu que des femmes géorgiennes et d’ailleurs, de la génération de sa propre mère, ont expérimenté. Il est émouvant de voir Manana  un peu gauche dans le rôle d’une timide séductrice lors d’un dîner en tête à tête chez elle…chez elle enfin… Une Famille heureuse montre; si besoin est, combien le fracas est inutile au cinéma, et que les émotions les plus sincères arrivent par surprise, presque par effraction, au détour d’une mèche qui s’échappe d’une coiffure, d’une botte de fines herbes achetée au marché, d’une robe fleurie, de tous ces détails significatifs qu’une caractérisation riche et précise des personnages peut amener.

L’Europe de l’Est nous a récemment fourni des films qui comptent parmi les meilleurs de ces dernières années (Leviathan, The Tribe, Soleil de Plomb, Summer, Le fils de Saul, Leçons d’Harmonie, Crosswind et tant d’autres merveilles). Mais rarement la dimension intime et personnelle des personnages est mise au premier plan dans ces films où le contexte sociétal ou social y est souvent très prégnant. Une Famille Heureuse fait presque exception dans cette liste en s’intéressant d’abord et avant tout au ressenti de sa protagoniste et de tous ses autres  personnages, et ça, ça fait des spectateurs heureux…

Une famille heureuse : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=5_Pz50eXCgU

Une famille heureuse : Fiche technique

Titre original : Chemi Bednieri Ojakhi
Réalisateur : Nana Ekvtimishvili & Simon Groß
Scénario : Nana Ekvtimishvili
Interprétation : Ia Shugliashvili (Manana), Merab Ninidze (Soso), Berta Khapava (Lamara), Tsisia Qumsishvili (Nino), Giorgi Khurtsilava (Vakho), Giorgi Gio Tabidze (Lasha), Goven Cheishvili (Otar), Dimitri Oragvelidze (Rezo), Mariam Bokeria (Kitsi), Lika Babluani (Tatia Chigogidze)
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Stefan Stabenow
Producteurs : Simon Groß, Jonas Katzenstein, Maximilian Leo, Coproducteurs : Guillaume de Seille, Nana Ekvtimishvili
Maisons de production : Arizona Films, Augenschein Filmproduktion, Polare Film
Distribution (France) : Memento Films
Récompenses : nombreux prix du meilleur film ou du meilleur réalisateur, dont à Wiesbaden ou à Lecce
Durée : 119 min.
Genre : Horreur, Thriller
Date de sortie : 10 Mai 2017

Allemagne, Géorgie, France – 2017

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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