Apprentice, un film de Boo Junfeng : Critique

À dire vrai, peu de films ont le courage d’aborder ce sujet délicat. Il faudra compter à partir d’aujourd’hui avec ce film en provenance de Singapour, réalisé par Boo Junfeng qui nous présente l’itinéraire d’un apprenti bourreau. Apprentice, rentré bredouille du festival de Cannes (en compétition dans la catégorie particulière « Un certain regard ») est désormais en salles dans tout l’Hexagone. Si son affiche aguicheuse annonce « Le choc de Cannes », le palmarès dudit festival démontre que le jury semble être passé à côté de l’œuvre. Mais qu’en est-il réellement ?

Tourné en Australie en raison de son sujet sensible, ce drame produit par Éric Khoo dénonce un régime qui exécute par pendaison pour des motifs parfois insignifiants. Dans le film, la banalisation du geste du bourreau est terrifiante.

On y découvre un milieu hostile à travers les yeux d’un novice qui va se faire rattraper par sa conscience et ses motivations. Et s’il affirme vouloir aider les détenus sur le chemin de leur réinsertion, c’est bien plus pour se libérer d’un poids personnel que le jeune Aiman est entré en prison. Aucun hasard dans cette histoire puisqu’il a rejoint la prison dans laquelle son père, un célèbre meurtrier, a été exécuté. Or, toute sa vie a tourné autour de ce père qu’il n’a pas connu et qui brille par son absence. Peu à peu, Aiman va développer une relation particulière avec le bourreau qui l’a mis à mort. Comme s’il cherchait de l’amour dans ses yeux, lorsqu’il le regarde, et dans sa voix lorsqu’il l’écoute. Entre fonction paternelle et meurtre du père, les plus proches de la psychanalyse y verront un film très freudien.

Le point de vue du novice est assez original, soulevant ainsi des questions telles que « Qu’est-ce que signifie être un bon bourreau ? Doit-on être en empathie avec l’exécuté ? Le meilleur résultat est-il d’obtenir une mort rapide ? ».

Le film de Boo Junfeng est alors une réelle étude psychologique sur le deuil et la culpabilité. La mise en scène du jeune réalisateur est assez sobre mais reste élégante et percutante. Toutefois, le scénario manque parfois de profondeur, Apprentice aurait gagné en qualité si celui-ci avait été plus étoffé, plus retors. Ce qui déçoit finalement c’est le manque de surprise, car les images ici ne se suffisent pas à elles-mêmes. La chute, elle-même, aspect primordial de l’œuvre est complètement simpliste.

Alors que Xavier Dolan, lors de son discours à la réception du grand prix du festival de Cannes 2016, déclarait selon les mots d’Anatole France « Je préfère la folie des passions à la sagesse de l’indifférence », le film de Boo Junfeng, lui, manque de passion justement.

L’œuvre est extrêmement longue, et pourtant elle ne dure qu’une heure et demie. On est ici dans un milieu qui suscite nécessairement des débats et des prises de positions parfois extrêmes. Mais rien n’est fait. On retrouve une dualité candide, à savoir entre Rahim, un vieux de l’ancienne école qui n’est jamais sorti de sa prison et qui passe sa vie à exécuter des gens sans se poser de questions face à Aiman, un jeune qui vit dans un taudis avec sa sœur et qui, à cause de son passé, n’est pas vraiment d’accord avec ces pratiques mais les perpétuent.

Sans forcément privilégier un point de vue sur un autre, on aurait apprécié que le personnage principal approuve ou désapprouve complètement son mentor et non qu’il se laisse porter. Or, ici, il y a très peu de tensions. C’est l’indifférence presque. La mise en scène, neutre, est efficace visuellement mais pas scénaristiquement, apportant un manque de rythme incontestable et, par ailleurs, le suspense final est très artificiel et putassier, ce qui est assez déplaisant pour le spectateur. On aurait aimé des points de vue plus larges – ouvrant des perspectives et des réflexions – or, il n’en est rien.

Si le film présente donc beaucoup de faiblesses scénaristiques et de remplissages (notamment les personnages de la sœur et du beau frère et, par extension, de tout l’entourage d’Aiman, mis à part Rahim), il emporte tout de même l’adhésion par une certaine efficacité visuelle : on est scotché par la minutie des préparatifs macabres et on ne peut s’empêcher d’éprouver une fascination morbide pour cet assassinat légal.

Ainsi Apprentice se révèle être un plaidoyer contre la peine de mort mais de façon extrêmement paradoxale. C’est en l’esthétisant, et en la plaçant au cœur de son film, que Boo Junfeng la discrédite le mieux.

Synopsis : Aiman officie à Larangan, une prison de haute sécurité à Singapour. Issu d’une famille modeste, il habite avec sa sœur qui prévoit d’échapper à sa vie précaire en épousant un Australien. Au bout de quelques semaines, Aiman, au comportement exemplaire, est affecté au couloir de la mort pour accompagner les derniers jours des condamnés. Rahim, le bourreau en chef, y accompagne les derniers jours des condamnés. Rapidement, il prend le jeune gardien sous son aile et lui enseigne les rudiments du métier. Aiman s’avère être un exécutant très appliqué, mais sa conscience et ses véritables motivations le rattrapent peu à peu. Il ignore qu’Aiman possède un secret…

Apprentice : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=P6N53Jqh1WE

Apprentice : Fiche Technique

Réalisateur: Boo Junfeng
Interprétation: Fir Rahman, Wan Hanafi Su, Ahmad Mastura, Crispian Chan, Boon Pin Koh, Gerald Chew…
Nationalités : Singapourien, Allemand, Français
Genre: Drame
Année: 2016
Durée: 96 minutes
Distribution: Version Originale / Condor
Date de sortie: 1 juin 2016

Singapour – 2016

Auteur : Clement Faure

Festival

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