Comment est représenté le racisme dans le film « Loving » de Jeff Nichols ?

Sorti en salle le 15 février 2017, Loving, le dernier film de Jeff Nichols paraissait terriblement d’actualité tout en racontant une histoire qui a plus de 50 ans. Retour sur le film et la vision que tente de transmettre son réalisateur sur le racisme.

Loving est le cinquième long métrage du jeune réalisateur américain Jeff Nichols (38 ans). Originaire du sud des États-Unis, c’est à cette population et à ses coutumes qu’il s’intéresse au travers de tous ses films. Il y mêle aussi sa vie personnelle, (sa jeunesse dans Shotgun Stories, son adolescence dans Mud, son mariage dans Take Shelter et sa paternité dans Midnight Special) ainsi que ses interrogations et ses peurs. Son dernier film marque en cela une exception. En effet, même si l’histoire se déroule dans le sud des États-Unis, Jeff Nichols adapte ici une histoire vraie. Celle de Richard et Mildred Loving qui en 1958 décidèrent de se marier malgré les lois de l’Etat où ils vivaient qui interdisaient le mariage entre noirs et blancs.

Je trouvais que le meilleur moyen d’avoir une conversation politique était justement de ne pas en avoir du tout au sein même du film.

Jeff Nichols

Pour traiter son sujet, Jeff Nichols a recours à la simplicité. Il ne s’intéresse pas à la lutte judiciaire qui a eu lieu. Dans son film il privilégie les actes aux paroles. Des actes d’amour au sein du couple dont il montre le quotidien. Même si le récit du film est linéaire, Jeff Nichols évite les poncifs du genre en ne commençant pas le film par la rencontre du couple mais directement par leur mariage et montrant ainsi immédiatement le couple dans sa quotidienneté. Un couple introverti, replié sur lui-même au sein d’une communauté de seulement quelques membres dans la campagne de Virginie ne souhaitant pas s’intégrer davantage à la société mais voulant vivre ensemble et s’aimer. Ainsi, il met les gestes et les regards de ce couple en valeur.

Mais durant tout le film, il distille également quelques plans sur les regards et les gestes des habitants qui les entourent. Il montre les regards de la population locale sur ce couple qui lui ne les voit pas ou les ignore. Ici, Jeff Nichols évite encore une fois par sa simplicité un écueil de ce genre, celui de la violence. Ne montrant aucune violence physique faite au couple, il préfère s’interroger sur la violence symbolique.

La violence symbolique est une théorie du sociologue français Pierre Bourdieu qu’il développa durant les années 60 et 70. Selon cette théorie, les dominés au sein d’une société perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle et intègrent la vision que les dominants ont du monde via l’éducation et les médias. Et c’est l’utilisation de cette violence qui permet au film d’éviter les affrontements physiques et le manichéisme. Cette violence symbolique est présente dans le film avec les regards accusateurs des citoyens, collègues, amis, voisins blancs comme noirs qu’ils croisent ou encore par le shérif, le juge et l’Institution. Tout cela créant une paranoïa au sein du couple qui craint en permanence pour sa vie.

La violence symbolique provoque l’exclusion de toute une gamme de possibles politiques et sociaux en présentant comme évident, acquis et établi une fois pour toutes ce qui, en réalité, appartient à la vision du monde que partagent les forces sociales dominantes.

Pierre Bourdieu

Ici aussi, comme dans ses films précédents, Jeff Nichols embellit, la campagne américaine. Il va même plus loin en rendant oppressants les quelques passages du film en ville et en utilisant ces différents lieux pour personnifier l’état d’esprit de ses protagonistes. Ainsi, pour rejoindre la théorie de la violence symbolique, à la toute fin du film, lorsque Jeff Nichols filme la Cour suprême des États-Unis à Washington D.C., il montre au spectateur une Institution, un bâtiment, mais il ne montre plus des individus contrairement au premier passage chez le juge au début du film.

loving-jeff-nichols-tribunal
Jeff Nichols fait ici le choix de ne pas montrer les juges de la Cour suprême.

Pour finir, ce combat donne naissance à l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis « Loving v Virginia » en 1967 qui invalide toute loi qui apporterait des restrictions au droit au mariage en se fondant sur l’origine ethnique des époux. Cette loi va ainsi favoriser davantage de mixité sociale et devenir un symbole pour d’autres combats à venir.

Pour aller plus loin…

Une vidéo de la chaîne YouTube « ScreenPrism » expliquant la simplicité visuelle du film de Jeff Nichols

Un article sur la violence symbolique chez Pierre Bourdieu par Jean-Michel Landry

Loving : Bande-annonce

Loving : Fiche technique

Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Interprétation : Joel Edgerton (Richard Loving), Ruth Negga (Mildred Loving), Nick Kroll (Bernie Cohen), Marton Csokas (Shérif Brooks), Michael Shannon (Grey Villet), Jon Bass (Phil Hirschkop)…
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Producteurs : Marc Turtletaub, Nancy Buirski, Sarah Green, Colin Firth, Ged Doherty, Peter Saraf
Sociétés de production : Big Beach Films, Raindog Films
Distribution (France) : Mars Film
Festival et Récompenses : Sélection Officielle de Cannes 2016
Durée : 123 minutes
Genre : Drame, biopic
Date de sortie : 15 février 2017
États-Unis– 2016

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.