Pierre Salvadori, le Prix de la comédie : un cinéaste à l’oeuvre

Avec neuf longs métrages au compteur, dont En Liberté !, sorti récemment et nommé neuf fois aux Césars 2019, Pierre Salvadori a fait preuve de ses grandes qualités cinématographiques. Le réalisateur fait l’objet d’un livre passionnant aux éditions Playlist Society.

Alors que les grands succès publics de films comme Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ?, Les Tuche, Camping ou Aladin pourraient faire douter définitivement des « comédies à la française », il est bon de se rappeler qu’il existe certains cinéastes qui redonnent leurs lettres de noblesse au genre. On peut ainsi penser à Antonin Peretjako, auteur de l’hilarante Loi de la jungle ou, bien entendu, à Pierre Salvadori.

C’est ce dernier qui se trouve au centre du livre que Nicolas Tellop, Quentin Mével et Dominique Toulat publient aux éditions Playlist Society. Cette maison nous avait déjà livré des livres remarquables sur Christopher Nolan, J. J. Abrams ou les frères Scott.

Le présent ouvrage, consacré à Pierre Salvadori, est découpé en deux parties. D’abord, nous avons un essai signé Nicolas Tellop, qui analyse avec bonheur les caractéristiques du cinéma de Salvadori. La seconde partie est un long entretien avec le réalisateur, qui revient sur son parcours, la fabrication de ses neuf films (dont le dernier en date, En Liberté !, est nommé neuf fois aux Césars 2019) et sa conception du cinéma.

Une comédie humaine

Une phrase revient plusieurs fois dans les différents entretiens que Pierre Salvadori a donnés, que ce soit pour ce livre ou à d’autres occasions, une citation qu’il attribue au critique Serge Daney et qu’il formule ainsi (même s’il avoue ne pas être sûr de l’exacte formulation) : « les films devraient refléter la possibilité d’être un humain sur terre ». Cette phrase semble guider le travail du réalisateur, qui place toujours l’humain en premier dans ses films, quel que soit le genre abordé (Les Marchands de sable, sorti en 2000, est plutôt un film noir). Au lieu de chercher à enchaîner des gags qui arrivent comme des cheveux sur la soupe, ou de miser sur le cabotinage d’acteurs qui surjouent honteusement, Salvadori fait arriver l’humour directement de ses personnages, de leur psychologie et des situations où ils se trouvent. Du coup, la comédie est souvent révélatrice du caractère, des fêlures, des faiblesses de ces personnages (qui sont aussi, bien souvent, celles du réalisateur lui-même).

Car si ses films sont souvent très drôles, ils n’oublient pas d’évoquer des sujets graves (chômage et précarité, solitude, dépression, exclusion…). Les films de Salvadori sont ancrés dans la réalité sociale actuelle et le cinéaste y expose ses propres états d’âme.

Ainsi, si c’est bien souvent l’idée d’une situation qui est à l’origine d’un film, c’est la logique des personnages qui aboutit au résultat que l’on voit à l’écran. Et, au fil de l’entretien, nous pouvons assister aux différentes étapes d’écriture des films, depuis le scénario jusqu’au montage (étape qui paraît être la plus compliquée pour Salvadori). Nous voyons comment un film est bel et bien un travail d’équipe : le réalisateur est à l’écoute de tous ceux qui l’entourent, depuis le producteur jusqu’aux techniciens, en passant par les acteurs ou le chef opérateur. Ainsi, au-delà de la simple description d’un cinéaste en plein travail, lire ce livre nous montre comment une comédie se travaille, comment elle nécessite un soin apporté à chaque détail et une précision d’écriture rare. Une comédie ne peut se contenter de médiocrité ou d’être bâclée.

Un mélange d’inspirations

L’essai qui ouvre le livre, quant à lui, inscrit le cinéma de Salvadori dans la lignée des comédies sophistiquées façon Lubitsch, Wilder ou Blake Edwards. Nicolas Tellop nous montre comment ce cinéma inspire le réalisateur français, mais comment aussi il s’éloigne de ces influences et ne se contente pas de chercher à reproduire le travail de ces glorieux prédécesseurs. Il s’en nourrit pour construire une œuvre qui lui est personnelle.

D’autant plus que Salvadori n’appartient à aucune école. Il prend un peu de screwball comedy, un peu des comédies italiennes des années 60 et 70 (où le contexte social affleure en permanence), un peu d’absurde, etc. Ce qui semble importer, d’après ses propos, c’est la cohérence, l’identité de chaque film.

En bref, que ce soit pour les films de Salvadori ou pour le cinéma dans son ensemble, ce livre est passionnant et instructif.

Couv-Pierre-Salvadori-le-prix-de-la-comédie

Fiche technique

Titre : Pierre Salvadori, le prix de la comédie
Auteurs : Nicolas Tellop, Quentin Mével et Dominique Toulat
Editeur : Playlist Society
Nombre de pages : 139

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.