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L’homme qui tua Chris Kyle : déconstruire la légende de l’American Sniper

Chris Kyle, sniper d’élite de l’armée américaine, a été assassiné le 2 février 2013 par Eddie Ray Routh, un jeune militaire à la carrière moins glorieuse que son aîné. De la « légende » Kyle, on sait beaucoup de choses par l’intermédiaire du film de Clint Eastwood, American Sniper. De son assassin, beaucoup moins. Sa vie en dit pourtant tout aussi long sur la société américaine, de même que son procès et le traitement de l’affaire par les médias. Nury et Brüno, les auteurs de Tyler Cross, livrent avec L’homme qui tua Chris Kyle leur première BD documentaire, déconstruisant intelligemment la légende.

Si American Sniper, le film de Clint Eastwood, a été le plus gros succès de la carrière du réalisateur au box-office américain, son exploitation dans le reste du monde s’est avérée décevante. La renommée de l’acteur-cinéaste a sans doute permis d’attirer de nombreux cinéphiles, notamment en France, où Eastwood a toujours été perçu comme un auteur. Mais il semblerait qu’il faille parfois séparer l’artiste du citoyen politiquement engagé à droite, et American Sniper a été accueilli plutôt froidement, d’aucuns n’y voyant rien de plus qu’un film de propagande (Le 15h17 pour Paris permettant rétrospectivement de faire la distinction entre un plutôt bon et un carrément mauvais film de propagande eastwoodien).

Quel que soit notre verdict sur le film d’Eastwood, qu’on pourrait d’ailleurs co-créditer à son acteur Bradley Cooper, impliqué très en amont sur le projet, on ne peut ignorer qu’il imprime la légende de Chris Kyle sur grand écran. Si le meurtre du « meilleur » sniper américain, le 2 février 2013, a été un événement aux États-Unis, il y a fort à penser que dans le reste du monde cette affaire a été beaucoup plus largement découverte avec le film de Clint Eastwood, sorti moins de deux ans plus tard, qu’au moment des faits. Or, dès qu’un film s’empare d’une histoire vraie mais peu connue du grand public, ce dernier a parfois tendance à croire que les scénaristes sont demeurés scrupuleusement fidèles aux événements. Dans le cas d’American Sniper, le problème ne vient pas tant d’erreurs factuelles que de tout ce que le film ne nous raconte pas.

La BD de Nury et Brüno, avec son titre en clin d’oeil à L’homme qui tua Liberty Valence et à sa fameuse réplique selon laquelle « quand la légende devient réalité, on imprime la légende », s’attache alors à combler les trous du récit eastwoodien en même temps qu’elle s’interroge sur le simulacre de justice qui a envoyé Eddie Ray Routh en prison pour le restant de ses jours. La chronologie des faits laisse songeur : Routh assassine Kyle le 2 février 2013 ; Eastwood récupère le projet de film, prévu depuis la sortie du livre éponyme début 2012, en août 2013 ; le tournage commence en mars 2014 ; les avant-premières ont lieu à Noël 2014 afin que le film puisse concourir aux Oscars ; le film sort sur plus de 3000 écrans américains le 16 janvier 2015 ; le procès de Routh a lieu du 11 au 25 février 2015 tandis que la cérémonie des Oscars, où le film est nommé dans six catégories, et pour laquelle la veuve de Kyle a fait le déplacement, a lieu le 22 février. Le film, qui a dressé un portrait élogieux de Chris Kyle, n’a pas représenté la scène du crime et Eddie Ray Routh n’apparaît que dans un plan, sous les traits d’un figurant sans dialogue audible. Routh est bien coupable du crime dont il était accusé, mais le film lui a nié jusqu’à toute existence réelle, tout en consacrant pour l’éternité l’homme qu’il a tué en un authentique héros américain.

Si Nury et Brüno réussissent, avec une économie de moyens remarquable, à démontrer que Routh n’a pas bénéficié d’un procès équitable, ils parviennent également à mettre en parallèle la personnalité des deux protagonistes de l’affaire. La BD retrace le parcours de Routh, gamin texan lambda, depuis son engagement dans l’armée jusqu’au jour du meurtre en passant par son déploiement en Irak, où il ne participe à aucun combat, sa mission en Haïti en 2010, après le tremblement de terre meurtrier qui a frappé le pays, et sa rapide descente aux enfers, entre stress post-traumatique, alcool, drogues et violences diverses envers ses proches. La BD retrace également le parcours de Kyle : d’une part, ses actions héroïques, c’est-à-dire le fait d’avoir tué au moins 160 personnes en mission (et jusqu’à 255 selon les sources), et d’autre part ses zones d’ombre. Kyle s’est notamment vanté d’avoir tué une trentaine de « pillards », à la Nouvelle-Orléans, après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 ; mais aussi d’avoir abattu deux hommes qui tentaient de voler son pick-up en 2010 ; et enfin, lors d’une bagarre, d’avoir dégommé Jesse Ventura, ex-Navy Seal, ex-catcheur, ex-acteur (Predator) et ex-gouverneur du Minnesota (CV non exhaustif). Deux problèmes se posent quant à ces vantardises : leur véracité a été amplement discutée (Ventura a amassé près de 2M de dollars de dommages et intérêts après un procès en diffamation), ce qui fait de Kyle soit un menteur, soit un homme qui a froidement tué 32 civils sur le territoire américain. Eddie Ray Routh, lui, n’en a tué que deux. Kyle est un héros, l’homme qui l’a tué un criminel.

Nury et Brüno ne cachent pas qu’ils donnent leur vision des faits. Ainsi, le récit est loin d’être neutre, mais s’appuie presque exclusivement sur des documents filmés : interviews et retransmissions télévisées, images de caméras de surveillance, extraits du film de Clint Eastwood, publicité tournée par la veuve de Chris Kyle pour une marque de fusils de chasse… Le reste est recomposé suivant les informations données par Routh ou découvertes par la police, notamment la scène du meurtre. L’ensemble est dessiné de manière clinique, peu expressive et sans fioritures, comme si cette esthétique dépassionnée était le meilleur moyen de traiter équitablement cette affaire qui, comme d’autres faits divers, a pris aux Etats-Unis une proportion démesurée, finissant par dire plus de choses sur la mentalité et l’imaginaire américains que sur les faits eux-mêmes.

Le sous-titre de la BD, « Une légende américaine », juste en dessous du titre qui désigne Eddie Ray Routh par une périphrase, traduit à lui seul cette schizophrénie américaine. Chris Kyle était effectivement surnommé « The Legend », mais la position du sous-titre sous-entend que Routh peut ironiquement prétendre à cette définition : selon le Cambridge, « someone very famous and admired, usually because of their ability in a particular area ». Plus probablement, cette « légende américaine » est à prendre au sens premier du mot légende, se référant à un récit et non à un individu : toujours selon le Cambridge, « a very old story or set of stories from ancient times, or the stories, not always true, that people tell about a famous event or person ». La deuxième partie de la définition s’applique parfaitement à la vie de Chris Kyle telle que racontée par lui-même puis par Clint Eastwood, mais aussi à celle d’Eddie Ray Routh, telle que caricaturée et méprisée par l’institution judiciaire et les médias. Pour chacun des deux hommes, Nury et Brüno s’attachent à déconstruire la légende. Il ne reste plus que deux militaires, aux carrières différentes, mais tous deux façonnés par un pays fasciné par les armes et s’imaginant comme le gendarme du monde.

Déconstruire la légende, c’est un des rôles à jouer par le genre documentaire en ces temps sombres où fake news et autres rumeurs rocambolesques sont copieusement partagées sur les réseaux sociaux. Cette BD constitue une preuve supplémentaire que le 9ème art est parfaitement légitime pour y avoir sa part.

L’homme qui tua Chris Kyle, Fabien Nury (scénario) et Brüno (dessin)

Dargaud, mai 2020, 164 pages

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