« Maldoror et moi » : du texte aux actes

C’est une histoire aussi vieille que le monde. Le scénariste Benoît Broyart et le dessinateur Laurent Richard mettent en images, dans un noir et blanc seulement contrarié par l’immixtion d’un rouge symbolique, la manière dont une œuvre d’art peut entrer en résonance avec un individu, au point d’en altérer la perception de l’environnement et, in fine, les actes. Maldoror et moi paraît aux éditions Glénat dans la collection « 1000 feuilles ».

Dans Taxi Driver, Martin Scorsese nous invite à explorer la psyché de Travis Bickle, un chauffeur de taxi qui sillonne New York de nuit, tout en maugréant contre les maux qui, selon lui, affligent la métropole américaine. Dans une certaine mesure, et en exploitant le neuvième des arts, Maldoror et moi est une œuvre parente, puisque Benoît Broyart et Laurent Richard y radiographient l’esprit torturé de Martin, un adolescent de dix-sept ans en rupture avec son environnement et tourmenté par la lecture de Lautréamont. À la manière de John Carpenter racontant la dégradation morale d’Arnie Cunningham au contact de sa Plymouth Fury rouge sang dans Christine, le tandem aux commandes de Maldoror et moi va faire des textes du comte de Lautréamont l’incubateur d’une folie qui se fait progressivement jour.

Le cadre de vie de Martin n’a rien d’enchanteur. Orphelin de mère, sous la garde d’un père alcoolique et lymphatique, habitant une banlieue suburbaine sans charme, il se réfugie dans la musique. Abel et Léa, ses compagnons de route, expriment cependant de plus en plus de réserves sur ses idées « glauques ». La rupture sera bientôt consommée et le groupe va péricliter, après que Martin s’est laissé bercer par la plume évocatrice de Lautréamont, dont le personnage mystérieux et abject de Maldoror hante toujours plus l’adolescent. À travers des dessins souvent suggestifs, dont la pluralité de styles est à souligner, Laurent Richard portraiture l’univers intérieur tourmenté de son jeune héros. Maldoror y agit comme un tireur de ficelles, projetant Martin vers la dépravation et la violence à mesure qu’il s’engonce dans les textes de Lautréamont.

« On ne veut pas sortir de son petit confort bourgeois. On ne veut pas s’enfoncer dans le noir. » Ce sont les premiers reproches formulés par Martin à l’encontre d’Abel et Léa, qui accueillent froidement les dernières propositions artistiques de leur ami. Et pour marquer le moment où Maldoror prend le dessus sur son hôte, Benoît Broyart et Laurent Richard empruntent à nouveau à Taxi Driver le symbole du changement capillaire : la crête punkoïde de Travis Bickle semble en effet renfermer les mêmes affects que le crâne rasé de Martin. Replié sur lui-même, sombrant dans un imaginaire lui-même phagocyté par la puissance discursive de Lautréamont, Martin dénonce à l’école une « société pourrie » et « quelques gros PDG de merde qui s’engraissent sur le dos du plus grand nombre ». Il assène à son père : « J’avais besoin de changement, tu ne peux pas comprendre ça, toi qui t’encroûtes dans le canapé ! »

Il y a derrière ces événements deux enjeux universels bien palpables : le deuil – Martin reproche à son père la mort de sa mère, ou en tout cas sa réaction inappropriée à ce drame – et les turbulences de l’adolescence – Martin se cherche, se soustrait aux attaches et aux autorités (parentales, scolaires, sociales, pénales…). « Je constate avec plaisir que mes enseignements cheminent en toi », résume Maldoror, qui agit sur Martin, sous une forme dérivée, comme un cancer comparable à celui de Vidéodrome (David Cronenberg). « Le métier commence à rentrer, Martin. C’est bien. Toute cette boue pénètre en toi, prend ses aises. Je crois que je n’ai pas eu un élève aussi doué depuis longtemps. »

Graphiquement superbe, authentique plongée au cœur de la folie humaine, Maldoror et moi est imprégné par la culture populaire et hybride ingénieusement ses thèmes avec la puissance suggestive de l’art. Benoît Broyart et Laurent Richard façonnent en maîtres un album dense, troublant et fascinant.

Maldoror et moi, Benoît Broyart et Laurent Richard
Glénat, mars 2022, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Bienvenue à St Connard » : impôts célestes

Dans ce nouvel opus paru aux éditions Fluide Glacial, Boucq envoie le divin au contrôle fiscal et la foi au crash-test burlesque. Résultat : une comédie qui tourne en rond – littéralement – et qui, à force d’absurde, pousse ses effets à leur firmament.

« Pour quelques miettes de pain » : mémoire en éclats d’une Pologne sous tension

Entre autobiographie et chronique nationale, "Pour quelques miettes de pain" déploie le récit d’une jeunesse façonnée par les secousses politiques d’une Pologne post-communiste. À travers une trajectoire intime, Kasia Babis ausculte les fractures sociales, l’emprise religieuse et les désillusions démocratiques d’un pays en mutation, où grandir revient à apprendre à résister.

Retour de « Chapatanka » : les spectres du gag continu

B-Gnet et Jocelyn Joret plongent leur bourgade du Midwest dans une foire aux revenants manifestement friande du cinéma populaire des années 1980-1990. Il sert en effet d'adjuvant à un comique volontiers décalé et gourmand en références. Un deuxième tome qui confirme une chose : "Chapatanka" a trouvé sa petite musique, entre parodie débraillée, absurde bonhomme et amour du grand écran.