Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.
Ancien bagnard, déserteur, compagnon de route de la révolution mexicaine et opportuniste devant l’Éternel, Ferdinand Tirancourt aura décidément beaucoup vécu. Dans Dollars de guerre, il revient en France sous une fausse identité et l’uniforme des Marines. Un officier français le reconnaît et lui propose un marché qui ressemble fort à une condamnation : participer, dans la Marne, à une mission extrêmement dangereuse destinée à expérimenter un système de transmissions que les Allemands ne pourront décrypter.
L’idée est aussi simple qu’historiquement passionnante : employer la langue choctaw pour transmettre les messages. Ce bon vieux Tirancourt part donc avec un soldat choctaw et un soldat afro-américain chargé de leur protection. À partir de ce petit commando, Philippe Pelaez fait entrer dans les tranchées une part moins rebattue de l’histoire américaine.
Car chacun transporte avec lui une autre violence. Le soldat noir raconte les lois Jim Crow et la ségrégation ; son compagnon amérindien, l’assimilation forcée, ces enfants auxquels on interdit leur langue et que l’on contraint à adopter vêtements, usages et culture de l’Amérique blanche. L’ironie historique est édifiante : cette langue qu’on cherche à effacer devient soudainement précieuse parce que l’ennemi ne la comprend pas. Une culture combattue en temps de paix se transforme en arme en temps de guerre.
Face à eux, Ferdinant Tirancourt révèle ce que les albums précédents avaient progressivement laissé affleurer sous le cynisme. Celui qui fut présenté comme un fieffé salopard conserve son insolence, son argot et sa défiance envers toutes les autorités, mais il écoute également ses compagnons, s’étonne de cette Amérique capable de réclamer leur sang tout en leur refusant une pleine dignité et, lorsqu’ils sont humiliés par d’autres soldats, prend leur défense. La fraternité des tranchées n’abolit évidemment pas le racisme, mais elle en rend simplement l’absurdité plus obscène encore.
Philippe Pelaez élargit discrètement le cadre aux femmes, infirmières au contact des blessés ou ouvrières des usines d’armement. La guerre n’est pas tout à fait cantonnée au champ de bataille : elle aspire les sociétés entières, requalifie les rôles et les existences. Et Francis Porcel donne à cet univers sa matérialité : visages burinés, uniformes maculés, paysages éventrés, corps et terre mêlés…
Tout n’affiche pourtant pas la même densité. La mission paraît parfois moins développée que les conversations qu’elle draine, et l’intrigue militaire demeure finalement assez mince au regard de la richesse historique convoquée. Mais c’est probablement parce que le cœur battant est ailleurs. Dollars de guerre parle surtout des hommes et des superstructures qui les enserrent. Et pour Tirancourt, revenu au front après tant de détours, cette dernière équipée ressemble à l’achèvement d’un personnage qui n’aura jamais fait montre d’autant d’humanité.
Dollars de guerre, Philippe Pelaez et Francis Porcel
Bamboo, 19 août 2026, 56 pages