Go Home, un film de Jihane Chouaib : Critique

Avec Go Home, la réalisatrice Jihane Chouaib livre un long métrage très personnel qui pose des questions pertinentes sur l’identité de la jeune génération libanaise en perte de repères.

Synopsis : Nada a grandi à Beyrouth avec son frère, dans une belle maison. Elle garde de son enfance un souvenir ému, elle qui a dû quitter son pays pour la France alors qu’elle était encore fillette. Des années plus tard, elle retourne au Liban pour régler une affaire d’héritage et réalise que le paradis perdu qu’elle avait idéalisé n’est en fait qu’un champ de ruines marqué par les stigmates d’une guerre civile qu’elle a fuie. 

Go Home est un film personnel et ambitieux qui met en scène l’errance identitaire d’une jeune femme perdue, qui ne reconnaît pas son pays. Elevée à Beyrouth dans la joie et l’insouciance, Nada doit soudain quitter son paradis pour s’installer en France et échapper à la guerre civile qui fait rage au Liban. Alors forcément, lorsqu’elle revient dans sa maison de famille des années plus tard, elle ne se sent plus à sa place. Elle a oublié sa langue maternelle et peine à s’exprimer en arabe malgré sa volonté farouche de prouver qu’elle est légitime, qu’elle appartient à ce territoire meurtri. Mais veut-on vraiment d’elle au village ? Ignorée par ses anciens voisins, calomniée et très isolée, elle s’interroge sur ce qui lui vaut d’être ostracisée par ceux qui jadis étaient sa famille, ses amis, ses proches. Elle retrouve une maison en ruines, saccagée : a-t-elle été vandalisée par des ennemis, des clans rivaux ? Rapidement, elle est victime de chantage et d’intimidation de la part de résidents mystérieux qui taguent les murs de sa demeure décrépie : « Go Home ». Le message est clair : Nada n’est pas la bienvenue chez elle. Mais pourquoi tant d’hostilité ?

Ces questions aussi entêtantes qu’obsédantes habitent et hantent l’héroïne, qui, à l’image de sa vieille maison vide, est brisée, blessée par un pan de son histoire qu’elle ignore, troublée par une mémoire qui lui fait défaut. Qu’est-il advenu de son grand-père, mystérieusement disparu pendant la guerre ? A-t-il été assassiné ? Nada ne sait plus à quelle vérité se raccrocher, elle ne fait plus confiance à personne pour élucider un passé dont elle ne se souvient pas, et s’enlise dans une mélancolie destructrice. Recluse dans une pièce, elle se construit une petite cabane faite de bric et de broc pour se reconstituer une sorte de nid chaleureux et rassurant, et arpente les couloirs de cette bâtisse froide et sombre dont les murs semblent parfois saigner, suinter, comme si la douleur refoulée de tout un pays transpirait à travers les parois de cette maison témoin, symbole du drame identitaire de toute une nation, de toute une jeunesse.

Progressivement, l’incertitude et le doute envahissent l’héroïne, qui va entamer une quête ardue, se replonger dans son enfance et faire revivre des souvenirs. Lever le voile sur une vie tronquée, déblayer le jardin pour creuser, creuser et toujours creuser dans l’espoir de trouver quelque chose sous terre. A l’image de son cerveau et de son inconscient qui ont enterré une partie de son identité, le sol de sa maison a englouti des objets, des breloques qui sonnent comme des bribes de son passé, des fragments d’un vécu oublié, refoulé. Parfois très enfantine dans son comportement, cette jeune femme, qui se livre à une sorte de chasse au trésor au propre comme au figuré, va devoir traverser des moments éprouvants et se confronter à une réalité difficile pour finalement se réconcilier avec son pays, ses racines, et avec elle-même.

Malheureusement, ce film n’exploite pas suffisamment ses atouts et sonne creux, inabouti. Là où l’on aurait pu s’attendre à un drame rude et âpre – presque fantastique – habité par le mystère et l’étrangeté grâce à une maison fantomatique qui convoque les spectres d’une Histoire douloureuse, Jihane Chouaib ne parvient pas à nous transporter. Plat, aride et trop distancié, Go Home raconte une errance qui nous laisse tristement insensible et s’attarde sur des rites et des pratiques que l’on ne comprend pas. Très ancré dans la culture libanaise, son long métrage semble s’adresser à cette jeunesse perdue et déroutée plutôt qu’à un public occidental qui n’a jamais connu cette guerre, tragédie qui paraît très loin de nous. Il est donc difficile d’appréhender à sa juste valeur le contexte de Go Home et de comprendre les motivations des personnages, ce qui est dommage car on n’éprouve par conséquent peu d’empathie à l’égard des protagonistes, et toutes les interrogations qui restent en suspens ne nous captivent pas autant qu’elles l’auraient dû.

En somme, Go Home est une œuvre intime et personnelle qui signifie sans doute beaucoup pour sa réalisatrice mais qui nous laisse sur le bord de la route en raison d’un hermétisme émotionnel et d’une narration figée, marquée par la thématique d’un enfermement et d’un replis identitaire qui atteint rapidement ses limites. On se retrouve donc face à une belle tentative artistique et un objet cinématographique intéressant qui passe à côté de son potentiel.

Go Home : Bande-Annonce

Go Home : Fiche Technique

Titre original : Go Home
Réalisation : Jihane Chouaib
Scénario : Jihane Chouaib
Interprétation : Golshifteh Farahani (Nada) ; Wissam Fares (Chadi) ; Julia Kassar (Colette) ; Mireille Maalouf (tante Nour) ; François Nour (Jalal) ; Maximilien Seweryn (Sam)
Photographie : Tommaso Fiorilli
Costumes : Beatrice Harb
Montage : Ludo Troch
Musique : Béatrice Wick, Bachar Mar-Khalifé
Producteurs : Nathalie Trafford, Marie Besson, Alice Labbe Le Picard, Pierre Sarraf
Production : Né au Liban
Distribution : Paraiso Production Diffusion
Durée : 98 min
Langues : Français, Arabe, Anglais
Genre : Drame
Date de sortie : 7 décembre 2016

France-Liban-Suisse-Belgique – 2015

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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