Rétrospective David Fincher : Gone Girl, critique du film

Madeleine d’entre les morts

Madeleine d’entre les morts est le titre d’un film fantôme du génial Bertrand Bonello, dont il a fait un enregistrement sonore de quelques scènes avec Mathieu Amalric et Clotilde Hesme dans le cadre de la rétrospective qui lui a été consacrée à l’automne 2014, puis sous forme de court insert dans le Dos Rouge d’Olivier Barraud, avec Isild le Besco . Madeleine, c’est bien sûr Kim Novak dans Sueurs froides (Vertigo) de Hitchcock, l’obsession de Bonello. En 2014, à la même époque sortait également Gone Girl, le nouveau film de David Fincher.

Comme dans le film de Hitchcock, comme dans le « film » de Bonello, celui de David Fincher dévoile une nuque, dont on ne sait trop dire si elle se soustrait à la main qui la caresse ou si elle s’y abandonne. Car le geste affectueux est accompagné de la douce voix off d’un homme qui dit en substance qu’il souhaite ouvrir ce crâne en deux pour savoir ce qui s’y trame.

Voilà. Une telle mise en bouche nous met directement dans le vif de son cinéma. Le geste affectueux et la phrase qui glace le sang dans le même mouvement. David Fincher affirme que toute sa carrière repose peut-être sur l’idée que l’homme est pervers.  Gone Girl s’appuie en effet sur ce constat et son corollaire qui est la manipulation de son semblable. De Seven à Millenium, et même avec The Social network qui n’est pas exactement un thriller, l’œuvre de l’américain ne se départira jamais de cette hypothèse…

Gone Girl est le dixième film du réalisateur, dixième essai transformé pour David Fincher. Tiré d’un best seller de Gillian Flynn adapté par l’écrivaine elle-même pour le film, Gone girl profite de toute l’expertise de Fincher pour nous proposer quelque chose de bien plus intéressant qu’un simple thriller.

A la suite d’une forte dépression économique ayant conduit à un double chômage, Nick Dunne (Ben Affleck), un New-Yorkais pur jus revient avec sa femme Amy (Rosamund Pike) à la case départ de sa petite ville natale du Missouri, où par ailleurs sa mère se meurt d’un cancer. Nick est une sorte d’anti-héros un peu loser, un peu débonnaire, et Ben Affleck est l’acteur idéal pour un rôle pour lequel l’ambiguïté est le maître mot. Les échanges qu’il a avec sa sœur Margot dans leur bar famélique laissent entendre que tout n’est pas si parfait, si lisse dans le couple qu’il forme depuis cinq ans avec la belle et froide Amy. En rentrant chez lui, il découvre dans un grand fracas de vitre cassé la disparition de son épouse.

Mais les petites villes étant ce qu’elles sont, très vite, cette disparition très suspecte, et sa propre attitude quelque peu désinvolte vont se retourner contre lui : il devient le suspect numéro 1 dans une chasse à l’homme si caricaturale qu’on en rigolerait si on ne savait pas qu’elle est hélas l’exact reflet de la réalité, dans un pays centré sur la faute et le pêché.

Fincher réalise un vrai travail d’orfèvre sur la caractérisation de tous ses personnages, depuis les journalistes qui instrumentalisent autant qu’ils sont instrumentalisés, jusqu’au moindre voisin, bienveillant ou hargneux, c’est selon, sans oublier bien sûr les policiers, professionnels ou au contraire emportés par des instincts loin de la déontologie. Par petites touches, une petite phrase, un geste, un regard, tous contribuent à créer une nasse autour de Ben Affleck qui promène sa carcasse svelte mais lasse de devoir se défendre de tous et de se cacher de chacun. Même la disparue est hyper présente au travers de son journal et des flashbacks qui vont avec : Amy Elliott Dunne y adule son mari, puis l’y accable, puis l’y adule tout en l’y accablant.

Le film, tout comme l’enquête, est mené au pas de charge, mais un pas qu’il est très agréable au spectateur de suivre : comme à son habitude, David Fincher n’est pas avare de détail, l’œil virevolte partout dans le cadre, tant il y a à voir…L’ambiance est cependant un peu froide, dans des verts et des taupes éteints, rendus encore plus irréels par la résolution très lisse de la caméra 6K de Jeff Cronenweth. Le rendu est très mélancolique, assez inhabituel du cinéaste : une grande maison vide et bien rangée, un bar peu fréquenté, des policiers neurasthéniques accrochés à leur grand gobelet de café. Une ambiance glacée doublée d’une sous-couche inquiétante que le grand talent de Fincher rend palpable, et traversée de scènes graphiques comme seul, il sait les faire (l’incroyable bain de sang, par exemple)

Puis, avec ses légendaires plot twists, David Fincher nous retourne le cerveau comme des crêpes qui ne demandent qu’à être retournées. L’humain est pervers, dit-il et Gone girl, mieux qu’aucun autre de ses films le montre d’une manière magistrale et jubilatoire. Le qualificatif de divertissement à l’encontre de ce film n’est ni galvaudé ni péjoratif, et le spectateur peut le ressentir de manière quasi-physique, sensorielle, cependant que son cerveau est laminé par une vision extrêmement délétère du mariage et du couple, manifestement le sujet central du film.

Le casting de David Fincher est terriblement efficace, et notamment le choix de Rosamund Pike comme héroïne, une actrice ayant un physique et un âge compatibles avec des flashbacks sans devoir recourir à des artifices.

Rosamund Pike souffle le chaud et le froid, et incarne à merveille la blonde hitchcockienne, froide mais passionnée, ambigüe et mystérieuse. Comme déjà évoqué précédemment, Hitchcock est abondamment cité dans Gone Girl, comme dans cette scène de la nuque de Rosamund Pike/ Amy donc, en écho à celle de Madeleine dans Vertigo, ou encore en écho à celle de la « maman » de Norman Bates dans Psychose. Sans dévoiler l’intrigue, on peut également parler de cette scène positivement  invraisemblable de douche, une scène que Flynn et Fincher apportent respectivement dans le livre et le film non pas pour copier, ni même pour rendre hommage, mais par une fascination irrépressible pour cet immense cinéaste dont Fincher n’est pas le seul à subir l’influence.

Encore une réussite à mettre dans l’escarcelle de David Fincher donc, qui a décidément le nez creux dans le choix de ses scénarios, des scénarios originaux ou des ouvrages suffisamment robustes et solides pour que ses efforts soient concentrés sur ce qu’il fait de mieux : la mise en image et en mouvement.

Synopsis : A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy. Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter. Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?

Gone girl : Bande-annonce (VOSTFR)

Gone Girl : Fiche technique

Titre original : Gone Girl
Réalisateur : David Fincher
Scénario : Gillian Flynn, d’après son proper roman
Interprétation : Ben Affleck (Nick Dunne), Rosamund Pike (Amy Dunne), Neil Patrick Harris (Desi Collings), Tyler Perry (Tanner Bolt), Carrie Coon (Margo Dunne), Kim Dickens (Inspecteur Rhonda Boney), Patrick Fugit (Officer James Gilpin), David Clennon (Rand Elliott), Lisa Banes (Marybeth Elliott), Missi Pyle (Ellen Abbott), Emily Ratajkowski (Andie Fitzgerald), Casey Wilson (Noelle Hawthorne), Lola Kirke (Greta)…
Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
Photographie : Jeff Cronenweth
Montage : Kirk Baxter
Producteurs : Cean Chaffin, Reese Witherspoon, Joshua Donen, Arnon Milchan, Producteurs délégués :Leslie Dixon, Bruna Papandrea
Maisons de production : Twentieth Century Fox Film Corporation, Regency Enterprises , TSG Entertainment
Distribution (France) : 20th Century Fox
Récompenses : Nombreuses nominations, dont aux Oscars, aux BAFTA, aux Golden Globes. Nombreuses récompenses (64) dans de festivals de moindre importance.
Budget : 61 000 000 $
Durée : 149 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 08 Octobre 2014
Etats-Unis – 2014

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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