Le Bureau des Légendes, saison 1, une série d’Eric Rochant : critique

Éric Rochant avait déjà donné au cinéma français son meilleur film d’espionnage, Les Patriotes (en 1994, avec Yvan Attal et Sandrine Kiberlain), qui se déroulait alors au Mossad (les services secrets israéliens). Le film se démarquait de la production du genre par son souci du réalisme et sa dimension tragique.
Les mêmes qualités se retrouvent dans cette première saison de la série diffusée sur Canal+, Le Bureau des Légendes.

Synopsis : Paul Lefebvre (Matthieu Kassovitz) est un professeur français en poste à Damas, en Syrie depuis six ans. Son nom est faux. Son métier est une couverture. Il s’appelle Guillaume Debailly et travaille pour la DGSE (les services d’espionnages français). Il est chargé de recruter des informateurs. Appelé à retourner à Paris, il doit se séparer de cette fausse identité qui fut la sienne pendant six ans, et de la femme dont il est amoureux, Nadia el-Mansour. En même temps, un agent surnommé Cyclone disparaît en Algérie.

Questions d’identité
Une légende, c’est une identité de couverture. Et Guillaume, il a du mal à l’abandonner, sa légende. Du mal à redevenir Guillaume Debailly. Passer six ans dans la peau d’un autre, ça laisse des traces. Très vite se pose la question de l’identité. Qui est qui ? Qui fait quoi ? Qui travaille pour qui ? À qui doit-on faire confiance ?
Il faut dire qu’une légende, ça se travaille. Au fil des épisodes, nous suivons la formation d’une jeune femme, Marina Loiseau (Sara Giraudeau), qui doit se faire passer pour une sismologue en vue de partir en Iran et de récolter des informations sur leur programme nucléaire. Avoir une fausse identité, ce n’est pas simplement apprendre un nom par cœur et présenter de faux papiers, comme on peut le voir dans certains films. Il s’agit d’être ce personnage. Il faut que la légende devienne réalité. Il faut que, même ivre ou drogué, même sous le feu des questions d’un interrogatoire musclé, la façade ne s’écroule pas. Il y a tout un entraînement, brutal puisqu’il le faut. Il y a des dossiers et des leçons à potasser. Et des initiatives à prendre.
D’où des problèmes d’identité, d’équilibre psychique. Debailly va sauter sur la première occasion venue pour redevenir Paul Lefebvre. Et cette occasion, ce sera l’arrivée à Paris de Nadia el-Mansour. Car les sentiments qu’éprouve Paul Lefebvre, comment faire pour qu’ils ne se transmettent pas à Guillaume Debailly ? Quelle que soit son identité, il est amoureux de cette femme.

Manipulations et cynisme
Amoureux, et aussi inquiet, voire même envahi de remords de l’avoir manipulée. Car le but de tout cela, c’est bel et bien la manipulation. Les informations internationales deviennent des marchandises, elles sont vendues, échangées, achetées, mais elles ont pour intérêt qu’elles permettent de manipuler des gens, que ces personnes soient des dirigeants ou de simples anonymes. On manipule pour obtenir un contrat, mais on manipule aussi pour obtenir une simple information, au risque de mettre en danger la vie des marionnettes que nous tirons.

C’est tout le cynisme des procédés d’espionnage qui sont mis à jour dans Le Bureau des Légendes, avec une mise en scène froide donnant de l’importance au moindre détail. Combien de vies est-on prêt à sacrifier pour sauver un agent ? Cela inclut d’établir une hiérarchie dans les vies : certaines personnes valent plus que d’autres. Et l’intérêt de l’État prime sur la vie de ceux qui le composent.
Le portrait fait du monde du renseignement est donc un constat terrible de cynisme, froid et calculateur. En cela, la série se rapproche de films comme La Lettre du Kremlin, de John Huston, ou, bien entendu, des Patriotes.
Le problème majeur de cette première saison vient de la durée. Le format de dix épisodes d’une heure étire un peu trop l’action et on se retrouve avec un ventre mou, autour des épisodes 4-5, où le rythme, déjà lent habituellement, ralentit encore et où l’action piétine.
Cependant, la première saison de la série Le Bureau des légendes est globalement convaincante. Intrigue complexe, vision de l’espionnage qui élimine tout romantisme pour n’en conserver que la lucidité face aux jeux des puissances dominantes, interprétation de haut niveau (à part peut-être Léa Drucker, mais mention spéciale à Jean-Pierre Darroussin, excellent dans un domaine où on ne l’attendait pas forcément), réalisation confiée à des cinéastes confirmés (Jean-Marc Montout, qui avait signé Violence des échanges en milieu tempéré, Matthieu Demy ou Laïla Marrakchi), les qualités sont nombreuses, un peu diluées toutefois. Espérons une deuxième saison plus concentrée.

Le Bureau des légendes : bande annonce

Le bureau des légendes : fiche technique

Création : Éric Rochant
Réalisation : Hélier Cisterne, Mathieu Demy, Laïla Marrakchi , Jean-Marc Moutout, Eric Rochant
Scénario : Éric Rochant, Emmanuel Bourdieu, Camille de Castelnau, Cécile Ducrocq, Dang Thai Duong, Corinne Garfin, Elena Hassan, Juliette Senik
Avec Matthieu Kassovitz (Guillaume Debailly, AKA Paul Lefebvre, AKA Malotru), Jean-Pierre Darroussin (Duflot), Zineb Triki (Nadia el-Mansour), Sara Giraudeau (Marina Loiseau), Léa Drucker (Balmes), Alexandre Brasseur (Pépé), Michael Abiteboul (Mémé), Jonathan Zaccaï (Sisteron), Gilles Cohen (MAG).
Production : Alex Berger, Éric Rochant
Photographie : Pierric Gantelmi d’Ille, Hichame Alaouie, Pierre Novion
Montage : Pascale Fenouillet, Thomas Marchand, Jean-Baptiste Morin
Sociétés de production : TOP – The Oligarchs Production, Federation Entertainment, H Films
Société de distribution : Canal+
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2015
Nombre d’épisodes de la saison 1 : 10
Durée d’un épisode : 1 heure

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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