L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento : Le Giallo ou le meurtre élevé au rang d’Art

Le premier volet de la trilogie animalière offre toute la latitude à Dario Argento d’exprimer son Cinéma. Un essai réussi à la fois plastiquement et frontalement qui lui donne l’occasion d’explorer les zones de l’inconscient du spectateur et la souffrance des corps par le prisme de L’Art.

Sur les terres Romaines, la (re)naissance des genres.

L’Italie est le foyer absolu de toutes les formes d’Art célébrant le beau. Du style baroque synthétisant les plus belles périodes de l’Architecture et de la sculpture jusqu’à la naissance du Neo-réalisme, le pays se dresse fièrement à travers les âges. Divinités représentées par les rondeurs du marbre ou classes sociales étudiées par le truchement de la focale, le spectre artistique transalpin ne se parera pas toujours d’un élitisme bienvenu. Les contrées romaines s’assombrissent et la grande lucarne prolonge les genres hollywoodiens tombés en désuétude. Les érudits tournent les talons et les classes populaires se rassasient de culturistes en toge et de gueules rasées à la biscotte. Naissance du péplum fantasque et du fantastique gothique aux couleurs saturées. Freda et Bava en solo ou en duo accouchent de la culture « Cinéma de quartier ». Le mercantilisme se noie dans les expérimentations plastiques laissant sur le bitume une nouvelle race de cinéphiles accrocs au bis. De cette effervescence populaire naissent de nouveaux chefs de file. D’un coté Tessari, Valeri et Corbucci dans le sillage d’un Leone adepte du western baroque renommé pour l’occasion « Bob Robertson » pour l’export et de l’autre l’expert en objet contondant, Dario Argento.

Argentique/Argento une analogie teintée du sang des innocents.

Frappé ataviquement du sceau du genre, Dario Argento va sublimer le thriller, créneau dont il restera la figure emblématique et ce malgré la prétention au trône de quelques copycats. L’Oiseau au plumage de cristal, premier volet d’une trilogie dite « animalière », se voit qualifié de l’appellation « Giallo ». Les racines du genre sont issues d’une culture populaire au croisement du roman policier façon « Whodunit » et d’une tendance au meurtre opératique dont le père fondateur n’est autre que « Mario Bava ». La réappropriation de ces divertissements de masse offre toute la latitude au jeune Argento de projeter son œuvre cathartique et progressiste au cœur d’une Italie en pleine mutation. Si l’année 68 et le mouvement étudiant italien n’a pas été aussi impactant que de l’autre côté des Alpes, le pays à la botte subit pourtant moult changements politiques, appuyé surtout par de nouvelles générations impliquées dans les Brigades rouges, mouvement marxiste d’une violence rare. A l’instar du conflit vietnamien aux E.U et la naissance d’un cinéma de genre indépendant graphiquement marqué par les traumatismes, le premier opus de Argento impose une ère nouvelle au cœur même des Années de plomb. A travers le genre, la réaction saine et lucide d’un réalisateur conscient qu’il est temps de parler « cul » et « violence » en full frontal sans avoir à se planquer derrière une écriture pédante. Argento s’octroie donc cette liberté sexuelle par voies métaphoriques. Les lames pénètrent les chairs de jeunes Romaines innocentes comme pour punir l’abus de beauté et de sous entendre le désir et la frustration d’un éventuel refus. La réverbération d’une source de lumière sur le métal évoque à elle seule la verge tendue transformant une scène de meurtre en viol où le sang a plus des relents de liquide séminal que de plasma. L’idée de pénétration d’un corps étranger froid et lisse déformant les visages de jeunes femmes pourrait en appeler certain au lynchage d’un cinéaste complaisant et surtout misogyne. Loin de donner le change à ses détracteurs, Argento « code » sa résolution finale avec aplomb relançant de plus belle son orientation sexuellement déviante et libre. En outre, le châtiment corporel se traduit par un héritage du fantastique et de la femme plastiquement parfaite s’offrant en sacrifice pour assouvir les vices. Le cadre gothique nourrissant les mythologies anciennes des créatures initiées par Bram Stoker adopte ici un espace contemporain réaliste. Le fétichisme des gants de cuir et de son prolongement tranchant en lieu et place des canines et la sempiternelle silhouette furtive prête à frapper indique que nous sommes bien en présence d’un homme à la psychologie instable et dans une unité de lieu non fictive. Une nouvelle race de monstre à hauteur d’homme qui touche une zone particulière de notre inconscient mais avec l’art d’y incorporer une cinématographie gracieuse. En chef d’orchestre, Argento joue de la baguette et fait s’entrechoquer le legs des grandes figures passées dans la capitale du cinéma. La mise à mort d’une poignée de victimes est aussi synonyme de naissance d’un sous genre noble. Avec un talent comme celui-ci, le spectateur a compris que la culture basse a retrouvé ses hauteurs artistiques.

L’Oiseau au plumage de cristal : Une cheville cinéphilique référentielle.

Le cinéphile averti sait que le premier jet du réalisateur transalpin ne constitue pas son essai le plus abouti mais il sait aussi qu’il aura installé une matrice pour les années à venir et un puits de références pour de jeunes cinéastes venus d’horizons divers. L’Oiseau au plumage de cristal n’est pas que le reflet de son époque, c’est aussi une œuvre fondatrice et une influence pour quelques cinéastes américains profondément amoureux du cinéma de la vieille Europe. Si l’on évoque très peu les emprunts de Brian De Palma au cinéma d’Argento, c’est parce qu’ils sont prélevés avec précision et disséminés harmonieusement au sein de métrages contextuellement différents. Le thème agile et sensuel d’Ennio Morricone se retrouve presque samplé dans la composition de Pino Donaggio pour l’orgiaque Body double et sa fameuse scène de voyeurisme où s’invitent également les fantômes de Hitch. De Palma n’a pas uniquement puisé dans l’accompagnement musical mais aussi dans des procédés narratifs qui resteront des impondérables de son cinéma. Si le réalisateur de Scarface avoue son penchant pour le Blow up d’Antonioni et de son dispositif de reconstitution du crime, il est permis de s’interroger sur l’emprunt tout aussi évident sur le film matriciel de Argento. Le personnage de Tony Musante obsédé par l’enquête reconstitue le crime de manière cérébrale en une poignée de photogrammes semblables à des flashs mentaux. Dans une démarche obsessionnelle, ces vignettes traumatiques seront en mouvement puis prendront l’apparence de clichés noirs et blancs fixant ainsi le cheminement intellectuel du protagoniste. Mission Impossible et Blow Out, entre autres, useront de ce mécanisme avec un talent certain. Plus prégnant encore, le décorum de la galerie d’Art de Pulsions poussant le concept du Giallo de Argento dans ses derniers retranchements en associant le meurtre au rasoir à une peinture « gouachée ». (Art)gento aura donc nourri son homologue américain avec la certitude, toutefois, d’avoir été le disciple conscient ou inconscient de Michael Powell, Alfred Hitchcock et Mario Bava dont les superbes Le Voyeur, Vertigo et Six femmes pour l’assassin en constituent les pôles créatifs. Un héritage qui perdure quelques décennies plus tard et dont les rejetons Cattet et Forzani passionnément inspirés en livrent, à leur tour, de nouvelles compositions. L’Oiseau cachait une amplitude créative étonnante, il peut maintenant s’envoler

L’Oiseau au plumage de cristal : bande annonce 

L’Oiseau au plumage de cristal : fiche technique

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, d’après le roman The Screaming Mimi, de Fredric Brown (non crédité)
Production : Salvatore Argento et Artur Brauner (non crédité)
Sociétés de production : Central Cinema Company Film, Glazier et Seda Spettacoli
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Franco Fraticelli
Décors et costumes : Dario Micheli
Pays d’origine : Italie, Allemagne
Genre : Horreur, policier, thriller
Durée : 98 minutes

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