Le Testament Caché : l’épitaphe de Jim Sheridan

On n’avait plus de nouvelles de Jim Sheridan depuis Dream House, dont la production réputée houleuse a conduit le cinéaste irlandais à renier le résultat final, qui eut tout loisir de se faire promptement démolir par la critique et le public. Le Testament Caché allait-il faire office de sinécure créative pour le réalisateur, qui trouverait un second souffle sur les terres de son Irlande natale avec un matériau taillé pour lui ?

Retour aux sources

Du moins, c’est le scénario auquel on voulait croire. Car même si son précédent film n’avait pas volé le lynchage dont il fut l’objet, avec son récit clairement recalibré en cours de route pour surfer sur le succès de Shutter Island à coups de suspense cheapos et de twists éventés, on imagine à quel point la période fut difficile à vivre pour un réalisateur plus habitué à rouler sous les louanges qu’à encaisser des coups. Le Testament Caché avait donc tout du retour en grâce attendu, même si les signaux envoyés par sa sortie en catimini en Blu ray / VOD trois ans après ses prises de vues n’incitaient pas forcément à la confiance. Malheureusement, force est de constater que la petite voix suspicieuse au fond de nous compte une victoire de plus à son actif.

Le Testament Caché narre l’histoire de Rose McNulty en deux époques. Cette pensionnaire d’un hôpital psychiatrique est accusée d’avoir tué son propre bébé soixante ans auparavant. Alors que l’établissement s’apprête à changer de murs, elle relate son parcours au psychiatre chargé de réévaluer son cas. Celui-ci va trouver des résonances étrangement personnelles dans la vie de sa patiente…

Quiconque est familier de la filmographie de Jim Sheridan a reconnu dans ce sujet les grands thèmes qui ont façonné la filmographie du réalisateur. Le combat de l’individu pour imposer son libre-arbitre aux diktats des institutions sociales, le poids aliénant du passé et l’impossibilité de s’en détacher, la quête de filiation tumultueuse… Tous les éléments dans Le Testament Caché étaient réunis pour offrir à cet irréductible tenant du classicisme noble, un retour par la grande porte. Y compris dans une forme romanesque dont il a eu maintes fois l’occasion de démontrer sa maîtrise, notamment dans sa facilité à constamment ramener la grande histoire dans le giron de l’intimité de ses héros.

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Eric Bana au chevet de sa mystérieuse patiente.

A bout de souffle

De fait, la conscience que Sheridan disposait du projet idéal pour rebondir accentue d’autant plus la déception, alors que s’affichent les lettres du générique de fin. Pourtant, le film ne commence pas si mal, les quinze premières minutes nous rappelant au bon souvenir du style de son auteur. Ses cadres limpides constamment à bonne hauteur des personnages, la fluidité de son découpage, sa maîtrise de la scénographie dissimulée derrière la fausse simplicité de la forme… Mais les choses s’enveniment à travers l’interaction cahoteuse entre les deux époques du récit. Le Testament Caché échoue constamment à faire travailler de concert ses deux niveaux de narration, l’un ne trouvant écho dans l’autre qu’au travers des choix terriblement arbitraires du scénario.

Un écueil qui culmine dans la gestion catastrophique du twist final, qui achève d’enterrer la cohérence de l’édifice ainsi que l’implication du spectateur, déjà sérieusement mise à mal par des partis-pris pour le moins discutables. En premier lieu le choix de Rooney Mara pour le rôle principal, la comédienne (pourtant douée) ne dégageant jamais ce que la population enfermée dans l’hypocrisie réac’ de l’Irlande de 1942 est censée projeter en elle. Un miscast surprenant de la part du réalisateur qui prive ainsi du lien que le récit est censé établir avec le personnage, d’autant plus que la mise en scène renonce bien vite à rattraper un déroulé hasardeux des événements. Comme si Sheridan se mettait en retrait de son propre film, n’essayant même pas de tirer vers le haut ce qui aurait pu l’être.

Sans être honteux au point de sceller la fin de carrière d’un grand réalisateur, Le Testament Caché porte clairement en bandoulière les raisons de son calendrier de sortie litigieux. Difficile de mettre ça sur le compte des stigmates de production ou d’une perte de motivation de la part de Sheridan qui signe un film clairement indigne de figurer aux côtés d’ Au nom du père , In America et autres titres d’une filmographie aussi prestigieuse que mal représentée en l’état.

Le Testament Caché : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Z8aF0JpY04g

Le Testament Caché : Fiche Technique

Titre original : The Secret Scripture
Titre français : Le Testament Caché
Réalisation : Jim Sheridan
Scénario : Jim Sheridan et Johnny Ferguson
Interprétation: Vanessa Redgrave (Roseanne McNulty âgée), Rooney Mara (Roseanne McNulty jeune), Eric Bana (Dr. William Grene), Theo James (père Gaunt), Aidan Turner (Jack), Jack Reynor (Michael McNulty)…
Direction artistique : Michael Higgins
Décors : Jil Turner
Costumes : Joan Bergin
Photographie : Mikhail Krichman
Montage : Dermot Diskin
Musique : Brian Byrne

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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