L’État des Choses, de Wim Wenders : le temps suspendu du cinéaste

Devenu célèbre avec des films comme Au Fil du Temps ou L’Ami Américain, Wim Wenders revient, avec L’État des Choses, sur la passion pour le cinéma, son intérêt pour les voyages et sa façon toute personnelle de montrer le passage du temps.

Dès la scène d’ouverture, L’État des Choses nous propose les deux thèmes majeurs de la filmographie de Wim Wenders, le cinéma et le voyage. Dans ce pré-générique, le cinéaste allemand nous plonge dans un film à l’intérieur du film, sorte de mise en abyme qui sera un des procédés majeurs de ce long métrage. Ce film, intitulé The Survivors, est manifestement une œuvre de science-fiction post-apocalyptique où un groupe de survivants voyage tant bien que mal au milieu des restes cadavériques d’une civilisation dévastée. Un voyage qui a un but, arriver à l’océan, synonyme de survie. C’est là que le voyage et le tournage s’interrompent de concert.

etat-des-choses-critique-film-wim-wenders-patrick-bauchau-samuel-fuller

Comme dans la grande majorité des films de Wenders, le personnage principal de L’État des Choses est un voyageur. Il le dit lui-même, vers la fin du film : « Je ne suis chez moi nulle part, dans aucune maison, dans aucun pays ». Mais ici, le voyage se brise brutalement sur une plage du Portugal. Le producteur du film a disparu, l’équipe est à court de pellicule, le tournage est donc suspendu jusqu’à nouvel ordre. Et c’est cette suspension qui constituera la majeure partie de L’État des Choses. L’équipe du film, désœuvrée, doit passer son temps comme elle le peut dans un hôtel qui ressemble à un bunker abandonné.

Après cette séquence d’ouverture qui nous montre The Survivors, le film va donc se diviser clairement en deux parties d’inégales longueurs. Dans la première, la plus longue, Wenders va prendre son temps pour nous montrer les réactions de ses personnages face à cette situation si spécifique. Le rythme, très lent, colle parfaitement à l’état où se trouve l’équipe du film : un état d’attente où le temps semble s’étirer de façon insupportable pour certains. Chacun essaie de faire passer le temps, au sens propre de l’expression, mais la situation extrême où ils se trouvent plongés bien malgré eux entraîne forcément des questionnements, voire des accusations.

etat-des-choses-samuel-fuller-patrick-bauchau-critique-film-wim-wenders

La seconde partie découle logiquement de la première : le réalisateur, Friedrich Munro (Patrick Bauchau), au lieu d’attendre inutilement un retour plus qu’hypothétique du producteur, décide de partir à sa recherche à Los Angeles. Le voyageur reprend la route dans l’objectif de sauver son film. Le rythme change catégoriquement, les scènes sont plus courtes, tout semble s’accélérer alors.

Film sur le voyage, L’État des Choses est aussi un film sur le cinéma. Et là, Wenders ne se contente pas de filmer une équipe en train de faire un film. Il fait petit à petit disparaître les frontières entre fiction et réalité, entre le film et le vrai monde.

D’abord, c’est la frontière entre le film The Survivors et la réalité de l’équipe qui devient poreuse, lorsque l’un des techniciens affirme : « ce sont nous, maintenant, les Survivants ».

Mais surtout, c’est la distinction entre la fiction de L’État des Choses et notre réalité qui s’efface. Ainsi, le directeur de la photographie, Joe Corby, est interprété par Samuel Fuller. Mais Wenders joue sur la confusion entre le personnage et son interprète, et, au détour d’une scène, on retrouve Corby en train de raconter le tournage des 40 Tueurs, de Samuel Fuller. Il est intéressant de constater également l’abondance d’appareils photo et de caméras : de nombreux personnages prennent les autres en photo ou posent pour des vidéastes amateurs. Un des membres de l’équipe s’amuse à raconter son enfance en la jouant de façon comique. Deux gamines parcourent tout l’hôtel en se prenant pour des héroïnes de films. Mieux : une partie des événements qui se déroulent dans cet hôtel semble être adaptée d’un roman, et pas n’importe lequel : The Searchers (La Prisonnière du Désert) d’Alan LeMay.

etat-des-choses-wim-wenders-patrick-bauchau-samuel-fuller-roger-corman-critique-film

Ainsi, L’État des Choses est un film de cinéphile. Les références abondent, à commencer par la présence de Samuel Fuller et Roger Corman. Le nom du réalisateur, Friedrich Munro, est une allusion transparente à F. W. Murnau, le réalisateur de Nosferatu et L’Aurore, mais le cinéaste est également surnommé Fritz (ce qui renvoie à l’autre géant du cinéma germanique, Fritz Lang). Nous avons des clins d’œil aussi bien au western qu’au film de gangsters, au road movie et à la science fiction des années 50.

L’ensemble fait de L’État des Choses un film surprenant et inattendu. Un hommage au cinéma aussi bien qu’une mise en garde contre une « hollywoodisation » à outrance du 7ème art, où des producteurs pas toujours scrupuleux prendraient l’avantage sur les réalisateurs et les dépouilleraient des moyens nécessaires pour pratiquer leur art.

Synopsis : une équipe internationale tourne un petit film de science-fiction, The Survivors. Mais on apprend que le producteur a disparu avec une partie du budget et que, faute de pellicule, le tournage est interrompu. Toute l’équipe s’installe dans un hôtel sur une plage du Portugal.

L’État des Choses : bande-annonce

L’État des Choses : fiche technique

Titre original : Der Stand der Dinge
Réalisateur : Wim Wenders
Scénaristes : Wim Wenders, Robert Kramer
Interprètes : Patrick Bauchau (Friedrich Munro), Isabelle Weingarten (Anna), Jeffrey Kime (Mark), Paul Getty III (Dennis), Roger Corman (l’avocat), Allen Goorwitz (Gordon), Samuel Fuller (Joe Corby)
Photographie : Henri Alekan, Fred Murphy
Montage : Barbara Von Weitershausen
Musique : Jurgen Knieper
Production : Chris Sievernich
Sociétés de production : Gray City, V.O. Filmees, Road Movies Filmproduktion, Wim Wenders productions, Pro-ject Filmproduktion, Pari Films, Musidora films, Film International, Artificial Eye, Zweites Deutsches Fernsehen.
Société de distribution : Pari Film
Société de distribution de la reprise : Les Acacias
Date de sortie en France : 20 octobre 1982
Date de sortie de la reprise : 14 mars 2018
Genre : drame
Durée : 125 minutes

RFA – 1981

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.