Blockbuster et Cinéma en 2017 : une destruction du mythe

Alien Covenant et Star Wars VIII : Les Derniers Jedi, sortis cette année, n’ont pas fait que des heureux. Nombreux sont les fans qui ont crié au scandale. Cependant, au-delà du résultat et de la qualité première du film, l’attente du public érudit et de plus en plus connaisseur des univers en question se télescope avec la démolition même du mythe de ces sagas. Dans une époque où les blockbusters tendent à se ressembler, en voulant copier l’original pour ne pas échauder leur auditoire, la construction même de la continuité de ses sagas ne proviendrait il pas de la destruction de leur symbole ?

Excepté l’extraordinaire Mad Max Fury Road et le taiseux et magnifique Blade Runner 2049, la mécanique à la fois narrative et esthétique des blockbusters dérive toujours plus ou moins vers la même chose : la preuve avec les firmes Marvel et DC Comics qui, la plupart du temps, nous récitent toujours la même leçon. Alors qu’un film comme Ghost in The Shell de Rupert Sanders ne présente lui aussi guère d’indépendance par rapport à son matériel de base, certains blockbusters sortis cette année jouent les effrontés et font donc office de machine à laver, avec une dimension qui vise à effacer les grands mythes du cinéma, à rabaisser leur légende et qui voit par ce biais, s’insérer cette idée que le jeunisme doit prendre ses galons. Certes, dans Star Wars VIII : Les Derniers Jedi ou même Logan de James Mangold, l’espoir est de mise malgré tout, avec l’écriture de nouveaux personnages, l’émergence de la notion de transmission et de passage de témoin qui essaye tant bien que mal de faire perdurer la « lignée ». Mais à quel prix ? Il n’y a qu’à ressentir les regrets, la folie, la violence de Logan ou Alien Covenant pour comprendre que pour avancer, il faut détruire.

Mais au-delà de cette fenêtre ouverte sur un monde nouveau, la notion de passé et celle de blockbuster ne font pas bon ménage lors de cette année 2017. Avec Rian Johnson qui fait de son Kylo Ren un nouveau tyran ambigu et nerveux qui veut tout effacer, tout bruler et construire une nouvelle ère sur un sol jonché du sang de ses anciennes gloires, Star Wars prend alors une direction qui n’était pas forcément celle que certains attendaient, notamment après un épisode 7 qui gravait dans le marbre le miroir et l’emblème de la nostalgie. Mais la firme Star Wars n’est pas la seule saga à vouloir brouiller les pistes, à vouloir éteindre le flambeau d’une dynastie cinématographique assise sur une horde de fans assoiffés de nouveaux épisodes. Même s’il s’est excusé et qu’il a compris la vision de Rian Johnson, Mark Hamill, l’acteur incarnant Luke Skywalker, a expliqué son désaccord avec le cinéaste sur le tournage du film. Même si Le Réveil de la Force de J.J Abrams initiait cette notion de passé avec notamment les scènes entre Kylo Ren et Han Solo, Les Derniers Jedi a cette qualité de se servir du passé comme point d’appui narratif pour faire avancer son récit, tout en voulant le détruire de l’intérieur pour faire table rase et faire naître une nouvelle saga. Dans Le Réveil de la Force, on voyait apparaître le début d’un duel de deux êtres en proie au doute (Kylo et Rey), jeunes et encore inconscients de leurs potentiels, mais leur sort est aussi une métaphore, un message subliminal d’un film qui avait peur de ne pas être à la hauteur de ses ainés (la trilogie). Le film, les personnages, les acteurs, se rendent compte eux-mêmes de la dureté de la tâche, la peur de ne pas plaire à quelques choses qui les dépasse (le public). Dans cette optique, il faut tuer le créateur, cramer un passé soit disant immortel. C’est presque un rite de passage.

Pourtant, la plus grande discorde, le plus grand désaccord entre une saga et ces fans a été le fameux et fascinant Alien Covenant qui fait désormais office de vilain petit canard, le mal aimé, le film malade qui démystifie l’aura de ce qui fut créé précédemment par ce même Ridley Scott. On est presque devant un cinéaste, qui désavoue avec une ironie crasse sa légende, qui nargue le public et qui crache sur le symbole de Alien. Pour beaucoup de fans, le film est renié, comme s’il n’existait pas. Alors qu’on pensait la recette des blockbusters déjà pré écrites et connue de tous tant sa forme que dans le fond, des œuvres comme celles de Ridley Scott prennent à revers beaucoup de préjugés. Détruire les souvenirs pour mieux en recréer.

Dans une ère clientéliste du cinéma et qui n’a cesse de caresser ses spectateurs dans le sens du poil, Alien Covenant est une bouffée d’air frais, ou pour certains, une erreur de casting qui voit un réalisateur boire le calice jusqu’à la lie. Aux jeux des comparaisons, il est intéressant de voir les similitudes entre les opus décriés comme ce fut le cas avec Alien Covenant, The Last Jedi ou même Batman v Superman : ces films malades dotés de thématiques fascinantes mais qui déambulent au travers de scénario parfois vacillant, à l’imagerie iconique et noire comme en témoignent les personnages de Kylo Ren ou de David dans Covenant. Des nihilistes qui veulent se débarrasser et cracher sur la légende, avec ce sentiment de souffre et de haine d’un monde avec lequel ils cohabitent. La puissance d’Alien Covenant, c’est son atmosphère, parfois ridicule, mais intransigeante et noire, qui suinte la mort du cinéma de Ridley Scott ou celle de ses personnages, il y a un sentiment de désolation, de vomissure, d’un nihilisme goguenard et ricaneur, un regard robotique et malin sur des humains qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas : les mêmes qui expliquent qui peut créer et qui ne le peut pas. Belle allégorie du cinéma et des fans de cinéma.

Au-delà de cette démythification des sagas et de leur essence même, de cette velléité cinématographique à vouloir casser pour mieux réparer, il y a cette idée de création et d’appropriation. Dans Alien Covenant, Ridley Scott est David et David est Scott : un créateur, une âme en peine qui par égo ou opportuniste se prend pour le roi du royaume. Le public est de plus en plus connaisseur, s’immisce de plus en plus dans le marketing lié aux films, et étaye un nombre incalculable de théorie au moindre indice. Ce qui laisse aucune place au mystère ni d’espace de création à des artistes qui doivent faire face aux attentes du public et à la pression de boites de productions qui veulent rentrer dans les clous. Ce qui donnent parfois des ratages incroyables tels que Justice League. Malgré le départ de Snyder suite au drame qu’il a vécu, ce que l’on comprend tous, le film ne semble appartenir à personne, comme si on avait essayé de réanimer un cadavre devenant un monstre de Frankenstein difforme et immonde. En ce sens, cette cassure avec le passé, menée soit les réalisateurs ou par les producteurs, démontrent une envie de créer, de modeler à leur guise, voir de briser le jouet comme bon leur semble.

Une scène est assez marquante dans Alien Covenant : lorsque David fait le tour de son musée des monstres, on pourrait penser que le cinéaste nous fait un monologue sur ce qu’il pense lui-même de sa propre saga, qu’il s’approprie le monstre à lui seul : Ridley Scott reconstruit son mythe et le brûle dans le même temps, amplifie ses multiples symboliques mortifères. Walter, est James Cameron, un ersatz de Ridley Scott dans la mythologie Alien si l’on suit ce dernier. Le pire, c’est le destin du monstre : alors qu’il était au-dessus de tout dans la saga alien, il ne devient qu’une arme, qu’une création meurtrière qui éviscère tout ce qui bouge autour de lui et qui écoute son maitre bêtement comme un chien qui attend sagement sa croquette. C’est tellement risqué mais fascinant de voir un réalisateur faire rejaillir sa haine de l’homme dans son propre film : surtout que la science-fiction se prête allégrement à ses divergences.

Tout comme Thor, dans Thor Ragnarok, à qui on enlève son arme pendant quasiment toute la durée du film, qu’on humilie, qu’on émascule presque ou dans The Last Jedi où le combat final ne se gagne pas au sabre laser comme il aurait dû. Chez Marvel, on avait déjà entraperçu cette volonté de démythifier l’aura des personnages avec par exemple Iron Man 3 et le twist très clivant autour du Mandarin. Il y a dans cette firme cette capacité à vouloir dédramatiser le symbole pour le rendre plus humain, plus faible. Et Thor Ragnarök est le sommet de cette envie Marvel : un humour qui n’est plus là pour servir la situation (comme dans Avengers), mais qui devient maintenant la rythmique même de la scène à l’image des Gardiens de la Galaxie 2 : ce qui malheureusement n’est pas une bonne idée et fait très peur pour la suite de la franchise.

Les xénomorphes, les jedis, ou les super héros, tous ces personnages tombent de leur piédestal pour mieux resurgir. Alors que les films de genre paraissent de plus en plus codifiés, c’est autant un signe de liberté créatrice que d’aveu d’échec de voir que la destruction des mythes semble être une étape inévitable, à la fois pour se renouveler mais aussi pour marquer son style sur un film, quitte à perdre en qualité et à être détesté par toute une frange du public. Car quitte à faire du neuf, autant créer de nouvelles sagas, accoucher de nouvelles idées en friche et d’explorer des univers encore inconnus du grand écran. Que cela soit fait par égo ou nihilisme (Scott), ou par amusement (Waititi) ou par hommage aux derniers barouds d’honneur des personnages (Mangold), ratés ou non, les blockbusters tentent de redéfinir les codes et les caractérisations de leurs personnages après les avoir  imprégnés dans l’imaginaire collectif. Bonne ou mauvaise solution ? A voir…

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