K.O. un film de Fabrice Gobert : Critique

Descendu ou mitigé par la critique à tort, K.O. transforme Paris de nuit tout en nous proposant une plongée identitaire cauchemardesque. Subtilement onirique, ce récit initiatique moderne est porté par Laurent Lafitte, au meilleur de sa forme, mais toujours enfermé dans des manières de jouer semblables…

Synopsis : Antoine Leconte est un homme de pouvoir arrogant et dominateur, tant dans son milieu professionnel que dans sa vie privée. Au terme d’une journée particulière oppressante, il est plongé dans le coma. À son réveil, plus rien n’est comme avant : Rêve ou réalité ? Complot ? Cauchemar ?…  Il est K.O. 

Le Faux Coupable

En se réveillant d’un coma, Antoine, puissant et arrogant directeur des programmes dans une chaîne qui ressemble au groupe France Télévisions, se retrouve à faire la météo et la femme qui partage sa vie ne le reconnaît plus. Il a tout perdu, son hotel particulier somptueux, son statut et même ses ennemis. Difficile de ne pas songer au complot et le songe est présent dès le synopsis. Plongé dans ce cauchemar identitaire créé par Fabrice Gobert, à qui l’on doit Les Revenants, et Valentine Arnaud, le spectateur assiste impuissant aux tourments d’un nouveau personnage hitchcockien. Le tendre et désarmé Henry Fonda du Faux Coupable devra lutter ici pour recouvrer la raison. Qui est réellement Antoine Leconte ? Un homme de pouvoir arrogant et dominateur ? Un salarié menacé de licenciement ? Un ami sur qui on peut compter ? Un mari infidèle ?

« Ce n’est pas moi [qui ai créé un pauvre loser pour me sentir mieux dans ma peau] » et déjà les références s’entrecroisent. Brad Pitt s’attaque en ces termes à Edward Norton dans Fight Club et les combats sous-terrains clandestins remplacent le ring officiel sur lequel l’impétueux Antoine misait de grosses sommes d’argent sur un dénommé Baya. Il doit passer sous le pont de Bercy pour regagner son domicile, mais la Capitale est transcendée par la photographie de Patrick Bloissier déjà froide et contrastée dans Mafiosa ou l’ancienne série la plus exportée à l’étranger (après Le Bureau des Légendes saison 3 en cours) Les Revenants. C’est ce maniement de l’étrange cher au réalisateur qui fait du doute une maxime intemporelle et universelle.

La Soif du mal

Inquiétante étrangeté que l’on retrouve dans l’oeuvre de David Lynch et précisément dans Mulholland Drive qui se joue des frontières entre fantasme et réalité. La structure de K.O. en trois parties est plus académique et peut-être dépréciée, mais fonctionne parfaitement. Le piège dans lequel est pris l’acteur principal n’est pas entre la police corrompue et les gangs locaux et Chiara Mastroianni n’a rien de la candeur hollywoodienne de Janet Leigh dans le film d’Orson Welles cité en titre de paragraphe, bien au contraire, trop effacée pour incarner la bien-aimée perdue. Les rôles secondaires sont de parfaits pions d’un échiquier renversé pour permettre au « méchant » de devenir « prince charmant ».

Il faut creuser au plus profond de soi et particulièrement au sein de l’œuvre de Christian Metz sur le rêve éveillé et l’expérience cinématographique. « Le rêveur ne sait pas qu’il rêve, le spectateur du film sait qu’il est au cinéma : première et principale différence entre situation filmique et situation onirique. On parle parfois d’illusion de réalité pour l’une et l’autre, mais l’illusion vraie est propre au rêve et à lui seul. Pour le cinéma, il vaut mieux s’en tenir à noter l’existence d’une certaine impression de réalité. » On ne saurait être plus au cœur de l’expérience avec K.O. Le personnage principal,! qui malheureusement n’égale en rien le charisme de James Stewart dans Sueurs Froides et tristement l’antipathie d’Orson Welles dans le film cité précédemment, devient spectateur de sa vie, recul nécessaire à la compréhension empirique. Antoine est un prénom qui sied bien au sociétaire de la Comédie Française. Depuis Les Petits Mouchoirs (avec la suite en préparation) de Canet et Boomerang aux côtés de Mélanie Laurent, l’acteur/humoriste excelle dans des registres plus dramatiques. Il confirme ici son talent en condescendant directeur des programmes, bien qu’un peu trop tiré, qui prend conscience de ce qu’il a, une fois perdu. Le doute appelant à la folie, est appuyé à la fois par une très bonne direction d’acteur, mais aussi par une mise en scène suspendue qui confère à l’onirisme, un point d’ancrage certain, sans oublier la musique de Jean-Benoît Dunckel aux résonances électroniques et grinçantes, loin certes de Bernard Herrmann, mais proche de Brian Reitzell à qui l’on doit la bande originale de Lost In Translation, Hannibal, le jeu vidéo Watch Dogs (cliquez sur le lien pour comparer les sonorités) et dernièrement American Gods… . C’est d’ailleurs sur le film de Sofia Coppola en 2003 qu’ils ont dû se rencontrer puisque le compositeur français a travaillé sur « Alone in Kyoto » également, du groupe Air. 

Sueurs Froides

Affectionnant les plongées zénithales, Fabrice Gobert installe un climat plus acerbe et déliquescent que brumeux et solaire dans l’adaptation cinématographique D’entre les morts de Boileau-Narcejac par le ventripotent Maître du suspense. Et d’ailleurs, il doit être familier de l’oeuvre des deux romanciers français, car il a revu Diaboliques en citant pour nos confrères à Libération le carton final du film de Henri-Georges Clouzot «Ne gâchez pas l’intérêt que pourraient prendre vos amis à ce film. Ne leur racontez pas ce que vous avez vu».  Il y a beaucoup de sincérité dans la courte filmographie du jeune réalisateur (Simon Werner a disparu) qui en est seulement à son deuxième long-métrage, après avoir débuté dans les séries françaises teenage comme Âge sensible en 2002 ou Coeur océan quatre ans plus tard.

Le tournis est à la fois visuel et diégétique pour K.O., à l’intérieur comme à l’extérieur de la fiction. Auréolé d’un bleu électrique derrière des rideaux de voiles blancs, les amants se retrouvent au salon qui n’a rien de l’hôtel de Vertigo et pourtant la lumière surréaliste discrète vient baigner la scène d’une atmosphère fantasmagorique. D’autant plus que les déplacements des personnages traînent tels les Revenants de la série Canal. La suée est nocturne, sans extravagances, aux abords d’une tension ici non-policière comme Ne le dis à personne, mais existentielle, alors que le budget semble bien lourd à en croire les six co-productions qui entourent 2.4.7 Films sans oublier les participations diverses. Cluzet incarne des facettes nuancées et plurielles, à la différence de Lafitte qui survole, par un jeu statique et froid peu crédible, les caractéristiques du parfait connard. Ce n’est que dans la deuxième partie que son jeu explose et se révèle admirable, par un déséquilibre, voire vertige, progressif.

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K.O. est la parfaite métaphore du spectateur de cinéma, qui devrait plus souvent se remettre en question, car oui l’expérience dans la salle obscure est aussi, en plus du simple divertissement, une étrange plongée en nous-même. Par une atmosphère pesante entre réalisme et doute irréel, réalité/ fiction sous couvert de rêve, Fabrice Gobert arrive à nous faire perdre connaissance, sonné par l’ego surdimensionné ou les aspirations grandissantes qui nous font perdre tout objectivité de vue. Plus, toujours plus, argent ou pouvoir, le moule de la société est un fléau pernicieux qui, bien qu’inévitable, une fois réduit à son plus simple appareil (loyer, emploi, amour), permet la compréhension d’autres idéaux encore plus nobles. Un conte moderne qui rehausse la production cinématographique française en ce qu’elle sait faire de mieux.

K.O. : Bande Annonce

K.O. : Fiche Technique

Réalisation : Fabrice Gobert
Scénario : Fabrice Gobert et Valentine Arnaud
Interprétation : Laurent Lafitte (Antoine), Chiara Mastroianni (Solange), Pio Marmaï (Boris), Clotilde Hesme (Ingrid), Zita Hanrot (Dina), Jean-Charles Clichet (Jeff), Sylvain Dieuaide (Edgar Limo), Jean-François Sivadier (Benezer),  Phareelle Onoyan (Ines)… Image : Patrick Bloissier
Son : Martin Boissau
Montage : Bertrand Nail
Musique : JB Dunckel
Décors : Fred et Frédérique Lapierre
Producteurs : Xavier Rigault et Marc-Antoine Robert
Société de production : France 2 Cinéma (co-production), Panache Productions (co-production), Compagnie Cinématographique, La (co-production), VOO (co-production), BE TV (co-production), Canal+ (participation), Ciné+ (participation), France Télévisions (participation), Indéfilms 5 (en association avec), La Banque Postale Image 10 (en association avec), Palatine Étoile 14 (en association avec)
Distributeur : Wild Bunch
Durée : 155 minutes
Genre : Thriller dramatique
Date de sortie : 21 juin 2017

France – 2017

 

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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