Dans un premier roman déchirant et prenant, Décolorer sa fille, Lucie Bérard ausculte avec liberté et minutie la contamination de la vie de son héroïne de vingt cinq ans par sa généalogie. Dans un style intrépide, hybridant l’anodin et l’existentiel, la jeune autrice dépeint la suffocation et le recroquevillement d’une vie de fille littéralement décolorée et rendue exsangue par toute une lignée de mères et grands-mères serviles et souffrantes.
Décolorer sa fille examine cette contamination silencieuse, cette lente décoloration d’une jeunesse que les reines mères, par leur seule existence consumée, ont condamnée à ne jamais être intacte.
On suit Paula s’occuper de sa maison dans une ville du Nord a priori loin de sa famille. On la suit s’asservir presque obsessionnellement à des tâches répétitives (nettoyage, vaisselle, lavage des vitres) et là, au détour de listes de choses à faire ou de tâches à exécuter mécaniquement, affleurent comme si de rien n’était, toujours par surprise, la poisse et le ratage des familles. Paula frotte ses vitres et sa vie pour tenter d’y ôter la laideur, la pesanteur, pour y blanchir si possible le déterminisme des hontes.
C’est écrit avec la justesse des vécus et la finesse des illusions perdues. C’est poignant d’acuité et original de bout en bout par le rythme et l’agencement des choses. Même son compagnon Tom, dont l’héroïne semble toujours amoureuse, ne suffit pas à empêcher ce retour du sombre, du sale, de la mélancolie crasse, des tâches invisibles d’une enfance et adolescence prisonnières de femmes neurasthéniques ou simplement inhabiles pour la vie.
C’est très beau cette manière sans s’y attarder, presque par inadvertance que Lucie Bérard a de faire basculer son récit de l’entretien trivial d’une maison à une réflexion noire, lucide et acerbe sur le marquage et la souillure indélébile que font les mères à leurs filles.
« J’ai les mains brûlées de détergent, les cheveux emmêlées, les dents entartrées, mais la vie a un sens désormais. Ainsi la malédiction reprend ses aises ici, je n’ai pas de tablier, ni de taches sur les mains, mais j’ai le droit à mon héritage, celui des femmes qui m’ont élevée, jamais l’esprit tranquille, jamais sans culpabilité »
Toutes les taches trouvent leur détachant. Sauf celles laissées par ces femmes qui nous endeuillent plutôt qu’elles ne nous ont élevées, ces reines mères incapables de vitalité, profondément atteintes qui n’ont su transmettre que la mémoire de la mort. Décolorer sa fille brille de cette lumière qui éclaire les vérités scandaleuses, de cette couleur subtile non spectaculaire qui empreint la lecture et modifie nos propres angles de perception.
« Décolorer sa fille, c’est comme aimer sa fille. On en prend soin et on la blesse »
Ce livre est une bombe à retardement. Une bombe d’ADN vicié, de vies empêchées, de gestes-tombeaux à jamais hantés. La fille toujours déjà décolorée et abîmée par ces femmes incapables d’être indemnes, vitales, non souillées. Décolorer sa fille fait partie de ces livres qui sans en avoir l’air frappent et marquent durablement, bousculent et émeuvent par la fêlure qu’ils provoquent entre l’élémentaire de ce qui est dit par la narratrice et ce qui vient infecter le récit: ce javel des mères.